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21 janvier 2015 3 21 /01 /janvier /2015 17:04

La conception de la foi chez l’Albani

(Partie 5)

Peut-on dire je suis croyant in shâ Allah (el istithnâ) selon la conception ash’arite ?

Nous pouvons dire que dans ce domaine, ils sont conformes aux traditionalistes sous un certain angle, mais pas sous un autre angle. Ils sont conformes à eux en tolérant qu’on puisse le dire. Abû el Hasan soutenait certes l’opinion de Jahm dans la foi, mais il s’accordait avec la tendance la plus notoire des traditionalistes sur l’istithnâ, comme c’était souvent le cas. Le problème, c’est qu’il maitrisait mal leur crédo. Il cherchait certes à le défendre, mais en se basant sur d’autres raisonnements qu’il empruntait à leurs détracteurs. C’est ce qui le faisait tomber dans des incohérences que lui contestaient les deux côtés.[1]

Nous disons donc que les ash’arites sont d’accord qu’on dise je suis croyant in shâ Allah, mais en passant par un autre raisonnement que les traditionalistes. Selon eux, cette expression est juste en regard de la finalité (el muwafât), soit si on considère qu’Allah nous fasse mourir musulman.[2] Pour eux, ils étaient ainsi fidèles aux anciens, et ils s’en vantaient, sauf qu’aucun d’eux n’a jamais dit cela. En fait, ils pensaient que c’était la seule façon d’interpréter la chose.[3]

Par ailleurs, qu’entendaient-ils par « en regard de la finalité » ? Ils se partageaient sur la chose en deux avis[4] :

Pour les uns : la muwafât était une condition de validité de la foi (shart sihha), de sa réalité au moment x, et auprès d’Allah. Nous pouvons compter dans cet ensemble, Abû el Hasan, et ibn Fawrk.[5] Je peux dire je suis croyant in shâ Allah, non que je doute de ma foi, mais je ne sais pas si, au même moment, Allah me considère ainsi, et que cela me sera utile en regard de la finalité que j’ignore. En un mot, je ne sais pas dans quelle situation je vais mourir.[6] Nul doute que je n’ai pas le droit de dire au moment x que je suis croyant, car cela reviendrait à me donner un bon pour le Paradis, et à me compter parmi ses heureux élus. Cela voudrait dire également qu’Allah est satisfait de moi, alors que c’est une chose que je ne peux pas savoir.

C’est la même chose pour le mécréant. Nous n’avons pas le droit de dire au temps x qu’il est un ennemi d’Allah, promis à l’Enfer éternel, si ce n’est que dans la mesure où nous appliquons contre lui les lois terrestres à ce temps x, au vue de ce qu’il affiche non de ce qu’il va advenir.[7]

Sheïkh el Islâm note que bon nombre de kullâbite, ont voulu à travers cette explication conjuguer entre le crédo traditionaliste autorisant l’istithnâ et la pensée murjite selon laquelle la foi est indivisible.[8] Abû ‘Ya’lâ notamment rejoint les ash’arites sur ce point.[9]

Pour les autres : la muwafât n’est pas une condition de validité de la foi (shart sihha), de sa réalité au moment x, et auprès d’Allah, mais une condition pour avoir droit à la récompense. C’est pour cela que je peux dire je suis croyant in shâ Allah en regard de la finalité, non au moment où je le prononce.

Bon nombre d’ash’arites rejoignent cette tendance, bien qu’elle s’inscrit à contre-courant du père fondateur.[10] Nous pouvons compter dans cet ensemble el Baqillânî, el Juwaïnî, Abû Ishâq el Asfarâînî.[11]

En réponse, l’enfant de Harrân émet plusieurs objections, mais nous nous contenterons d’en donner ici une seule. Aucun ancien n’a jamais autorisé l’istithnâ en regard de la muwafât, mais en regard de la foi parfaite qui implique de se soumettre scrupuleusement aux commandements divins. En cela, dire que je suis croyant, cela revient à se faire des éloges et à se considérer comme un pieux. Il est vrai que de nombreux traditionalistes parmi les partisans notamment des trois grandes écoles (malikite, hanbalites, shâfi’îtes, etc.), rejoignent les mutakallimîns sur ce point.[12]

La question qui se pose d’elle-même ici est : est-ce qu’on peut dire que tous ses traditionalistes rejoignent les murjites sans faire partie d’eux ou qu’il ne convient pas de parler sur les morts ?

Les variations de la foi

• El Awzâ’îa dit : « La foi est composée de la parole et des actes, elle monte et elle descend. Quiconque prétend qu’elle monte sans descendre est un mubtadi’, alors méfiez-vous de lui. »[13] Un jour, on lui demanda : « Est-ce que la foi monte ?

  • Oui, répondit-il, elle monte jusqu’à devenir aussi grande qu’une montagne.
  • Est-ce qu’elle descend ?
  • Oui, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien (hattâ lâ yabqâ minhu shaï). »[14]

• L’Imâm Ahmed : « La foi monte jusqu’en haut des sept cieux, et elle descend tout en bas au plus profond des sept terres. »[15] Ailleurs, il dit que pour les murjites, la foi ne peut descendre.[16]

• Sufiân e-Thawrî a dit : « Les murjites s’opposent à nous sur trois choses : nous disons que la foi est composée des paroles (qawl) et des actes (‘amal), alors que pour eux, elle est composée des paroles sans les actes ; nous disons qu’elle monte et qu’elle descend, alors que pour eux, ni elle ne monte ni elle ne descend ; nous disons que nous sommes croyants en prononçant l’attestation de foi (iqrâr), alors qu’eux disent : nous sommes croyants auprès d’Allah. »[17]

• Ibn Shaïbân ibn Farrûkh demanda à ‘Abd Allah ibn el Mubârak à la fin de sa vie : « Que dis-tu de celui qui commet l’adultère et qui boit de l’alcool, etc. ? Est-il musulman ?

  • Je ne le sors pas de la foi.
  • Serais-tu devenu murjite à ton âge ?
  • Abû ‘Abd Allah ! Les murjites ne m’acceptent pas ; moi, je dis que la foi monte contrairement à eux. »[18]

• ‘Abd Allah ibn el Mubârak dit également : « Celui qui dit que la foi se compose des paroles et des actes, et qu’elle monte et qu’elle descend, sort de l’irjâ par toutes ses portes sans exception. »[19]

• Ce même ibn el Mubârak, qui devait rendre des comptes sur sa croyance, fut interrogé en ces termes : « Tu vois l’irjâ ?

  • Moi, je dis que la foi se compose des paroles et des actes, comment pourrais-je alors être un murjite ! »[20]

Dans maqâlât el islâmiyîn, Abû el Hasan el Ash’arî rejoint le crédo traditionaliste selon lequel la foi est composée de la parole et des actes, elle monte et elle descend.[21] Il ramène ailleurs le consensus des anciens sur ce crédo, bien que son penchant pour le kalâm le rattrape quand il prétend la même page que la foi ne descend pas au niveau du tasdîq et du jahl (ignorance), ce qui, à ses yeux, relève du kufr.[22] Tahawî semble épouser cette question dans sa fameuse profession de foi. Ce qui n’échappa pas à Sheïkh el Albani dans sa recension à son livre. Il souligne, en effet, dans la lignée des grandes références traditionnalistes, que même à ce niveau, la foi varie d’un individu à un autre et chez un même individu.[23]

Nous reviendrons sur ce point, mais retenons ici qu’il existe un consensus, comme le rapporte ibn Taïmiya à plusieurs endroits de ses ouvrages, selon lequel la foi se compose des paroles et des actes, et qu’elle monte et qu’elle descend.[24] Il rapporte même des annales venant des Compagnons utilisant les termes « monter » et « descendre » pour décrire la foi.[25]

La position de l’Imâm Mâlik et d‘Abd Allah ibn el Mubârak

Pourtant, Abd Allah ibn el Mubârak appréhendait des termes comme « monter » et « descendre ». Il préférait dire que la foi subit des variations (el îmân yatafâdhal, yatafâwut),[26] des termes sur lesquels il ne régnait aucune divergence.[27] Son intention était noble, mais le fait est que les Compagnons eux-mêmes utilisaient ces expressions, sans qu’aucune contestation venant de l’un d’eux ne nous soit parvenue. Cela a valeur de consensus.[28] Ibn el Mubârak s’aligna par la suite au vocabulaire des anciens, comme nous l’avons vu plus haut. Notons qu’il s’agissait d’une divergence sur la forme, non sur le fond, car il reconnaissait la variation de la foi qui implique de monter et de descendre.[29]

Même chose pour l’Imâm Mâlik qui, selon l’une de ses deux tendances comme le rapportent certaines annales, se contentait de dire que la foi monte sans n’aller plus loin.[30] Il ne reniait pas qu’elle puisse descendre, nuance, mais il refusait simplement de se prononcer sur la chose. Il rejoignait ainsi certains légistes de la troisième génération (atbâ’ e-tâbi’în). Ibn Taïmiya nous ramène deux causes probables pour expliquer sa position[31] :

  1. Les textes expriment explicitement que la foi monte, mais sans n’aller plus loin. Il s’en tenait ainsi strictement aux textes.
  2. Certains pouvaient s’imaginer qu’en cautionnant la « descente » de la foi, cela impliquerait qu’elle disparaitrait entièrement.

L’Imâm Mâlik penchait vraisemblablement vers la première d’entre elles, mais, de toute façon, dans d’autres annales, il rejoint le crédo traditionaliste selon lequel la foi monte et descend. Cette position est la plus notoire que ses adeptes nous ont rapportée.[32]

Ibn Hanbal, pour sa part, avait deux versions sur les variations (tafâdhul) de la ma’rifa. La plus juste d’entre elles, qui fut adoptée par les partisans de son école, nous apprend qu’elle est sujette au tafâdhul.[33]

Ibn Taïmiya attire notre attention sur un point extraordinaire. Il nous dit en substance que renier que le tafâdhul dans certains détails de la foi est certes caractéristique au principe murjite selon lequel la foi est indivisible. Néanmoins, cette opinion est parfois reprise par des traditionalistes, à l’image d’ibn ‘Aqîl, qui n’ont aucun lien avec l’irja.[34] En outre, de grandes sommités hanbalites, comme le Qâdhî Abû Ya’lâ, influencé par les néo-mutakallimîn, reprennent l’argument de l’istihlâl pour les cas de blasphème, à la manière du jahmisme primitif. Ce même Abû Ya’lâ a un autre discours dans lequel il rejoint les traditionalistes.[35]

Notons que les murjites étaient plus allergiques au terme « descendre » que « monter », car, à leurs yeux, le premier impliquait la disparition totale de la foi.[36] Quand ils utilisent les termes « monter » et « descendre », ils font allusion aux actes qui varient d’un individu à un autre, en sachant qu’ils ne font pas, pour eux, partie intégrante de la foi. La variation porte donc uniquement sur les fruits et les résultats, non sur la foi en elle-même.[37]

Les variations de la foi chez les jahmites

Il va sans dire que les jahmites ignorent toute variation dans la foi, pour les mêmes raisons évoquées ci-dessus. Ils pensent que la connaissance d’Allah est fixe. Toute entité ne peut à la fois être connue sous un angle et inconnue sous un autre angle. Nombre de traditionnistes et de légistes parmi notamment les hanbalites, auxquels il faut ajouter un grand nombre de partisans d’el Ash’arî et de murjtes, s’alignent avec Jahm sur l’idée disant que la ma’rifa est invariable.[38] Nous avons vu que renier le tafâdhul dans certains détails de la foi est certes caractéristique aux murjites pour qui la foi est indivisible. Néanmoins, cette opinion est parfois reprise par des savants qui ne comptent pas parmi eux.[39]

La question qui se pose d’elle-même ici est : est-ce qu’on peut dire que Mâlik, Abd Allah ibn el Mubârak, et Ibn Hanbal rejoignent les murjites sans faire partie d’eux ou qu’il ne convient pas de parler sur les morts ?

À suivre…

Par : Karim Zentici

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[1] Majmû’ el fatâwâ (7/120).

[2] Majmû’ el fatâwâ (7/429, 436-437).

[3] Majmû’ el fatâwâ (7/436).

[4] Voir : tabsira el adilla (2/815), e-tamhîd li qawâ’îd e-tawhîd (p. 147-148), sharh el maqâsid (5/216) d’e-Tiftizânî.

[5] Majmû’ el fatâwâ (7/438).

[6] Majmû’ el fatâwâ (7/437-438).

[7] Majmû’ el fatâwâ (7/441) ; voir : sharh el irshâd (280/b).

[8] Majmû’ el fatâwâ (7/429-430).

[9] Majmû’ el fatâwâ (7/667).

[10] Majmû’ el fatâwâ (7/120).

[11] Voir : el irshâd d’el Juwaïnî (p. 336), et el insâf d’el Baqillânî (p. 91).

[12] Majmû’ el fatâwâ (7/432, 439).

[13] Voir : e-sharî’a d’el Ajurrî (p. 117).

[14] Voir : e-sunna d’e-Lalakâî (5/959).

[15] Voir : e-tabaqât d’ibn Ya’lâ (1/259).

[16] Voir : e-sunna (p. 3/569) d’el Khallâl.

[17] Voir : sharh e-sunna d’el Baghawî (1/80).

[18] Voir : musnad ishâq (3/670).

[19] Rapporté par ibn Batta dans el ibâna el kubrâ (278).

[20] Rapporté par el Khallâl dans e-sunna (n° 964).

[21] Majmû’ el fatâwâ (7/549-550).

[22] Risâlat ilâ ahl e-thaghr (p. 272) ; ce passage mérite de plus amples explications.

[23] Voir son ta’lîq ‘alâ el ‘aqîda e-Tahawîya (p. 43).

[24] Majmû’ el fatâwâ (6/480, 7/672).

[25] Majmû’ el fatâwâ (7/223-227, 13/50).

[26] Rapporté par el Khallâl dans e-sunna (n° 1018).

[27] Majmû’ el fatâwâ (7/506).

[28] Majmû’ el fatâwâ (7/223-224).

[29] Voir : fath el Bârî d’ibn Rajab (1/8).

[30] Majmû’ el fatâwâ (7/223, 331).

[31] Majmû’ el fatâwâ (7/223).

[32] Majmû’ el fatâwâ (7/223, 331).

[33] Majmû’ el fatâwâ (7/408).

[34] Majmû’ el fatâwâ (7/408).

[35] Voir : e-sâlim el maslûl (1/516).

[36] Majmû’ el fatâwâ (7/404).

[37] Majmû’ el fatâwâ (7/562).

[38] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql d’ibn Taïmiya (7/451).

[39] Majmû’ el fatâwâ (7/408).

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Publié par mizab
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