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12 janvier 2015 1 12 /01 /janvier /2015 11:58

Les savants et les émirs

(Partie 2)

La prière est le dernier lien qui restera de la religion

• « À l’avenir, les liens de l’Islam vont se délier un à un. Toutes les fois qu’un lien sera délié, les hommes s’agripperont au suivant. Le hukm est le premier qui sera délié, et le dernier sera la prière. »[1]

• Selon Hudhaïfa (t) : « Les gens interrogeaient le Prophète (r) sur le bien, tandis que moi, je le questionnais sur le mal pour éviter qu’il m’atteigne. Je lui demandai : Messager d’Allah, nous étions dans le paganisme et le mal avant qu’Allah nous ramène le bien. Mais est-ce qu’après ce bien, il y aura un mal ?

  • Oui, me répondit-il.
  • Est-ce qu’après ce mal, le bien reviendra à nouveau ?
  • Oui, mais il y aura de la fumée.
  • Quelle sera cette fumée ?
  • Des gens qui suivront une autre tradition que la mienne, et une autre voie que la mienne. Ils feront des choses que vous apprécierez en d’autres que vous apprécierez moins.
  • Après le retour de ce bien, est-ce que le mal reviendra ?
  • Oui, des troubles aveugles ! des prêcheurs aux portes de la Géhenne ; ils y propulseront ceux qui répondront à leur appel.
  • Messager d’Allah ! Décris-les-moi.
  • Ils feront parties des nôtres et parleront notre langue.
  • Que m’ordonnes-tu de faire si je parviens à cette époque ?
  • Reste avec le groupe et son imam.
  • Et s’il n’y a ni groupe ni imam ?
  • Écarte-toi de tous les groupes existants, lui prescrivit-il, même si tu devais t’agripper à la racine d’un arbre, et rester ainsi jusqu’à la mort. »[2]

• Selon une version : « Après moi, il y aura des émirs qui ne suivront pas ma voie et qui ne seront pas fidèles à ma tradition. Il y en aura parmi eux qui auront des cœurs de démon dans une carapace humaine.

  • Que dois-je faire, Messager d’Allah, si je parviens à cette époque ?
  • Obéis à l’émir, même s’il te frappe le dos et s’il prend ton argent, fais-lui obéissance. »[3]

• Le Prophète (r) dit : « Vos meilleurs émirs sont ceux qui vous aiment et que vous aimez ; ils prient sur vous et vous priez sur eux. Et vos pires émirs sont ceux qui vous détestent et que vous détestez ; ils vous maudissent et vous les maudissez.

  • Messager d’Allah ! Ne devons-nous prendre l’épée contre eux, lui demanda-t-on ?
  • Non, tant qu’ils font la prière. »[4]

« … Sauf si vous constatez une mécréance qui est claire et limpide. »[5]

L’ignorance est l’incapacité peuvent s’interposer entre l’individu et ses obligations

Voir : http://mizab.over-blog.com/article-l-interaction-entre-le-coeur-et-les-actes-partie-1-116518598.html

• « Il viendra une époque où personne ne connaitra ni prière ni jeûne ni pèlerinage ni ‘umra en dehors du vieil homme et de la vieille femme qui diront : « À l’époque de nos parents, les gens disaient : lâ ilâh illa Allah ! » On demanda à Hudhaïfa ibn e-Nu’mân (t) : « Cela pourra-t-il leur servir ?

  • Cela va les sauver de l’Enfer, répondit-il. »[6] »[7]

Ibn Taïmiya explique : « … De la même manière, les mécréants qui se trouvent en terre non musulmane et qui, ayant entendu parler de la prédication du Prophète (r), surent qu’il était le Messager d’Allah, puis crurent en lui et à ses enseignements, tout en craignant Allah dans la mesure du possible. Ce fut le cas, notamment, du Najâshî, qui n’était pas en mesure d’émigrer en terre musulmane ni d’adhérer à toutes les lois de l’Islam. Sa place lui empêchait, en effet, de sortir de son royaume et d’afficher sa religion. Et cela, d’autant plus qu’il n’avait personne sous la main pour lui apprendre toutes les lois de la religion. Il était pourtant un croyant, promis au Paradis. Dans ce cas, nous avons les croyants de la famille de Pharaon, dont sa propre femme, qui se comportaient de la même façon avec leur peuple.

Yûsaf (u) le véridique lui-même ne pouvait pas faire autrement avec les habitants d’Égypte qui étaient des mécréants. Il n’était pas en mesure de leur imposer les enseignements de l’Islam qu’il connaissait ; ils les avaient bien conviés à embrasser la foi, et la religion monothéiste, mais sans succès. Allah (I) relate les paroles des croyants de la famille de Pharaon : [Yûsaf vous était venu auparavant avec des preuves éclatantes, mais vous n’aviez cessé de douter de ce qu’il vous avait ramené. Lorsqu’il mourut, vous prétendirent alors qu’Allah n’enverrait aucun messager après lui].[8]

Najâshî, pour sa part, était certes le roi des chrétiens, mais son peuple ne le suivit jamais dans sa conversion, à part un tout petit nombre. Ses partisans étaient tellement peu nombreux qu’on ne trouva personne, à sa mort, pour prier sus sa dépouille. Ce fut le Prophète (r) qui se chargea de le faire d’où il était à Médine. Les musulmans s’étaient rassemblés pour prier à l’air libre. Il organisa les rangs, et fit la prière mortuaire. Il annonça sa mort aux fidèles le jour même de l’évènement. Voici quelles furent ses paroles : « L’un de vos frères qui était un pieux vient de rendre l’âme aujourd’hui en terre abyssine. »[9]

Il est mort sans n’avoir pu vivre pleinement de nombreuses lois, pour ne pas dire la plupart des lois de la religion, car il en fut incapable. Il n’a jamais fait la hijra (l’émigration ndt.), ni le djihâd, ni le pèlerinage à la Maison sacrée. Certaines annales vont jusqu’à dire qu’il n’aurait pas observé les cinq prières, ni le jeûne du ramadhân, ni verser l’aumône légale. Il avait trop peur que son peuple découvre sa conversion, et qu’il le lui reproche. Il aurait été incapable d’entrer en conflit avec eux. Une chose est sûre en tout cas, c’est qu’il ne pouvait pas régner sur eux par le Coran. »[10]

Les prémices du déclin : les premiers monastères

Tout a commencé avec l’excès dans l’adoration. Après la mort d’el Hasan el Basrî et d’ibn Sirîn, la première duraïra fut édifiée à Bassora par Ahmed ibn ‘Atâ el Hujaïmî, un adepte d’Abd el Wâhid (m. 150 h.), qui était lui-même un élève d’el Hasan el Basrî. La ville était connue pour son ascétisme et sa piété à outrance, d’où l’adage : le fiqh est à Koufa ce que la piété est à Bassora. Les anecdotes surprenantes qui nous viennent sur le sujet sont pour la plupart imputées à leurs pieux, comme Zirâra ibn Awfa (m. 93 h.), Abû Juhaïr el A’mâ (m. ? h.), ‘Utbat el Ghulâm (m. ? h.), ‘Atâ e-Sulaïmî (m. après 140 h.).[11]

Cette duraïra, qui servait de lieu d’adoration, rassemblait les soufis environnants qu’Abd e-Rahmân ibn Mahdî et d’autres « baptisèrent » de fuqaïriya (les miséreux).

Les premières innovations

La plupart des innovations qui touchent à la connaissance et aux actes d’adoration ont fait leur éclosion aux dernières heures des quatre Khalifes. Il est notoire que les peuples sont à l’image de leur roi ; le déclin provient souvent de la corruption des gouvernants. Quand le khalifat se transforma en royauté, le niveau d’intégrité des émirs baissa, et cela se fit ressentir par voie de conséquence, sur le niveau des savants. C’est à la fin du règne d’Ali que naquirent les kharijites et les râfidhites. La miséricorde planait encore sous la dynastie de Mu’âwiya (t). Sous Yazîd, son fils héritier, les guerres intestines débouchèrent sur l’assassinat d’el Husaïn en Iraq (t). Après la mort de Yazîd, le pouvoir se divisa avec ibn e-Zubaïr aux commandes du Hijâz, et les fils d’el Hakam dans l’ancienne Syrie (Shâm). El Mukhtâr ibn Abî ‘Ubaïd profita de ce désordre pour revendiquer la prophétie en Iraq. Tous ces chamboulements eurent lieu à la fin de la génération des Compagnons qui comptaient encore dans leurs rangs ‘Abd Allah ibn ‘Abbâs (m. 67, 68 h.), ‘Abd Allah ibn ‘Omar (m. 73 h.), Jâbir ibn ‘Abd Allah (m. 77, 78 h.), Abû Sa’îd el Khudrî (m. 74 h.).

À l’avènement des qadarites et des murjites, ceux-ci se chargèrent de les fustiger. Quand la dynastie omeyyade toucha à sa fin, en pleine extinction de la génération des successeurs (tâbi’în) benjamins, la troisième génération vit le jour. On parle de fin d’une génération quand la plupart de ses éléments sont morts. La première génération des Compagnons disparut en même temps que le Khalifat (il ne restait pratiquement plus aucun ancien combattant de la bataille de Badr). La seconde génération des tâbi’în compta ses derniers éléments avec le déclin des Compagnons benjamins, sous l’ère d’ibn e-Zubaïr et d’Abd el Mâlik. La majorité des successeurs des tâbi’în périrent avec l’avènement des Abbassides qui avaient usurpé le pouvoir aux Omeyyades en 132 h.

De nombreux non arabes entrèrent au service du pouvoir en place, au détriment des Arabes qui perdaient peu à peu leur ascendant. Les ouvrages persans, indiens et romains furent traduits dans la langue officielle.

Dans ce climat, trois grandes tendances se dégagèrent :

  • le raï dans le fiqh,
  • le kalâm,
  • et le soufisme.

Puis, la secte jahmite entra en scène pour imposer son ta’tîl, et inspira en réaction le tamthîl dans le domaine des Noms et Attributs divins.

Plus on s’éloignait de Médine et des Lieux saints plus l’innovation était ancrée.[12]

La position géographique des sectes

Les adeptes du raï étaient en majorité à Koufa (ainsi que le shiisme et les hadîth inventés),[13] et le kalâm (qui compte comme adeptes les mu’tazilites, les kullâbites et ash’arites),[14] et le soufisme proliféraient à Bassora. C’est la raison pour laquelle les ouvrages de kalâm et de soufisme proviennent à l’origine de la ville natale d’el Hasan. Cela n’empêche pas que d’autres productions venaient de Bagdad, du Khurasân et du Shâm. L’essentiel est de savoir que la source était à Bassora.[15]

Plus on s’éloignait de Médine et des Lieux saints plus l’innovation avait des chances d’être ancrée ; aucune hérésie ne prend ses racines dans la ville du Messager (r).[16]

  • Les râfidhites et les kharijites viennent d’Iraq (Koufa, Bassora),
  • L’irjâ et le shiisme de Koufa,
  • Les qadarites (ils étaient également dans le Shâm), les mu’tazilites, et le « soufisme » de Bassora,
  • Les nâsibites au Shâm,
  • Les jahmites, la plus hérétique, viennent du côté du Khurasân,[17]
  • Les anthropomorphistes également viennent du Khurasân.[18]

Avec le temps, la nation se divisa en sectes qui reprenaient à leur compte une partie de la religion, à laquelle elles ajoutaient leurs propres enseignements, au détriment du reste. Les ribats, et les zâwiya, réservés aux ascètes et aux miséreux et dont l’idée vit probablement le jour sous la dynastie seldjoukide au milieu du cinquième siècle, fleurissaient comme des champignons. Ils furent réglementés par le vizir Nizhâm el Mulk (m. 485 h.) qui mit également en place une structure pour les madrasas (écoles). Il en existait certes avant cette époque, mais ils n’avaient pas le même statut. Nous entrâmes dans une nouvelle ère, qui était celle des waqf (dons).[19]

Deux sortes d’innovations : intellectuelles et pratiques

Le savoir des anciens tournait autour de deux éléments :

1- Connaitre leur Bien-aimé en qui ils donnaient foi à travers Ses Noms et Attributs, ainsi que ses Lois.[20]

  1. Et œuvrer pour ce Bien-aimé à travers les actions légiférées par Ses Lois.

Ils se distinguaient ainsi de deux catégories d’individus :

  • Ceux qui étaient portés vers la connaissance du Créateur, les discussions et la théorie (les mutakallimîns) ;
  • Ceux qui étaient portés vers l’amour du Seigneur, l’ascétisme et la pratique (les soufis).

Les premiers se concentraient sur le savoir aux dépens des actes, et les seconds se polarisaient sur les actes aux dépens du savoir.

Chacun d’eux s’égarait par un côté et prenait ses distances avec la voie des anciens qui reposaient sur la bonne connaissance des Noms et Attributs divins, doublée des bonnes œuvres dont ils puisaient la légitimité dans les textes du Coran et de la sunna.[21]

Les mutakallimîns tendent vers la voie des Juifs, et les soufis vers la voie des chrétiens.[22]

On comprend mieux désormais le fameux adage d’ibn ‘Uyaïna : « Ceux qui, parmi nos savants, s’égarent ressemblent aux Juifs et ceux qui, parmi nos adorateurs, s’égarent ressemblent aux chrétiens. »[23]

L’égarement est propre aux chrétiens, et l’animosité et l’injustice sont propres aux juifs, mais cela ne veut pas dire que les juifs ne sont pas égarés, ni que les chrétiens ne fassent pas preuve d’injustice, mais nous parlons ici de leur ascendant.[24]

À suivre…

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

http://www.mizab.org/

[1] Hadîth authentifié par Sheïkh el Albânî dans sahîh el jâmi’ (5705) et sahîh e-targhîb (571).

[2] Rapporté par el Bukhârî (3606), Muslim (1847) ; l’expression « des troubles aveugles » ne se trouve pas dans ses deux recueils, mais dans le musnad d’Ahmed (23282).

[3] Rapporté par Muslim (1847).

[4] Rapporté par Muslim (1855), selon ‘Awf ibn Mâlik (t).

[5] Rapporté par el Bukhârî (7056) et Muslim (1709).

[6] Rapporté par ibn Mâja (4049) ; Sheïkh el Albânî l’a authentifié dans silsilat el ahâdîth e-sahîha (87), et sahîh el jâmi’ (6/339).

[7] Majmû’ el fatâwa (11/407-408).

[8] L’Absoluteur ; 34

[9] Rapporté par el Bukhârî (5/51), et Muslim (2/656-658), selon notamment Abû Huraïra (t).

[10] Manhâj e-sunna (5/111-113).

[11] Majmû’ el fatâwâ (11/6-13).

[12] Majmû’ el fatâwâ (10/356).

[13] Majmû’ el fatâwâ (10/356).

[14] Majmû’ el fatâwâ (10/356).

[15] Majmû’ el fatâwâ (10/359-361).

[16] Majmû’ el fatâwâ (28/205).

[17] Majmû’ el fatâwâ (20/298) ; voir également (7/220, 7/310, 20/301).

[18] Majmû’ el fatâwâ (16/473).

[19] Majmû’ el fatâwâ (35/40-41).

[20] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (3/333).

[21] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (2/41).

[22] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (2/43).

[23] Voir notamment : tafsîr ibn Kathîr (2/351).

[24] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (22/307).

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Publié par mizab
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