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13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 17:45

Ibn Taïmiya et le khabar el ahad

(Partie 2)

Quatre grandes tendances se dégagent sur la question

Primo : Il y a ceux qui disent que le khabar el ahad exprime la probabilité et qu’il est donc interdit de l’utiliser dans le domaine du crédo, même si toutefois il est toléré de l’utiliser pour établir les lois pratiques. Dans cet ensemble, nous avons quelques néo-traditionnistes, et néo-spécialistes en usûl, et bien sûr la plupart des mutakallimûns que comptent notamment les néo-ash’arites. Ces derniers inversent les rôles en imputant leur opinion à la grande majorité des savants, à l’exception d’une poignée infime de traditionnistes d’obédience hanbalite pour la plupart qui, à leurs yeux, se distingueraient de la majorité.

Secundo : Il y a ceux qui disent que le khabar el ahad exprime la probabilité, mais que cela n’a aucune influence sur son utilisation dans le domaine du crédo, et à fortiori, dans celui des lois pratiques, comme nous l’avons vu plus haut avec ibn ‘Abd el Barr. C’est apparemment l’opinion que partage Nawawî, même s’il était sous l’influence des mutakallimûns. Une version de l’Imâm Ahmed irait également dans ce sens, comme le souligne ibn Taïmiya, même si, en réalité, la chose n’est pas très claire,[1] comme nous l’avons vu avec ibn el Qaïyim qui jette le doute sur celle-ci.

NB : nous devons distinguer entre la faible probabilité qui relève de la conjecture, et que condamne le Législateur, et la forte probabilité que le Législateur tient compte dans la religion, comme le souligne ibn Taïmiya.[2] En cela, la divergence avec ce groupe est purement formelle. Ailleurs, ibn Taïmiya aborde le sujet sous un autre angle, ce qui rend sa position encore plus obscure. Il dit en substance que la notion de probabilité et de certitude est relative, et qu’elle varie d’une personne à une autre. Il souligne ensuite que nous devons respecter un hadîth qui exprime la probabilité, même s’il n’est pas aussi solide que celui qui exprime la certitude, et même s’il n’est pas à l’abri d’une erreur. Cela n’oblige pas de l’appliquer, mais cela ne l’interdit pas non plus. La preuve, c’est que les savants tolèrent de citer des textes relativement faibles en vue de sermonner les gens, mais sans que cela n’ait aucune répercussion au niveau des lois.[3]

Tercio : nous avons ceux qui acceptent le khabar el ahad dans le crédo, et s’il exprime le savoir grâce à un indice extérieur, ils passent par différentes voies pour l’établir :

  • Il peut être rapporté par el Bukhârî et Muslim ou par l’un des deux. C’est vraisemblablement l’opinion d’ibn e-Salâh, même si rien ne prête pas à dire dans ses propos qu’il n’adhère pas aux voies suivantes.
  • Il peut avoir reçu l’aval des musulmans sans forcément être rapporté par el Bukhârî et Muslim. Ibn Abî el ‘Izz ramène le consensus des anciens sur la chose. Nombre de savants ayant emprunté cette voie renvoient à la précédente, d’où la confusion qui peut régner sur la position, par exemple, d’ibn e-Salâh.
  • Les hanafites voient dans le hadîth mashhûr un indice de crédibilité qui exprime la certitude, en sachant que, comme nous l’avons vu, pour les autres écoles, le mashhûr entre dans la catégorie du khabar el ahad. Cela n’empêche pas à de nombreux savants, comme ibn Taïmiya à le ranger dans l’ensemble des textes qui ont valeur de « savoir », grâce à des éléments extérieurs.
  • Le hadîth el musalsal qui se transmet de génération en génération, mais sans forcément être mutawâtir. Dans la mesure où les éléments de la chaine narrative sont crédibles, il exprime la certitude.

Dans cet ensemble, nous avons bien sûr ibn Taïmiya, ibn el Qaïyim, ibn Bâz, el Albânî, el ‘Uthaïmîn, el ‘Abbâd, etc.

Quarto : nous avons ceux pour qui le khabar el ahad exprime le savoir sans condition, soit sans s’appuyer sur un indice extérieur. Et, bien sûr, ils s’en servent pour établir le crédo et à fortiori pour établir les lois fonctionnelles. Dans cet ensemble, nous avons Dâwûd e-Zhâhirî, ibn Hazm, ibn Taïmiya, ibn el Qaïyim, Mohammed Siddîq Khân, Ahmed Shâkir, l’Albânî, etc. Or, cette catégorie pose en réalité problème, car si on entend par là qu’il est faut de confiner le khabar el ahad incontestable dans les deux recueils de référence, comme l’insinue ibn e-Salâh, nous disons oui, bien qu’il ne soit pas clair sur la chose.

Néanmoins, si on entend qu’il est incontestable en lui-même sans s’appuyer sur un indice extérieur, nous disons que ce n’est pas exactement la position d’ibn Taïmiya, comme nous l’avons vu. Ce n’est pas non plus celle de son élève ibn el Qaïyim qui reprend mot pour mot son raisonnement, même s’il donne raison à ibn Hazm, car il précise, je cite : « Abû Mohammed a raison en ce qui concerne l’information ayant reçu l’aval des musulmans dans la pensée et dans la pratique, non l’information singulière (gharîb) ne jouissant pas de ce statut. »[4] Cette opinion est encore moins soutenue par l’Albânî comme en témoignent ses audio et ses écrits sur le sujet.

Or, pour mieux se représenter la chose, nous devons faire une mise au point.

Mise au point

En réalité, tout dépend de quelle point de vue on envisage la chose, et tout dépend de ce qu’on entend par « probabilité » comme expliqué plus haut. Par ailleurs, l’information dont nous parlons s’envisage sous quatre angles, comme l’explique ibn Taïmiya, et comme le développe son élève dans e-sawâ’iq el mursala.

  1. Du point de vue des témoins oculaires que sont les Compagnons (el mukhbir).
  2. Du point de vue de l’objet étudié que sont les textes scripturaires de l’Islam qui composent la religion musulmane, Coran et sunna confondus et qui en sont le support (el mukhbar ‘anhu).
  3. Du point de vue du contenu de ce support (el mukhbir bihi).
  4. Du point de vue de vue des acteurs qui transmettent ce support (el mukhbar el muballigh).[5]

Il va sans dire que quand on discute de la crédibilité de l’information isolée entre traditionalistes, nous parlons sous l’angle du quatrième point de vue, sans ne remettre globalement en question les autres, d’où l’amalgame qui règne sur la chose.

En outre, même à l’intérieur de ce point de vue, cela dépend des acteurs concernés. Les spécialistes n’ont pas le moindre doute sur le khabar el ahad qu’ils ont analysé, là où pour les non spécialistes la chose est moins évidente. C’est la raison pour laquelle, les savants distinguent entre le savoir élémentaire (‘ilm dharûrî yâqinî) qui touche aux textes du Coran et de la sunna mutawâtir, et le savoir spéculatif (‘ilm nazharî) et qui est le fruit d’une recherche, et qui donc varie d’une personne à une autre, comme c’est le cas pour le khabar el ahad el mujarrad. Ainsi, pour le spécialiste le khabar el ahad exprime la certitude pour l’avoir analysé, et pour le non spécialiste, il exprime la probabilité, car au premier abord, et dans l’absolu, il existe une marge d’erreur même de la part des plus grands narrateurs. Donc tout est relatif, wa bi Allah e-tawfîq !

Conclusion

Comme à son habitude, ibn Taïmiya ne donne ni entièrement raison ni entièrement tort aux uns et autres, en dehors des innovateurs qui inventent des règles dans la religion pour faire aller les textes dans leur sens (les anciens n’ont jamais distingué entre la ‘aqidâ et les ahkâm pour juger de la fiabilité d’un texte). Il coupe la poire en deux en optant pour le détail. Il cerne la problématique et dissipe les amalgames, en sachant que ce sujet, en plus d’être épineux, est extrêmement complexe, et que plusieurs zones d’ombre planent encore dessus et mériteraient une plus grande attention, mais le mieux est l’ennemi du bien, ma lâ yudraku kulluhu lâ yutraku julluhu !

Alors, certes, nul n’est pas à l’abri de l’erreur, en dehors du meilleur des hommes, mais là ou j’ai raison, c’est grâce à Allah, et là où j’ai tort, c’est à cause de moi et de Satan. J’implore le Très-Haut, dans Sa grâce infinie, de m’assister ! Il est, certes, proche de Ses serviteurs et entend leurs prières ! Il est notre seul garant et Il nous suffit amplement !

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

[1] Voir : jawâb el i’tirâdhât el misriya (p. 48).

[2] El muswadda (p. 245).

[3] Voir : jawâb el i’tirâdhât el misriya (p. 49-50).

[4] Mukhtasar e-sawâ’iq el mursala (2/487-493).

[5] Mukhtasar e-sawâ’iq el mursala (2/377-380).

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Publié par mizab
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