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25 octobre 2014 6 25 /10 /octobre /2014 11:49

Le kharijisme

(Partie 10)

Murjites ou kharijites ?

Il est vrai que, selon l’expression d’un ancien, les murjites sont les juifs de la qibla. Il s’agit de Sa’îd ibn Jubaïr, comme le rapportent certains recueils de sunna (mais cela ne veut pas dire qu’il faut l’imputer à tous les anciens). Il est vrai également que les détracteurs des pseudos-salafis murjito-jahmite, font tourner cette annale dans les forums, mais sans connaitre réellement de quoi il en retourne, wa bidûn tahqîq !

Ensuite, il est possible de deviner ses intentions, ou pour le moins d’essayer d’en dessiner les contours, en cherchant du côté de la caractéristique des murjites, ou des implications de leurs croyances ; cette tendance ouvre en effet la porte au libertinage et à la zandaqa, peut-être un peu à la manière de Paul le juif qui introduisit l’irja dans la religion chrétienne et qui la corrompit de fond en comble en amenuisant les commandements divins et en axant son discours sur le pardon divin aux dépens des actes, ou bien plus vraisemblablement, fait-il référence au v. 80 de la s. la vache et disant : [Le feu ne nous touchera que quelques jours, et ensuite, tout sera fini].[1]

Mais apparemment, cette caractéristique est plus à mettre sur le compte de jahm, que des murjiya proprement dits, comme nous allons l’expliquer…

Dors et déjà, il faut savoir qu’il existe d’autres expressions des anciens sur les murjites, qui, elles, sont plus répandues. Certaines d’entre elles vont jusqu’à dire qu’ils représentaient un plus grand mal pour la communauté que les khawarij azariqa (l’une des sectes kharijites les plus extrémistes).

Cette parole est imputée à Ibrahim e-Nakha’î, mais il y en a d’autres comme celles de Zuhrî, Yahya ibn Abî Kathîr, Qatâda, Shuraïk el Qâdhî, et Sufiân e-Thawrî.

Cependant, ibn Taïmiya relativise ce discours ; comprendre qu’il faut replacer les choses dans leurs contextes, et que la plupart des savants qui condamnaient l’irja venaient de Kufa, là où la secte prit son envol. Il était donc impératif de lui porter un grand coup afin de la tuer dans l’œuf.[2] Voici sous forme de points des indices permettant de relativiser le discours de Sa’îd ibn Jubaïr. Si certains d’entre eux méritent de plus amples explications, voire qui sont contestables, ils n’en demeurent pas moins cohérents en les replaçant dans un ensemble plus vaste.

1- Au début, les savants utilisaient le terme irja pour parler des murjiya el fuqaha, qui est un un irja khafif, non des jahmites, contre toute attente. Les anciens n’ont pas kaffar cette tendance.[3] Ibn Taïmiya explique que celui qui croit le contraire, c’est gravement trompé.[4] Il va plus loin en disant que les divergences avec eux portent plus sur la forme que sur le fond. Nous sommes donc loin de l’allégation selon laquelle les pseudos salafis sont des murjites ultra (ghulât), car, au pire des cas, ils seraient comparables au fuqaha-murjites.

2- Notons que e-Sharistânî dresse une liste de savants qui furent accusés d’irjâ, dont : Talq ibn Habîb, ‘Omar ibn Murra, Muhârib ibn Ziyâd, Moqâtil ibn Sulaïmân, Dharr el Hamadânî, ‘Amr ibn Dharr, Hammâd ibn Sulaïmân, Abû Hanîfa, Abû Yûsaf, Mohammed ibn el Hasan, Qadîd ibn Ja’far, et… Sa’îd ibn Jubaïr.[5]

3- L’expression « Juifs de la qibla » n’est pas pire que : « chiens de l’Enfer », bien au contraire !

4- C’est la parole d’un savant contre celle du meilleur des hommes.[6]

5- Ibn Taïmiya explique que de grandes sommités connues pour leur piété, comme le leur reconnaissent les traditionalistes, furent entachées par l’irjâ. Les anciens n’ont pas kaffar cette tendance.[7] Ils considéraient que leur innovation touchait plus sur la forme que sur le fond, et qu’elle n’était pas en relation avec le dogme ! Ce qui leur était reproché, c’était qu’ils n’étaient pas fidèles au vocabulaire coranique, et qu’ils ouvraient grande la porte aux mutakallimîns et aux murjites proprement dits. Sans compter qu’ils donnaient des idées aux libertins qui pouvaient désormais, sous leur couvert, s’adonner à tous les plaisirs. Les anciens l’avaient bien compris, alors ils voulurent fermer la porte avec autorité à tous les débordements dans le but de préserver la religion.[8]

6- En revanche, Ahmed a kaffar les jahmites qui confinaient la foi dans la connaissance.[9] Selon certains chercheurs, les anciens faisaient une distinction entre les murjites et les jahmites dont la croyance était beaucoup plus grave. C’est avec la venue des hérésiographes qu’on commença à compter les jahmites dans le cercle des murjites, en sachant qu’ils n’ont jamais été influencés dans la mise en place de leur crédo par les murjiya el fugaha (ce qui est constatable). Ces derniers étaient même connus pour être des grands pourfendeurs des jahmites.[10]

7- À l’inverse des murjiya el fugaha, ibn Taïmiya affirme que les anciens avaient divisé sur le takfîr des kharijites. Si, selon l’opinion la plus probable et à laquelle adhère Ibn Taïmiya, ils restent des musulmans, il n’en demeure pas moins que les anciens sont unanimes à dire qu’il faut les combattre coûte que coûte.[11]

8- Ibn Taïmiya va plus loin en disant qu’il incombe de les combattre, même s’ils ne prennent pas les armes. Selon lui, il suffit pour leur crime qu’ils fassent de l’excès les faisant sortir de la religion pour mériter la peine de mort. Revoici le passage en question : « Il n’est pas pertinent qu’il fut légiféré de les combattre, juste parce qu’ils tuent les gens, comme on repousse des agresseurs (bandits de grand chemin, etc.), ou de simples insurgés (bughât). Le but, en effet en combattant les seconds, c’est d’éradiquer leur mal, de disloquer leur groupe, et de les ramener à l’ordre. Il n’est donc pas légiféré de les tuer où qu’ils se trouvent, ni de les exterminer jusqu'au dernier comme le peuple de Hâd ; ils ne sont pas non plus les pires des hommes qui sont sous la voûte céleste, et il ne fut pas légiférer de les combattre sans condition, mais en dernière instance. Il y a donc une autre raison qui se cache derrière l’obligation de combattre les kharjites. Ils sont en effet les plus prompts à sortir de la religion à cause de l’excès qu’ils font, comme nous l’informe le hadîth d’Alî : « Mais, ils sortiront plus vite de la religion que la flèche transperce sa proie. Où que vous les trouviez, tuez-les. »[12] Ainsi, si on les tue, c’est parce qu’ils sortent de la religion…

(…) Ainsi, nous les tuons en raison de leur caractéristique qui est de sortir de la religion (et qui est présente aussi bien chez l’un que chez un grand d’entre eux) non parce qu’ils s’insurgent et prennent les armes contre les musulmans.

S’il est vrai qu’Alî (t) ne les a pas combattu dès leur émergence, mais c’est uniquement, car il ne savait pas à qui il avait à faire. Il a fallu qu’ils mettent un terme à la vie d’ibn Khubbâb, et qu’ils sèment le pillage pour qu’il comprenne qu’il s’agissait de ceux dont faisait allusion le hadîth : « Ils tuent les adeptes de l’Islam et épargnent les païens. »[13] Il a sur dès lors qu’ils étaient les fameux kharijites.

L’autre raison qui l’a empêché de les tuer, avant qu’ils ne fassent couler le sang, c’est que leurs tribus auraient pu, par chauvinisme, quitter les rangs d’Alî (t)… »[14]

9- Ce qui conforte encore plus le point précédent, c’est que les murjites ne se distinguent pas des kharijites sur leur prise de position face aux gouverneurs en place, comme en témoignent un certain nombre d’annales.

• Selon ibn Shâhîn, Sufiân e-Thawrî a dit : « Craignez toutes ces « passions » égarées. » Quand on lui demanda des explications, ce dernier répondit : « Les murjites disent….Puis, il évoqua certaines de leurs opinions avant d’enchaîner : Ils voient l’épée contre les adeptes de la qibla. »[15]

• Selon ibn Shâhîn, on demanda à ibn el Mubârak : « Est-ce que tu adhères à la pensée murjite ?

  • Comment pourrais-je être un murjite, a-t-il répondu, alors que je ne vois pas l’épée !»[16]

• D’après Abû Ishâq el Fuzârî, j’ai entendu dire Sufiân et el Awzâ’î : « Le discours des murjites aboutit à l’épée !»[17]

• D’après e-Sâbûnî, avec une chaîne narrative authentique qui fait dire à Ahmed ibn Sa’îd e-Ribâtî, ‘Abd Allah ibn Tâhir m’a dit : « Ahmed ! Vous, vous ne savez pas pourquoi vous détestez ces gens-là – en parlant des murjitesalors que moi, je sais pourquoi je les déteste. Je les déteste parce que ; premièrement : ils ne voient pas l’obéissance au sultan… »[18]

10- Mieux, l’esprit de révolte n’est pas propre aux kharijites ni aux… murjites, mais à tous les innovateurs. Abû Qilâba est l’auteur des paroles extraordinaires : « Tout groupe qui innove une innovation voit obligatoirement l’épée. »[19] Nous avons vu plus haut qu’aux yeux de Shâtibî, les savants utilisent les hadîth sur les kharijites pour condamner tous les innovateurs sans exception.[20]

11- chronologiquement, les murjites sont venus après les kharijites, mais aussi après les qadarites, mais avant les jahmites. Sheïkh el Islam ibn Taïmiya – qu’Allah lui fasse miséricorde – précise à ce sujet : « Puis, à la fin du siècle des Compagnons, les qadarites ont fait leur apparition. Leur incapacité à appréhender correctement le Destin d’Allah et la foi à Ses Commandements (obligations/interdictions) est à l’origine de leur innovation… auparavant, les kharijites se sont initiés sur la question du takfîr des auteurs des grands péchés dans la communauté musulmane qu’ils condamnent d’entrer dans l’Enfer éternel. La polémique a ensuite pris de l’ampleur pour s’étendre aux qadarites après la mort d’el Hasan el Basrî. ‘Amr ibn ‘Ubaïd et ses disciples assument qu’ils ne sont ni des musulmans ni des mécréants, mais qu’ils se trouvent à un état intermédiaire entre ces deux états (manzila baïna el manzilataïn) ; ils méritent malgré tout de demeurer éternellement en Enfer. En cela, ils rejoignent la croyance des kharijites disant qu’ils demeurent à jamais dans la Géhenne, et qu’ils n’ont aucun lien avec l’Islam et la foi (Iman), bien qu’au même moment ils ne portent pas le nom de mécréants. »[21]

Or, les premiers balbutiements de l’irjâ se firent ressentirent dans la deuxième partie du premier siècle, après la mort d’ibn el Ash’ath, en réaction au kharijisme, à la fin des années 70 plus exactement.[22] La plupart de ses premiers adeptes venaient de Kûfa, mais ils ne comptaient pas parmi les élèves d’ibn Mas’ûd ni de l’Imam Ibrahim e-Nakha’î.[23] Plus une innovation s’éloigne de l’époque des Compagnons plus celle-ci est grave.[24] Ibn Taïmiya explique que les premières innovations étaient plus en adéquation avec les religions Juive et chrétienne, plus proches de l’Islam, que celles qui vinrent par la suite.[25] En sachant que ressembler aux Juifs n’est pas une annulation de l’Islam en soi. Notons que les murjites qui vinrent juste après les qadarites ont un point commun avec ces derniers ; tous deux en effet ouvrent une porte au laxisme.[26] Néanmoins, globalement, sans entrer dans les détails, les murjites sont mieux que les qadarites,[27] et c’est ce qui nous intéresse ici !

12- Les anciens n’en ont pas moins condamné les kharijites, comme nous l’avons vu plus haut ; notamment : d’après el Khallâl, l’Imam Ahmed a affirmé : « Les kharijites sont des gens mauvais ; je ne connais pas de gens plus mauvais qu’eux sur terre. Certains hadith authentifiés du Prophète (r) leur sont consacrés et ils les blâment selon dix aspects. »[28] Donc, la parole d’ibn Jubaïr ne fait pas plus autorité que celle de l’Imam Ahmed, c’est même le contraire qui serait plutôt vrai !

13- Néanmoins, il est possible de dire que sous un certain angle les murjites sont pires, car ouvrant de mauvaises portes, alors que les kharijites sont, eux, motivés dans leur zèle par la sauvegarde de la religion. Mais, vu sous un autre angle, les kharijites sont pires, car, comme, selon la formule d’ibn Taïmiya « ils ne parvinrent ni à maintenir la religion ni à épargner le profane » malgré leurs bonnes intentions.

14- Mieux, si les murjites se caractérisent pour saboter la Loi sur laquelle repose la bonne marche de la religion, les kharijites ne font pas mieux en s’attaquant aux porteurs de la religion, et en installant l’insécurité dans les rangs. Ce qui, à terme conduit les gens au laxisme des murjites, car pataugeant, sans guides, dans les ténèbres de l’ignorance. Donc, en définitive, il n’y a pas de différence entre eux en regard des résultats, mais, toujours est-il que le Prophète nous a ordonné de tuer les kharijites, wa Allah a’lam !

Par : Karim Zentici

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[1] Firaq mu’âsira Ghâlib ‘Awâjî (2/276).

[2] Majmû’ el Fatâwâ (7/311).

[3] Voir : el imân (p. 377) et majmû’ el fatâwa (7/394) tout deux d’ibn Taïmiya.

[4] Majmû’ el fatâwa d’ibn Taïmiya (7/507, 3/351-352, et 23/348)

[5] El milal wa e-nihal (1/139-146).

[6] Certaines annales remontant au Prophète utilisent l’expression : « « Juifs de la communauté », mais celles-ci sont toute aussi faibles les unes que les autres.

[7] Voir : el imân (p. 377) et majmû’ el fatâwa (7/394) tout deux d’ibn Taïmiya.

[8] Majmû’ el fatâwa (7/394-395).

[9] Majmû’ el fatâwa (7/507-508).

[10] Voir : maqâlât el jahm ibn Safwân (1/201-213), qui à l’origine est une thèse ès magistère de Yâsir Qâdhî.

[11] Majmû’ el fatâwa (28/512-513, et 13/356).

[12] Rapporté par el Bukhârî (5057) et Muslim (1066), selon ‘Alî ibn Abî Tâlib (t).

[13] Rapporté par el Bukhârî (3344) et Muslim (1064), selon Abû Sa’îd el Khudrî (t)

[14] E-sârim el maslûl (2/347).

[15] Voir : el kitâb e-latîf (15), e-sharî’a d’el Ajurrî (2062), et sharh usûl el i’tiqâd d’e-Lalakâî (1834).

[16] Voir : el kitâb e-latîf (n° 17).

[17] Rapporté par ‘Abd Allah ibn Ahmed dans e-sunna (363) avec une chaîne narrative authentique.

[18] Voir : ‘aqîda e-salaf wa ashâb el hadîth (p. 109).

[19] Rapporté par ‘Abd e-Razzâq dans el musannif (10/151), et e-Lâlakâî dans Sharh usûl i’tiqâd ahl e-sunna (1/134).

[20] El i’tisâm de Shâtibî (2/726).

[21] Majmû’ el fatâwâ (13/36, 37).

[22] Voir : ârâ el murjiya fî musannafât Sheïkh el Islâm ibn Taïmiya qui est une thèse ès Doctorat du D. ‘Abd Allah ibn Mohammed e-Sanad (p. 93-101).

[23] majmû’ el fatâwa (13/38).

[24] E-radd ‘alâ el Akhnâî d’ibn Taïmiya (p. 213).

[25] Majmû’ el fatâwâ (8/458).

[26] Majmû’ el fatâwâ (8/450).

[27] Majmû’ el fatâwâ (16/242-243).

[28] E-sunna d’el Khallâl (1/145) ; selon l’auteur de la recension, sa chaîne narrative est authentique.

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Publié par mizab
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