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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 16:17

Le kharijisme

(Partie 9)

Les wahhabites sont-ils des kharijites ?

L’amalgame est malheureusement souvent fait par les détracteurs au grand réformateur Mohammed ibn ‘Abd el Wahhâb. Mais, souvent aussi, de pauvres illuminés qui se revendiquent de sa prédication n’aident certainement pas à le dissiper. C’est pourquoi, il serait intéressant ici de tracer la ligne de démarcation entre celle-ci et entre celle des kharijites. C’est ce que nous verrons dans les points suivants :

1- la plupart des kharijites ne tiennent pas compte des critères du takfîr, et plus particulièrement d’iqâma el hujja (établir la preuve céleste contre un cas particulier). À leurs yeux, il suffit qu’un cas particulier commette une annulation de l’Islam pour devenir apostat. Les najdâd partagent la religion en deux catégories :

  1. La connaissance d’Allah et de Son Messager, le caractère sacré du sang et des biens des musulmans, et la reconnaissance globale des enseignements de l’Islam. Dans ces domaines, l’excuse de l’ignorance n’est pas accordée.
  2. Les autres domaines de l’Islam pour lesquels l’ignorance est prise en considération dans l’iqâma el hujja.

En d’autres termes, ils n’accordent pas l’excuse de l’ignorance pour les questions sur lesquelles règne un consensus.[1] Mohammed ibn Yûsuf Itfîsh de la secte ibâdhite a un discours qui va dans ce sens, sauf qu’il émet une nuance : « … Certains de notre tendance accordent l’excuse de l’ignorance pour les domaines qui ne touchent pas au tawhîd (l’unicité) »[2] Ainsi, le shirk (association) n’offre aucune excuse de l’ignorance selon leur tendance. Certains mouvements contemporains, influencés par la pensée kharijites, reprennent le flambeau de la secte.

El jawâb el mufîd fî hukm jâhil e-tawhîd qui est l’un des ouvrages de prédilection de la mouvance e-takfîr wa el hijra en est le meilleur témoin. On y trouve la répartition suivante : la religion se divise en deux parties :

  1. Une partie fondamentale (asl) qui touche au tawhîd, et au grand fondement de l’Islam (asl el islâm) ; il est constant et ne varie pas d’un prophète à un autre.
  2. Une partie subsidiaire (far’) qui représente les différentes législations des prophètes. Celles-ci varient en fonction des peuples et des époques.

L’excuse de l’ignorance est accordée avant l’iqâma el hujja pour les erreurs qui touchent à cette dernière partie. En revanche, personne n’est excusable pour celles qui touchent au premier fondement, peu importe qu’on soit ignorant ou non. Autrement dit, l’iqâma el hujja contre un cas particulier n’intervient pas dans ce domaine. Il est imposé à tous les musulmans d’avoir le même niveau de connaissance pour les points qui touchent à ce domaine, car la vérité dans ses détails est vulgarisée et est disponible à tout le monde. C’est la raison pour laquelle, les musulmans contemporains sont sortis de la religion, étant donné que leur croyance, prétendent-ils, est corrompue.[3]

Quant aux traditionalistes, qui sont les plus cléments, mais aussi les plus savants des hommes ne vouent personne à l’apostasie, sans tenir comptes d’iqâma el hujja ; soit, des conditions à remplir et des restrictions à exclure avant de se prononcer sur un cas particulier. L’un des principes traditionalistes veut que la réception du message divin soit une condition rendant un homme responsable de ses actes devant Dieu.

Néanmoins, il existe une divergence entre les traditionalistes dans la façon dont cela se matérialise dans la pratique. Les savants de aimmat da’wa eux-mêmes n’ont pas une position uniforme sur la question, comme nous l’avons vu ailleurs. L’essentiel est de savoir ici qu’ils adhèrent au principe d’iqâma el hujja.

2- Les kharijites se caractérisent pour sortir les auteurs des grands péchés de la religion, mais aussi pour kaffar sans condition les musulmans ayant commis une annulation de l’Islam. Ils appliquent sans distinction des règles générales sur tous les cas particuliers possibles ou presque. Ils ne prêtent pas attention aux conditions et aux restrictions du takfîr, qui sont pourtant indispensables dans un domaine aussi grave. Certaines tendances kharijites poussent l’obsession jusqu’à ne pas considérer la contrainte comme une excuse. Les shurrâ en effet n’accordaient aucune excuse aux qa’diya qui prétextaient pourtant avoir été retenus par la contrainte et l’incapacité à prendre les armes. La mouvance e-takfîr wa el hijra, l’un des portes-flambeaux du takfîr contemporain, s’inscrit dans leur continuité.

Celle-ci ne donne aucune importance à la contrainte. Lorsqu’elle était encore à ses balbutiements, elle fut confrontée à un cas de conscience. Sous la pression de l’État égyptien qui lui somma de déposer les armes, elle se divisa en deux groupes ; les uns se rendirent tandis que les autres ne se laissèrent pas impressionner par la menace qui pesait sur leur tête. Ils allèrent jusqu’à kaffar ceux qui obtempérèrent, malgré la disproportion des forces. Pour eux, l’Islam n’admet aucune contrainte. Personne n’a le droit de faire la moindre complaisance à l’égard des Pouvoirs en place sous peine de sortir de la religion, même si c’est pour sauver sa vie.[4]

Quant aux traditionnalistes, ils tiennent compte des conditions à remplir et des restrictions à exclure avant de se prononcer sur un cas particulier. Avant de condamner une personne de kâfir, ils prennent en considération deux paramètres comme nous l’avons vu :

  • L’énoncé explicite des Textes que telle parole ou tel acte relève du kufr.
  • Que le statut en question (takfîr) soit applicable à une personne en particulier de sorte que les conditions pour le faire soient remplies et que toute restriction y faisant obstacle soit exclue.[5]

3- Les kharijites ne font pas la distinction entre le statut d’un acte et le statut de son auteur, entre le statut absolu (kufr el mutlaq) et un cas particulier (kufr el mu’aïyin). Ils appliquent ainsi un jugement général sur tous les cas particuliers possible sans tenir compte des critères du takfîr (les conditions à remplir et les restrictions à exclure). La mouvance e-takfîr wa el hijra s’inscrit à contre-courant du traditionalisme, qui ne verrait pas, à ses yeux, le takfîr el mu’aïyin.[6]

Il est très dangereux de sortir les musulmans de la religion sans respecter un certain nombre de critères. Selon ibn Taïmiya, il est plus grave d’appliquer les textes de la menace divine (comme la malédiction) à grande échelle que de kaffar les auteurs des grands péchés à la manière des kharijites et des mu’tazilites ;[7] en sachant que le takfîr entre dans le domaine de la menace divine.[8]

Or, les savants de aimmat e-da’wa établissent qu’il ne faut pas confondre entre le takfîr à grande échelle et le takfîr ciblé. Le premier condamne indistinctement les savants et les ignorants, qu’ils aient reçu la hujja ou non. Quant au deuxième, il s’attaque uniquement à ceux contre qui la hujja est établie. Il est possible de kaffar une citée, un pays, une tendance dans l’ensemble, mais sans désigner chaque habitant ou chaque adepte en particulier. Le principe de précaution nous astreint à nous abstenir de le faire, étant donné que certains d’entre eux peuvent être excusables pour une raison ou pour une autre.[9] Les anciens et leurs fidèles successeurs font la différence entre le cas absolu et le cas particulier.

4- Mohammed ibn ‘Abd el Wahhâb réfute dans ses ouvrages l’allégation de ses détracteurs selon laquelle il kaffar sans faire de détails à la manière des kharijites.[10] Ses élèves se sont également chargés de rectifier cette conception erronée.[11] Les néo-kharijites qui se revendiquent de l’héritage du premier homme de la da’wa najdite condamnent à la mécréance tous les États et les peuples musulmans sans tenir compte des critères du takfîr. Leur vindicte n’épargne même pas les savants et les pieux, accusés de complicité ou de passivité. Seuls ceux qui se rangent sous leur bannière gardent le privilège de rester musulmans.

Le takfîr à grande échelle consiste notamment à kaffar les citoyens qui vivent sous l’autorité d’un État jugé apostat. Sous l’impulsion de Saïd Qutb, certains mouvements contemporains considèrent qu’il n’y a plus sur la surface de la Terre un seul État musulman ni même une seule société musulmane digne de ce nom.[12]

Malheureusement, certains détracteurs stigmatisent les adeptes de la da’wa najdite et font semer la confusion dans les rangs des musulmans en les faisant passer pour des kharijites. ‘Abd e-Latîf souligne que la prédication « wahhabite » ne s’aventure pas à sortir les musulmans de la religion à grande échelle. Elle se contente de condamner l’adoration des tombes, qui, effectivement, est une annulation de l’Islam. Puis, après avoir transmis le message, et seulement à ce moment-là, elle voue à l’apostasie ceux qui refusent de se soumettre à la vraie religion.[13] Son élève, Sulaïmân ibn Sahmân reproche à certains de ses contemporains d’être imprégné par la croyance kharijite et de kaffar les musulmans de façon anarchique.[14]

Ibn ‘Abd el Wahhâb rappelle que les grandes références traditionalistes à l’exemple de l’Imam Ahmed faisaient la distinction entre le cas général et le cas particulier.[15] Juger qu’une pratique relève de la mécréance ne nécessite pas forcément de taxer de mécréants tous ceux qui la font. Il alla jusqu’à s’abstenir de kaffar les auteurs de certaines poésies contenant du kufr, car il n’était pas formel sur leur cas. Il ne se prononçait pas sur les morts ; il y avait toujours l’éventualité, aussi faible était-elle, que certaines excuses jouaient en leur faveur. Il se contentait de juger ceux qui refusaient sa prédication par orgueil et obstination. Contre ceux-là, oui, son jugement était imparable.[16]

5- Sortir injustement un musulman de l’Islam (takfîr) est un péché grave. S’il peut être motivé par des raisons matérielles ou sous l’effet de la colère, il devient plus condamnable quand il est dicté par les passions et une ambition perfide. Le statut d’apostat engendre de lourdes conséquences contre la personne condamnée, comme nous l’avons vu dans Les restrictions au takfîr. Ces lois s’appliquent à un simple citoyen, mais le takfîr du responsable de l’autorité engendre des conséquences encore plus lourdes. Il est à même de déstabiliser tout un pays et de le livrer en pâture aux nombreux prédateurs à l’affut. En proie aux guerres intestines, la société se déchire. Tout au long de l’Histoire musulmane, les kharijites ont représenté une épine pour leurs concitoyens.

Encore aujourd’hui, ils sévissent dans de nombreux pays musulmans à la grande joie des ennemis de l’Islam, qui voient en cela un moyen très efficace pour exercer sur eux des pressions et un lourd chantage.

Les savants musulmans ont depuis toujours, fait front à ce fléau. Ceux de aimmat e-da’wa n’ont pas échappé à la règle. De nombreux passages de leurs ouvrages mettent en garde les non-initiés de s’aventurer dans un domaine aussi épineux.

L’Imam Mohammed ibn ‘Abd el Wahhâb utilise plusieurs hadîth qui condamnent le takfîr illégitime.[17] Selon Abû Dharr notamment, le Prophète (r) prévient : « Si l’accusation de pervers ou de mécréant est infondée, elle se retourne contre son auteur. »[18] Toujours selon Abû Dharr, un autre hadîth nous apprend : « Si on traite quelqu’un à tort de mécréant ou d’ennemi d’Allah, cela se retourne contre soi. »[19] Sheïkh Sulaïmân ibn ‘Abd Allah Âl e-Sheïkh met vivement en garde de traiter son frère musulman d’hypocrite pour un intérêt matériel ou par esprit de clan, etc.[20]

D’autres hadîth dénoncent de telles accusations infondées. Nous avons notamment :

« Taxer un croyant de mécréant, c’est comme si on l’avait tué. »[21]

« L’accusation de mécréant contre son frère s’applique obligatoirement sur l’un des deux. »[22]

Dans un autre article, nous avons donné l’explication de ces hadîth, qui sont, malheureusement, souvent des sources de confusion dans certains camps !

À suivre…

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

[1] Voir : el farq baïna el firaq d’el Baghdâdî (p. 97).

[2] El jâmi’ e-saghîr (p. 29-30).

[3] Voir : shubuhât e-takfîr du D. ‘Omar Quraïshî (p. 29).

[4] Voir : shubuhât e-takfîr du D. ‘Omar Quraïshî (p. 397).

[5] Voir : El qawâ’id el muthlâ fî Sifât Allah wa Asmâihî de Sheïkh el ‘Uthaïmîn (p. 88) et minhâj e-ta-sîs (p. 186).

[6] Voir : el jawâb el mufîd fî hukm jâhil e-tawhîd (p. 109) ; voir également : shubuhât e-takfîr du D. ‘Omar Quraïshî (p. 358).

[7] Voir : majmû’ el fatâwa (20/386-388).

[8] Idem. (3/231).

[9] Voir : majmû’ e-rasâil wa el masâil (1/44).

[10] Voir : e-rasâil e-shakhsiya comprise dans majmû’ muallafat e-Sheïkh (3/3/29, 33, et 58) ; voir également : e-dhiyâ e-shâriq (p. 88, 93-94), et e-durar e-saniya (1/63).

[11] Voir : e-durar e-saniya (1/131-132), e-dhiyâ e-shâriq (p. 72),

[12] Voir : fî zhilâl el Qur-ân (4/4122).

[13] Voir : e-durar e-saniya (10/131)

[14] Voir : minhâj ahl el haqq wa el ittibâ’ (p. 74).

[15] Mukhtasar e-sharh el kabîr wa el insâf comprise dans majmû’ muallafat e-Sheïkh (4/511).

[16] Ta-yîd el Malik el Manân fî naqdh dhalâlât Dahlân (p. 124).

[17] Voir : kitâb el kabâir inclus dans majmû’ mu-allafât e-Sheïkh (6/293).

[18] Rapporté par el Bukhârî (6045).

[19] Rapporté par Muslim (112).

[20] E-durar e-saniya (8/165-166).

[21] Rapporté par el Bukhârî (6652).

[22] Rapporté par Muslim (111).

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Publié par mizab
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