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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 10:31

Ibn Taïmiya et le problème du calendrier islamique

(Partie 2)

Que les Prières et les Salutations d’Allah soient sur notre Prophète Mohammed ainsi que sur sa famille et tous ses Compagnons !

Après notamment avoir dessiné le portrait psychologique de ceux qui ne se satisfont pas de la lumière de la Révélation à la manière des juifs et des chrétiens, Sheïkh el Islam ibn Taïmiya entre dans le vif du sujet : [1]

Si j’ai entamé mon discours par cette « introduction », c’est pour avoir constaté à l’occasion du jeûne ou autre que certaines gens tendent l’oreille à des ignorants initiés au calcul. Ces derniers prétendent qu’il est possible à travers le calcul de voir ou de ne pas voir la lune. Ils fondent ainsi leurs jugements soit pour eux-mêmes soit ouvertement. On m’a même rapporté que certains juges refusent le témoignage d’un certain nombre de personnes crédibles en se fondant sur les paroles d’un faiseur de calcul ignorant qui prétend mensongèrement que la lune sera vue ou ne sera pas vue à tel moment. Il compte ainsi parmi ceux qui refusent la vérité après qu’elle leur soit venue. Il est même capable d’autoriser le témoignage de quelqu’un de non crédible. Ce responsable de l’autorité compte parmi ceux qui tendent l’oreille au mensonge. Le Verset en question concerne tout autant les mauvais gouverneurs comme en témoigne le contexte. Allah déclare en effet : [Ils tendent l’oreille au mensonge et mangent les gains impurs].[2] Les gouverneurs injustes croient aux mensonges de ceux dont il n’est pas permis de recevoir le témoignage ou la parole et ils mangent impunément l’argent de la corruption ; ces deux réalités vont bien souvent ensemble.

Certains certes ne se fient pas au jugement des astronomes ni pour eux-mêmes ni ouvertement, mais au fonds d’eux, ils sont fortement attirés par leurs calculs dans la mesure où la religion n’aborde pas ce problème en détail. Ces derniers se laissent d’autant plus influencer que ces gens-là maîtrisent relativement les calculs de la rotation du soleil et de la lune. Ils sont capables de mesurer la conjonction et la séparation des deux astres de plusieurs degrés. Ils connaissent parfaitement les causes de la nouvelle et de la pleine lune et le phénomène d’éclipse. Ils pensent dans leur ignorance que le calcul mensonger de la nouvelle lune est de cet ordre. Les calculs qui parlent de la forme et du mouvement des astres sont justes en eux-mêmes, bien qu’éventuellement certains ignorants parmi les dévots « illettrés » et même certains savants les contestent. Ils constatent qu’ils ne sont pas en accord avec la religion dans leurs calculs de la nouvelle lune et leurs prédictions basées sur l’influence positive ou négative de la rotation des astres. Ils condamnent dès lors toute forme de calcul astronomique, car ils sont incapables d’y distinguer entre la vérité que démontrent tant les textes que la raison et le faux que condamnent tant les textes que la raison. Toujours est-il que cette dernière catégorie d’individu est plus louable que la première, car ils réfutent une forme de vérité sans remettre en cause les fondements de l’Islam. Quant aux premiers, ils sont susceptibles de changer les lois de la religion.

Nous savons conformément aux principes élémentaires de la religion musulmane qu’il est interdit de se fier au calcul pour déterminer la nouvelle lune concernant le jeûne, le pèlerinage, le délai de viduité (veuvage ou divorce), de fécondation (suite à des rapports sexuels), etc. Les nombreux textes prophétiques sur la question sont communément répandus et les musulmans s’accordent à l’unanimité sur ce principe.[3] Aucune divergence ancienne ou même actuelle n’est à recenser sur la question, si ce n’est l’opinion émise par un certain légiste des générations venues après le troisième siècle. Il serait autorisé pour l’astronome, selon lui, à déterminer à titre personnel la nouvelle lune. Autrement dit, s’il parvient à trouver par calcul le premier jour du ramadhan, il peut jeûner. Cette opinion – bien qu’elle concerne uniquement l’astronome et de surcroît lorsque le temps est nuageux – reste singulière. Elle ne pèse rien devant le consensus qui fut établi bien avant. Quant à avoir recourt au calcul en période de beau temps ou de vouloir l’appliquer à grande échelle, aucun musulman ne l’a jamais avancé !

Dans cet ordre, nous pouvons recenser la tendance ismaélite qui fixe le début du mois par calcul sans se tourner vers la vision de la nouvelle lune. Certains ismaéliens rapportent même que Ja’far e-Sâdiq utilisait sa propre table de calculs. Cette annale qui lui fut mensongèrement amputée est l’œuvre d‘Abd Allah ibn Mu’âwiya. Ce genre d’opinion n’a aucun lien avec la religion musulmane. Allah a épargné Ja’far ou d’autres d’avoir recours à de telles pratiques. Il va sans dire que personne se revendiquant musulman ne peut ouvertement s’en remettre à ce genre de choses. Il se peut toutefois que quelqu’un s’y fie intérieurement dans une affaire où il doit accepter ou refuser un témoignage. Il peut également s’attacher à un argument ambigu du fait que la législation n’a prévu aucune loi dans ce domaine. Cependant, nous allons in shâ Allah démontrer ce qu’il en est vraiment en s’inspirant des preuves textuelles et rationnelles… de la religion et de la raison !

Allah (I) révèle : [Ils t’interrogent au sujet des nouvelles lunes. Dis : elles servent de repères pour les hommes et pour le hadj].[4] Le Très-Haut nous informe qu’elles servent de repères pour les hommes. Cela concerne de façon générale toutes leurs affaires. Le pèlerinage fut notamment évoqué pour lui donner un aspect particulier étant donné que les anges et d’autres y participent et qu’il tombe le dernier mois de l’année. Il est donc l’indice que l’année se termine de la même manière que la nouvelle lune est l’indice du début du mois. C’est pourquoi, on parle en termes de hadj pour désigner le nombre d’années. On dit par exemple que quelqu’un a soixante-dix hadj ou que nous sommes installés ici depuis cinq hadj. Allah a donc donné aux nouvelles lunes la fonction de repères pour les hommes concernant certaines lois prescrites par la législation. Soit celles-ci sont établies directement soit sont-elles liées à un rituel quelconque. Elles servent également de repères aux conditions auxquelles sont liées les fidèles. Tout repère temporel fixé soit par une loi soit par une condition se réfère au hilâl (la nouvelle lune). Cela concerne le jeûne, le pèlerinage, les délais de fécondation, de viduité et le jeûne expiatoire. On retrouve ces cinq éléments dans le Coran.

Allah (I) révèle : [Le mois du ramadhân],[5] [Le pèlerinage a lieu au cours des mois déterminés],[6] [ceux qui font le serment de se priver de leurs femmes ne doivent pas les toucher pendant quatre mois],[7] [doivent jeûner deux mois consécutifs],[8] [errez quatre mois sur terre].[9]

Il y a également les jours de jeûnes consacrés pour s’acquitter d’un vœu ou autre. Il faut également compter dans le domaine des conditions, tous les actes de paiement comme les dettes (daïn e-silm), la zakât (l’aumône), le tribut, le prix du sang, el khiyâr, les serments, les dotes, les échéances (nujûm el Kitâba), les conciliations pour échapper à la loi du Talion ; tout en général ce qui concerne les délais au terme d’une dette, d’un contrat, ou autre.

Par ailleurs, Allah (I) révèle : [La lune, Nous lui avons déterminé des phases jusqu’à ce qu’elle devienne comme un vieux régime de dattes].[10] [Il est Celui qui a fait du soleil un astre flamboyant et de la lune un astre lumineux et Il a déterminé ses phases afin que vous connaissiez le nombre d’années et le calcul].[11] L’expression [afin que vous connaissiez] est liée, wa Allah a’lam, à [et Il a déterminé] non à [qui a fait] ; étant donné en effet qu’il n’y a aucune relation entre le fait que le soleil soit un astre flamboyant et la lune un astre lumineux d’une part et la connaissance des années et du calcul d’autre part. Cette relation concerne plutôt le passage de ces deux astres d’une constellation à une autre. En outre, le soleil n’entre pas en compte pour le calcul des mois ni des années ; le seul indice de calcul étant la nouvelle lune comme en témoigne le dernier Verset cité. Un autre Verset nous apprend également : (Les mois auprès d’Allah sont au nombre de douze dans le Livre d’Allah, le jour où Il a créé les cieux et la terre ; quatre d’entre eux sont sacrés).[12] Ainsi, l’année se compose de douze mois ; il ne peut que s’agir des mois lunaires. Par conséquent, chaque mois est déterminé en fonction du hilâl.

On m’a rapporté que les civilisations anciennes se référaient également au calendrier lunaire. S’il y eut un changement, il le fut à l’initiative de leurs héritiers, à l’instar des juifs qui suivent désormais la conjonction entre le soleil et la lune. Ils établissent aussi leurs fêtes religieuses en fonction du calendrier solaire. Les chrétiens également déterminent leur carême en fonction de la conjonction proche du début de l’année solaire. Les autres fêtes religieuses dépendent du calendrier solaire. Celles-ci furent établies en vue de célébrer certains épisodes de la vie du Christ. Les sabéens, les mazdéens et d’autres païens s’inspirent tout autant de ce calendrier. Ils ont prescrit pour son fonctionnement un certain vocabulaire qui leur est propre. Certains d’entre eux utilisent uniquement le calendrier solaire. Ils ont leurs propres noms pour définir les mois. Or, bien que ces mois respectent un ordre naturel, la main humaine intervient pour les déterminer. D’autres s’en remettent certes au calendrier lunaire, mais ils considèrent également la conjonction entre le soleil et la lune. En définitive, la religion musulmane propose une meilleure méthode ; elle est plus complète, plus précise et le moins sujette à l’erreur.

Il est possible en effet de constater l’hilâl à l’œil nu ; la vue étant l’un des moyens du savoir les plus fiables. C’est la raison pour laquelle la nouvelle lune fut appelée hilâl qui exprime quelque chose de visible et d’annoncé ; il est possible de le savoir soit directement par la vision soit de bouches à oreilles. On dit par exemple qu’un tel ahalla (formule d’invocation) pour la ‘omra ou pour une offrande vouée à un autre qu’Allah dans le sens où il prononce sa formule à voix haute. Le son de la pluie est notamment appelé halal. Istahalla correspond au cri du nouveau-né et tahallala el wajh exprime l’épanouissement du visage.

Selon une certaine hypothèse, étymologiquement hallala signifie élever la voix. Par la suite, comme la vision de la nouvelle lune était annoncée à voix haute, l’événement fut appelé hilâl d’où le vers :

La caravane crie (yahillu) à la vue de farqad[13]

De la même manière que les cris des pèlerins

L’épanouissement du visage (tahallala el wajh) provient de l’éblouissement du hilâl.

Là où nous voulons en venir, c’est qu’il est possible de reconnaître les repères temporels (dont le verset fait mention ndt.) par des éléments tangibles que tout le monde est capable de constater. C’est le cas pour le hilâl. Cependant, au moment de la conjonction du soleil et de la lune qui correspond à leur alignement juste avant le hilâl, c’est un phénomène qui échappe à la vue et qui est uniquement vérifiable par le calcul. Non seulement, ce genre de calcul n’est pas à disposition de tout le monde, mais de surcroît il est épuisant et fait perdre un temps énorme. Il serait bien plus utile de réserver ses efforts pour des affaires plus importantes sans compter qu’il n’est pas à l’abri de l’erreur.

À suivre…

Traduit par :

Karim ZENTICI

[1] Voir : majmû’ el fatâwâ (25/131-136).

[2] Le repas céleste ; 42

[3] Non M. Chraibi ! Il ne convient pas de bâtir son raisonnement sur une toile d’araignée ! Comme le souligne ibn Taïmiya dans certains ouvrages [voir notamment : e-Nubuwwât (p. 95], les gens qui suivent leurs passions recherchent désespérément dans les preuves scripturaires des éléments en accord avec leurs convictions, contrairement aux traditionalistes qui fondent leurs convictions sur les textes. Il n’est pas pertinent de s’accrocher à l’avis marginal de certains contemporains et d’abandonner le consensus des savants musulmans que recensent Bidâyat el Mujtahid d’el Qurtubî (1/669-670), Hâshiya ibn ‘Âbidîn (2/393), et Sharh el Kharshî ‘alâ el Khalîl (2/236-237). Voir l’excellente thèse ès magistère composée par le D. Ahmed Mawânî et ayant pour titre : el Jâmi’ li el Ikhtiyârât el Fiqhiya li Sheïkh el Islâm ibn Taïmiya (1/432-438).

[4] La vache ; 189

[5] La vache ; 185

[6] La vache ; 197

[7] La vache ; 226

[8] Les femmes ; 92 et la polémique ; 4

[9] Le repentir ; 2

[10] Yâ-sîn ; 39

[11] Yûnas ; 5

[12] Le repentir ; 36

[13] Une étoile.

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Publié par mizab
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