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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 17:50

Le kharijisme

(Partie 6)

Deuxièmement : les traditionalistes qui sont allés à l’encontre de ces textes sont excusables

Ibn Taïmiya explique à ce sujet : « Secundo : il y a ceux qui prennent les armes non pour défendre une croyance contraire au traditionalisme. Nous pouvons compter dans cette catégorie ceux qui participèrent aux batailles d’el Jumal, Siffîn, el Harra, el Jamâjim, etc. Ces derniers pensaient simplement que la guerre était la meilleure solution, bien que ce ne fût pas le cas. Ils ne voyaient pas dès lors les inconvénients énormes qu’elle allait engendrer. D’ailleurs, ils le regrettèrent après coup, et surent par l’expérience ce que les textes mettaient en garde depuis le début. »[1]

Puis, il explique qu’en résumé, nous pouvons recenser quatre raisons à travers l’Histoire ayant poussé certains savants à l’erreur dans ce domaine.

  • Certains d’entre eux n’avaient tout bonnement pas eu accès aux textes.
  • D’autres remettaient en question leur authenticité.
  • D’autres, à l’image d’ibn Hazm, pensaient qu’ils étaient abrogés.
  • D’autres les interprétaient à leur façon, comme tout mujtahid.[2]

Il explique également : « Quant aux partisans d’el Harra, d’ibn el Ash’ath, d’ibn el Muhallib, etc. ils connurent la défaite ; ils ne parvinrent ni à maintenir la religion ni à épargner le profane. Alors que le Très-Haut n’ordonne rien qui ne rapporte aucun effet ni pour la religion ni pour la vie matérielle. S’il est vrai au même moment, que les acteurs d’une telle initiative soient des pieux, des élus d’Allah promis au Paradis. Cependant, ils ne sont pas meilleurs qu’Alî, ‘Âisha, Talha, Zubaïr, etc. dont la participation aux troubles ne fut pas louable. Pourtant, ils ont un rang plus élevé auprès d’Allah et ont une meilleure intention que n’importe qui d’autre. Nous pouvons dire autant pour les partisans d’el Harra qui comptaient dans leur rangs bon nombre de savants et de pieux. Même chose pour les partisans d’ibn el Ash’ath, qu’Allah leur pardonne à tous ! »[3]

« Parmi les éléments en relation avec ce point : nous devons savoir qu’un grand homme au niveau du savoir et de la piété, parmi les Compagnons, leurs successeurs, et tous ceux qui viendront après eux jusqu’à la fin du monde, qu’ils soient d’ahl el Baït ou non, peut très bien faire un effort d’interprétation basé sur des conjectures, voire des passions subtiles qui auront de mauvaises conséquences. Il ne convient pas de le suivre sur son erreur, bien qu’au même moment, il compte parmi les pieux et les élus de Dieu.

Malheureusement, ce genre d’erreur perturbe deux catégories d’individus :

  • Ceux qui l’encensent, et qui veulent absolument lui donner raison et le suivre dans son erreur.
  • Ceux qui le condamnent et qui remettent en question à cause de cette erreur sa piété et son statut de wali. Ils font jusqu’à douter de sa crédibilité et qu’il soit des habitants du Paradis.

Or, ces deux voies opposées sont aussi égarées l’une que l’autre. »[4]

Troisièmement : de nombreux savants et pieux sont revenus sur leurs erreurs

Certains d’entre eux, à l’image d’el Husaïn, ne sont pas allés jusqu’au bout de leur projet, bien que dans le cas de ce dernier, il était déjà trop tard. D’autres l’ont regretté après coup.

Ibn Taïmiya enchaine dans son analyse : « ‘Alî se rendit compte, en fin de compte, qu’il aurait mieux valu éviter les conflits armés tant les inconvénients à s’y mêler étaient prépondérants aux avantages. El Husaïn également, qui connut le martyr à travers une mort injuste, renonça à son projet de prendre le pouvoir. Il fit la requête soit de retourner sur ses terres, soit d’être envoyé au front (pour garder les frontières) soit auprès de Yazîd, qui était, à cette époque, à la tête des musulmans.

On peut toujours avancer qu’Alî et son fils renoncèrent à leur projet, tout simplement, car ils n’avaient pas les moyens d’aller au bout ; ils n’avaient pas en effet suffisamment d’alliés de leur côté. Ils avaient conscience que beaucoup de sang aurait été versé sans parvenir à l’intérêt escompté.

Ce à quoi nous répondons : c’est exactement la sagesse dont le Législateur tint compte en interdisant de sortir l’épée contre l’émir, et en encourageant à ne pas participer aux troubles. Peu importe que l’on sorte au nom de la morale (ordonner le bien et interdire le mal), comme ce fut le cas pour les partisans d’el Harra, et Daïr el Jamâjim qui se soulevèrent contre Yazîd, el Hajjâj, etc. On n’enlève pas un mal par un plus grand mal, ce qui en soi est un mal, de la même façon, on ne recherche pas un bien, en passant par un mal plus grand que l’intérêt escompté à travers ce bien, ce qui en soi est également un mal. »[5]

Le grand Sha’bî qui s’était laissé embarquer dans la cabale d’el Ash’ath le regretta amèrement au bout du compte, lui l’auteur d’une parole célèbre : « Nous avons succombé à une épreuve dans laquelle nous n’étions ni des pieux pour craindre Dieu ni des pervers suffisamment forts pour pouvoir lutter ! »[6]

Quatrièmement : certains insurgés pensaient qu’ils avaient à faire à un gouverneur mécréant

• Selon el Awzâ’î, j’ai entendu dire el Qâsim ibn Mukhaïmira : « El Hujjâj déliait les liens de l’Islam… »

• Selon Abû Bakr ibn ‘Iyyâsh a dit, selon ‘Âsim : « Il ne restait plus aucun interdit d’Allah sans qu’el Hujjâj ibn Yûsaf ne l’avait transgressé. »

• Yahyâ ibn ‘Îsâ e-Ramlî a dit, selon el A’mash : « Comme certains ne s’étaient pas entendu sur le cas d’el Hujjâj, ils interrogèrent Mujâhid qui leur répondit : « Vous vous posez des questions au sujet de ce Sheïkh mécréant ! » »

• D’après ibn ‘Asâkir, selon Sha’bî : « El Hujjâj croit au jibt wa e-tâghût, et il mécroit en Dieu L’Immense. » Voici ces paroles, wa Allah a’lam !

• Selon Thawrî, selon Ma’mar, selon Tâwûs, selon son père : « Il est étonnant que nos frères d’Irâq donnent encore le nom de croyant à el Hujjâj. »[7]

Si, aux yeux d’ibn Kathîr, el Hujjâj n’en demeure pas moins un tyran, il tient tout de même à relativiser ce discours. Il est possible en effet que la main shiite se cache derrière certaines accusations qui lui furent imputées.[8]

Voici un témoignage de Qâdhî ‘iyâdh : « … La révolte contre el Hujjâj ne fut pas uniquement motivée par son statut de pervers, mais il ne faut pas oublier qu’il changea la religion, afficha la mécréance… »[9]

Cinquièmement : l’avis de savants plus illustres

Des Compagnons comme ibn ‘Abbâs, ibn ‘Omar, ibn e-Zubaïr, Abû Sa’îd el Khudrî s’inspirèrent des hadîth précédemment cités afin de dissuader el Husaïn son projet de révolte.[10]

Nous avons vu plus haut également sur le sujet un passage d’ibn Taïmiya que nous remettons ici : « L’élite des musulmans interdisait de se rebeller et de prendre les armes en période de troubles. ‘Abd Allah ibn ‘Omar, Sa’îd ibn el Musaïb, ‘Alî ibn el Husaïn, etc. défendaient de sortir contre Yazîd, l’année d’el Harra. El Hasan el Basrî, Mujâhid, et tant d’autres défendaient de participer à la campagne (fitna) d’ibn el Ash’ath. Par la suite, un crédo se dessina chez les traditionalistes qui appelaient à ranger l’épée dans son étui en période de troubles. Ils se conformaient ainsi aux hadîth authentiques imputés de façon certifiée au Prophète. Ils prirent l’habitude de l’évoquer dans leur crédo, et incitaient à la patience face à la tyrannie des sultans, et à ne pas prendre les armes contre eux. »[11]

Jeter le discrédit sur les héritiers du Prophète

• ‘Alî ibn Abî Talib a dit : « La terre ne sera jamais dépourvue d’individus qui établissent la preuve céleste, pour ne donner aucune excuse aux hommes. »[12]

• Selon un hadîth : « Il y aura toujours une partie de ma communauté maintenue sur la vérité… »[13]

• « Les savants sont les héritiers des prophètes qui ne léguaient ni dirham ni dinar. Ils laissaient derrière eux uniquement le savoir ; celui qui s’en empare aura gagné une grande part de leur héritage. »

• « Les savants sont comme les étoiles dans le ciel qui permettent de guider les hommes sur terre et sur mer dans les ténèbres de la nuit. Quand les étoiles disparaitre, ceux qui cherchent leur chemin vont droit à l’égarement.»

• « Allah ne reprend pas le savoir en l’enlevant de la poitrine des hommes, mais Il le reprend en faisant mourir les savants. Et lorsqu’il n’y aura plus de savants, les hommes se tourneront vers les chefs de file des ignorants qui émettront des opinions sans aucune science ; égarés, ils égareront les autres. »

Or, il est caractéristique aux innovateurs de dénigrer les savants dans le but de prendre leur place, et, en général, de sortir tous leurs opposants de la religion.

Dans son livre Talbîs Iblîs, ibn el Jawzî évoque de quelle manière Satan a rusé avec les kharijites. Après avoir relaté certains épisodes de leur histoire, il a fait le constat suivant : « Notre intention est de porter l’attention sur les astuces et les malices qu’Iblis utilise afin d’égarer ce genre d’imbéciles, qui se sont aventurés dans ce genre d’impasse. Ils se mirent à croire dans un premier temps qu‘Alî ibn Abî Tâlib – qu'Allah honore son visage –[17] était dans l’erreur en comptant tous les muhâjirîns et les ansârs qui se trouvaient avec lui. En pensant qu’ils étaient sur la vérité, ils s’autorisèrent ensuite à verser le sang des enfants et à manger des fruits sans en donner le prix. »[18]

Sheïkh el Islam ibn Taïmiya affirme : « Bon nombre d’innovateurs à l’instar des kharijites, râfidhîtes, qadarites, jahmites, mumaththilites (assimilateurs) ont des croyances erronées qu’ils s’imaginent correspondre à la vérité, tout en considérant comme mécréant quiconque s’opposent à celles-ci. »[19] Il a dit également : « Les « hérétiques » ont la particularité d’innover des tendances qu’ils considèrent comme les obligations de la religion, voir comme faisant partie intégrante de la foi ; ils taxent de mécréance et légitiment le sang de toute personne qui n’y adhère pas comme c’est le cas pour les kharijites, les jahmites, les râfidhîtes, les mu’tazilites, etc. À l’inverse, les traditionalistes n’innovent pas de nouvelles idées et ne condamnent pas d’apostasie ceux qui commettent une erreur d’interprétation ou qui sont en désaccord avec eux, bien qu’eux-mêmes se permettent de les condamner d’apostasie et de légitimer leur sang. Les Compagnons n’ont pas sorti les kharijites de la religion bien que ces derniers ont taxé d’apostasie ‘Uthmân, ‘Ali et tous ceux qui ont reconnu leur autorité (ou qui s’en font les alliés ndt.), et bien qu’ils aient légitimé de verser le sang des musulmans. »[20]

« L’une des pratiques les plus ignobles, c’est de voir les ignorants taxer les savants musulmans d’apostats. Une telle pratique vient à l’origine des kharijites et des râfidhîtes qui condamnaient les responsables musulmans d’apostats. »[21] Ce n’est pas étonnant que l’Imam ibn Bâz n’ait pas échappé à leur vindicte, bien que ce soit plutôt une bonne nouvelle, car, comme le souligne ibn Abî Hâtim : « Les signes distinctifs d’ahl el bida’ (les innovateurs ndt.), c’est de dire du mal d’ahl el athar (les traditionalistes ndt.). »[22]

Au cours des lignes où il réfute el Bakrî, Sheïkh el Islam ibn Taïmiya fait le constat suivant : « La voie empruntée par cet homme et tous ceux qui lui ressemblent, est celle des innovateurs qui sont imprégnés à la fois de l’ignorance et de l’injustice. Dans un premier temps, ils innovent une chose allant à l’encontre des Textes du Coran, de la sunna, et du consensus. Ensuite, ils traitent d’apostats tous ceux qui s’opposent à leur innovation.

Quant aux traditionalistes, imprégnés par la foi et la connaissance, ils sont motivés par la science, la justice, et la compassion à l’égard des autres. Ils connaissent la vérité qui leur permet de se conformer au Coran et à la sunna et de les préserver de la bid’a, mais ils sont justes à l’encontre de leurs opposants et ils ne font nullement preuve d’injustice à leur égard. »[23]

« Les kharijites kaffar la jamâ’a (les traditionalistes ou les musulmans, ou peut-être les Compagnons ndt.), comme les mu’atazilites et les râfidhites kaffar leurs opposants : au meilleur des cas, ils les considèrent comme des pervers (tafsîq). Ainsi, les gens des passions innovent une tendance et vouent à l’apostasie tous ceux qui s’y opposent. Quant aux traditionalistes, ils suivent la vérité de leur Seigneur qui leur est venu du Messager (r). Ils ne kaffar par leurs opposants ; ils sont les plus savants des hommes, et sont les plus cléments envers les hommes. »[24]

Ibn el ‘Abbâs l’avait bien compris, lui qui fit remarquer aux insurgés de Nahrawân qu’il n’y avait aucun Compagnon dans leurs rangs ![25]

‘Amr ibn ‘Ubaïd et Wâsil ibn ‘Atâ se moquaient d’el Hasan el Basrî et d’ibn Sirîn en résumant leur savoir dans un tissu de menstrues à jeter. Un grand leader hérétique, qui préférait le kalâm au figh assurait sans vergogne que toute la science de Shâfi’î et d’Abû Hanîfa ne dépassait pas le pantalon des femmes.[26]

À suivre…

Par : Karim Zentici

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[1] Minhâj e-sunna (4/538).

[2] Minhâj e-sunna (4/538).

[3] Minhâj e-sunna (4/528).

[4] Minhâj e-sunna (4/543).

[5] Minhâj e-sunna (4/535).

[6] Rapporté par el Baïhaqî dans el kubrâ (6/412), et Abû Nu’aïm dans el Huliya.

[7] Voir pour toutes ces annales : el bidâya wa e-nihâya d’ibn Kathîr (9/136).

[8] El bidâya wa e-nihâya (/9132).

[9] Sharh Muslim d’el Ubaï (5/180).

[10] Voir : târîkh e-Tabarî.

[11] Minhâj e-sunna (12/297).

[12] Rapporté par Abû Na’îm dans el huliya (1/80).

[13] Rapporté par Muslim (1920).

[14] Hadîth rapporté par Ahmed (21715), Abû Dâwûd (3641), ibn Mâja (2234), et e-Tirmidhî (2682), selon Abû Dardâ (t).

[15] Hadîth rapporté par Ahmed (12600), selon Anas (t).

[16] Rapporté par el Bukhârî (100) et Muslim (2673), selon ‘Abd Allah ibn ‘Amr ibn el ‘Âs.

[17] Cette formule héritée des shiites et employée à chaque fois que le nom du Khalife ‘Ali –qu'Allah lui fasse miséricorde – est évoqué est contestable pour deux raisons ; la première est qu’ils revendiquent que ce noble compagnon, dont le visage ne s’est jamais prosterné devant une idole, mérite tous les honneurs. Nous leur concevons certes cette particularité, mais il n’est pas le seul à s’en être doté. Bien que cela n’enlève rien à son mérite, des personnes plus prestigieuses que lui à l’image d’Abû Bakr et de ‘Uthmân, ne l’ont jamais fait non plus. La deuxième raison, c’est qu’ils évoquent cette formule lorsqu’ils entendent son nom uniquement. Pour la raison que nous avons déjà évoquée, nous ne pouvons leur concéder cette particularité, surtout si nous considérons, et cela pourrait servir de troisième raison, que les anciens n’ont jamais eu recours à ce genre de formule ni pour ‘Ali ni pour quiconque ! (N. du T.)

[18] Talbîs Iblîs (p. 131).

[19] Majmû’ el fatâwâ (13/466, 467).

[20] Minhâj e-sunna (5/95), voir certains passages importants des paroles de Sheïkh el Islam ibn Taïmiya allant dans ce sens, dans Majmû’ el Fatâwâ (19/73-75), Minhâj e-Sunna (5/158 et 239, 240), e-Rad ‘ala el Bakrî (2/487-490).

[21] Majmû’ el fatâwa (35/100).

[22] Sharh usûl i’tiqâd ahl e-sunna d’e-Lâlakâî (1/179). Quand bien même ibn Bâz se serait trompé sur certaines de ses opinions, la bonne marche à suivre consiste à montrer les erreurs sans forcément condamner d’apostat leur auteur.

[23] E-rad ‘alâ el Bakrî (2/487-490).

[24] Minhâj e-sunna (5/158).

[25] Rapporté par el Hâkim dans el mustadrak (2/150), et el Baïhaqî dans el kubrâ (8/309).

[26] El i’tisâm de Shâtibî (2/726).

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Publié par mizab
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