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12 janvier 2015 1 12 /01 /janvier /2015 20:11

Les savants et les émirs

(Partie 3)

Deux sortes d’innovations : intellectuelles et pratiques (suite)

Bref, plus on se rapproche dans le temps de la prophétie moins l’innovation est grave. Au début, elle se manifesta au niveau de la pensée (fî el aqwâl). Les chants et les danses soufis[1] étaient inconnus des tâbi’îns et de leurs successeurs, mais on pouvait compter à leurs époques des kharijites, des mu’tazilites, et des shiites. Les qadarites reniaient certes, le destin, mais aucun ne le mettait en avant pour justifier ses écarts. Ainsi, les pratiques hérétiques qui s’infiltrèrent dans les rangs des ascètes et des soufis n’étaient pas répandues à l’époque de l’âge d’or. Il y avait certes des déviances au niveau de la pensée, mais cela prouve que le niveau intellectuel était plus élevé et que ses tenants étaient bien plus lucides. Les soufis modernes sont beaucoup moins cultivés dans la religion et beaucoup moins fidèles à la voie du Prophète (r).[2]

Pour mieux comprendre ce point, nous disons que les Compagnons (y) étaient beaucoup moins exposés aux troubles, car plus on s’éloigne de la prophétie plus on s’expose à la division et à la discorde. À l’époque d’Uthmân, aucune hérésie n’osait pointer du nez. Après son assassinat, deux grandes sectes antagonistes virent le jour avec d’un côté les kharijites qui excluaient ‘Ali de la religion, et d’un autre côté les râfidhites qui l’élevaient au rang de prophète et même de divinité. Par la suite, les murjites et les qadarites firent leur apparition, et plus tard, les jahmites mu’attila et leurs antagonistes, les mumaththila.[3]

Les Compagnons recevaient directement la Révélation de la bouche du meilleur des hommes (r) ; ils n’avaient pas besoin d’intermédiaire, et étaient donc, plus à même de pénétrer ses intentions. Leur sacrifice et leur zèle n’a jamais eu d’égal. Satan l’avait bien compris ; jamais il ne tenta de les fourvoyer, comme il le fera avec ceux qui sont venus après eux. Jamais il ne prit devant eux une apparence humaine pour leur faire croire à la présence d’un saint, etc.[4]

Par ailleurs, les hérétiques de la première époque n’opposaient jamais leur « raison » aux textes. Tous se soumettaient globalement au Coran et à la sunna, et justifiaient même leur hérésie à partir d’eux, non de la raison. Les jahmites furent les premiers à prétendre que la raison pouvait s’opposer à la foi. Néanmoins, ils étaient insignifiants à leur début, et ne dépassaient pas cinquante têtes tout au plus. Il fallut attendre les lueurs du troisième siècle afin qu’ils assoient leur autorité, et qu’ils imposent leur crédo par la force du sabre.[5]

Ainsi, les premières hérésies touchaient à la croyance, ce qui engendra des divergences, cependant, les hérésies pratiques qui se répandirent par la suite, étaient bien plus nombreuses. La raison, c’est que l’activité physique est plus sollicitée que l’activité intellectuelle. Tous les animaux qu’ils soient doués de raison ou non sont mus par l’action, tandis que la raison est propre à l’homme. Or, le point commun à tous les hommes, ou tout au moins à toutes les religions, c’est la volonté et le besoin d’adorer. Et chacun innove sa propre façon d’y parvenir. Le Coran souligne que les chrétiens ont inventé leur propre ascétisme ; il condamne les païens de l’ère préislamique qui légiféraient leur culte et leurs lois, et s’attache moins à incriminer leurs croyances, car, sur ce point, leur culture était très limitée et ils y étaient moins inspirés.

Bref, quand on dit que plus on se rapproche dans le temps de la prophétie moins l’innovation est grave, on vise notamment le monisme et l’incarnation soufie. On vise ceux qui, en tant que walis, prétendent se passer des enseignements de Mohammed (r), car ayant leur propre cheminement. Ces derniers vont jusqu’à dire que le wali est à un degré plus élevé que le Prophète (r). Malgré qu’ils n’aient aucun lien avec l’Islam, et qu’ils soient pires que les Juifs et les chrétiens, ils s’arrogent le titre de saint, etc. Tout cela pour dire que l’ignorance et l’égarement sont plus tangibles chez les « adorateurs » que chez les « penseurs ».[6]

Les premiers mausolées

Ibn Taïmiya nous offre son analyse sur l’origine des mausolées. Il n’y avait pas en terre musulmane (le Hijâz, le Yémen, le Shâm, l’Égypte, l’Iraq, le Khurasân et le Maghreb) à l’époque des Compagnons ni à celles de leurs fidèles successeurs parmi les tâbi’îns et leurs successeurs directs, de mosquée construite sur des tombes ni de pèlerinage consacré aux mausolées.[7] Néanmoins, deux grands facteurs expliquent l’expansion de ce phénomène. Primo, les différentes dynasties fatimides qui s’installèrent le long du bassin méditerranéen méridional et qui étendirent leur autorité au Hijâz, et parfois même jusqu’à Bagdad, encouragèrent la propagande des mashâhid (pl. de mashhad).

Secundo, en raison de la présence des ismaéliens et des shiites duodécimains en Égypte et au Moyen-Orient, les croisés réussirent à s’emparer des « Lieux saints » de Jérusalem et firent camp tout le long du littoral. Après leur départ, les vainqueurs ont repris à leur compte leurs coutumes païennes et leurs mausolées.[8] À l'époque de l’Imâm Mâlik, personne ne consacrait de pèlerinage pour la tombe du Prophète (r) à Médine, ou pour des pieux un peu partout en terre musulmane. Personne ne sollicitait les invocations des occupants des tombes, ou, pire, ne les invoquait directement. Personne ne pensait que les invocations étaient plus bénéfiques auprès des tombeaux.[9] Le paganisme prit pied dans la Nation avec le déclin de la dynastie abbasside qui assista impuissante à la division, à la recrudescence de l’innovation, et à l’infiltration des penseurs libres qui se faisaient passer pour des musulmans.

Le troisième siècle touchait à sa fin. Les qarmates banû Buwaï prirent le pouvoir au Maghreb, puis s’étendirent en Égypte. Ils offraient une large marge de manœuvre aux banû ‘Ubaïd el Qaddâh qui encourageaient la construction de mausolées. Le mausolée d’Ali fut édifié dans les environs de Najaf. Ils gagnèrent les faveurs des râfidhites plus perméables à leur hérésie. Les chrétiens voyaient d’un bon œil tout ce remue-ménage, et se flattaient de la ressemblance flagrante entre les moines et théologiens musulmans et chrétiens. Les plus objectifs parmi eux n’avaient aucune animosité envers la dernière des religions, et pensaient qu’elle était simplement une autre façon de se rapprocher du Seigneur.[10]

L’infiltration des penseurs libres

Le patrimoine philosophe a pris pied dans les milieux des « penseurs libres » affiliés aux trois grandes religions, comme chez les musulmans les auteurs des lettres ikwân e-safâ, et les mulhidûn du même genre qui sont soit affiliés au shiisme soit affiliés au soufisme,[11] comme ibn ‘Arabî, ibn Sib’în, et d’autres.[12]

Les philosophes musulmans comme Averroès et Avicenne ont cherché à pallier le manque d’intérêt que les Grecs portaient à la « théologie ». Inspirés par les adeptes du kalâm dans ce domaine, ils cherchaient à rapprocher entre la révélation et la pensée grecque. Ils faisaient croire que les principes de la philosophie n’allaient pas à l’encontre de la prophétie, mais ils étaient convaincus au fond d’eux-mêmes que le discours prophétique concernant le divin et la résurrection était métaphorique et imaginaire. Il aurait pour but de rapprocher certains entendements au commun des hommes afin d’améliorer leur vie sur terre, bien qu’au même moment il serait éloigné de la réalité.

En cela, les prophètes auraient le droit de mentir. Ainsi, la force imaginative ou hallucinatoire serait l’une des plus grandes caractéristiques de la prophétie. Malheureusement, la plupart des gens ne pénètrent pas les implications de leur discours, surtout dans la mesure où il fut enrobé par un vocabulaire islamique.[13]

Les qarmates ismaéliens, comme nous l’avons vu, infiltrèrent en profondeur le shiisme. Par la suite, ils firent des émules chez les soufis et les théologiens du kalâm.[14] Ibn ‘Arabî (m. 638 h.) fut influencé par la pensée d’ibn Sînâ,[15] mais ibn Sibrîn (m. 669 h.) était plus versé en philosophie que ce dernier. D’ailleurs, il développa les notions du monisme ou panthéisme (wihda el wujûd) comme personne ne l’avait fait avant lui.[16] Ibn Sînâ posait les jalons du soufisme akbarien.[17] Ibn ‘Arabî changea de cible, par rapport à ses prédécesseurs. Il préféra infiltrer les milieux ascètes plutôt que shiites, car beaucoup plus prolifiques, et surtout plus crédibles aux yeux de la grande majorité des musulmans d’obédience sunnite qui fut séduite par l’austérité de leur accoutrement. Les dégâts en furent énormes.[18] Notons enfin que les têtes de files des jahmites et râfidhites étaient en réalité des hypocrites zindîq. C’est ce qui explique qu’il fut plus facile aux penseurs libres de corrompre les musulmans par l’entremise de ces deux sectes.[19]

Les lettres ikwân e-safâ

Les ismaéliens ont mis deux siècles pour mettre en place leur propagande païenne par le biais de leur organisation secrète ikwân e-safâ qui coucha leur croyance dans cinquante lettres. Leur structure était si hermétique qu’un grand point d’interrogation règne jusqu’aujourd’hui sur l’identité de leur auteur, bien que chacun y va de son hypothèse, plus ou moins crédible, pour lever le voile sur cet anonymat. Les shiites duodécimains leur ont emboité le pas. À partir du début du troisième siècle, la propagande se mit en marche sans que l’on en connaisse la source. Il fallut attendre le siècle suivant pour découvrir la manigance, mais il était déjà trop tard. Quand les grands érudits sentirent le danger, ils entreprirent une contre-propagande anti fâtimide, à l’image d’ibn ‘Aqîl (m. 513 h.), qui, dès le cinquième siècle est l’un des premiers à jeter l’anathème sur la secte secrète et les adorateurs des tombes.[20] Dans l’Andalousie, directement concernés par le phénomène, les savants, comme ibn ‘Abd el Barr, ibn Abî Zamanaïn, Abû ‘Omar e-Talamankî, Abû Zaïd el Qaïrawânî, et plus tard, el Maqrîzî en Égypte, n’étaient pas en reste.[21]

La fusion entre le kalâm et le soufisme

L’une des raisons qui ont contribué à l’essor de l’ash’arisme en général, est, à partir du cinquième siècle de l’hégire, la pénétration du soufisme dans les rangs de ses adeptes par l’intermédiaire de deux hommes qui furent Abû el Qâsim el Qushaïrî (m. 465 h.) et Abû Hâmid el Ghâzâlî (m. 505 h.).[22] El Mâzirî rapporte selon l’un des amis proches d’el Ghazâlî, que ce dernier s’est penché sur les textes d’ikwân e-safâ composés par ibn Sîna (sic) et qui comptent cinquante petits ouvrages.[23] Dans le domaine du soufisme, il s’est inspiré d’Abû Hayyân e-Tawhîdî. Ces deux apports ont laissé des traces indélébiles à la fois sur sa pensée, ayant dévoré la philosophie, et sur sa tendance soufie.[24] Son élève ibn el ‘Arabî confie notamment : « Notre Sheïkh Abû Hâmid a dévoré la philosophie, mais il n’a pas réussi à la vomir lorsqu’il a voulu le faire. »[25]

Ce dernier alimente son discours philosophique avec le vocabulaire des soufis qui ne peuvent distinguer en le lisant entre le vrai et le faux, entre le dogme musulman et la pensée helléniste et sabéenne. En définitive, il ramène les mêmes implications qu’ibn ‘Arabî et ibn Sibrîn qui ne font aucune distinction entre le Créateur et Sa création.[26] Et, si par la suite, il devint une référence pour les soufis ultra (monistes panthéistes), et si, certes, il flirta avec le monisme, il ne fera jamais le grand pas.[27] D’ailleurs, ibn ‘Arabî le lui reprocha.[28]

La décadence allait bon train…

Par : Karim Zentici

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[1] Ibn Taïmiya – qu’Allah lui fasse miséricorde – a dit : « Les communautés égarées et maudites érigeaient leurs lieux de prières sur les tombes des prophètes et des gens pieux. Il faut savoir que le Messager d’Allah (r) a interdit ce genre de pratiques en diverses occasions. Celui pour qui je sacrifierais père et mère ! Il l’a fait notamment juste avant de quitter ce monde ! Par ailleurs, bon nombre de musulmans ont été éprouvés par ce genre de pratiques ! De plus, la religion des égarés ne tient pas plus dans son ensemble que sur les chants liturgiques et les belles icônes. Leur plus grand souci dans le culte, c’est de s’embellir la voix. Or, comme nous pouvons le constater, les musulmans sont éprouvés par les chants rituels, qui prennent la place de la poésie, dans le but de corriger les cœurs et les tendances. Ces pratiques sont similaires sous certains aspects à celles des communautés égarés ! » iqtidâ e-sirât el mustaqîm (1/90-91).

[2] Majmû’ el fatâwâ (19/275).

[3] Minhâj e-sunna (6/231).

[4] Majmû’ el fatâwâ (27/388-390).

[5] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql d’ibn Taïmiya (5/243-244).

[6] Majmû’ el fatâwâ (19/275).

[7] Voir : talkhîs kitâb el istighâtha (2/529) et majmû’ el fatâwa (27/366) tout deux d’ibn Taïmiya.

[8] Idem. (2/352-353) Notons que Jérusalem n’a pas le statut de Lieux saints, contrairement à Médine et à La Mecque [voir : majmû’ el fatâwa d’ibn Taïmiya (27/14-15)].

[9] Voir : el jawâb el bâhir fî zawwâr el maqâbir avec la recension du D. Ibrahim el Mukhlif p. 255-256).

[10] Majmû’ el fatâwâ (27/275). Ibn Taïmiya a dit : « Le Tout-Puissant lui a interdit de suivre les pulsions des ignorants. Cela comprend notamment les opposants (ou dissidents) à sa religion. Leurs pulsions correspondent à leurs penchants ou au mode de vie apparent des polythéistes, inspirés de leur fausse religion dans toutes ses implications. S’accorder dans la pratique à ces gens-là trahit le penchant à se laisser guider par les passions. Telle est la raison pour laquelle les mécréants se réjouissent de voir les musulmans leur correspondre dans certaines de leurs pratiques. Ils en sont tellement heureux qu’ils seraient prêts à investir des sommes énormes afin d’y parvenir. Dans l’hypothèse où la pratique en question ne relève pas des passions, il incombe également de faire le contraire d’eux, pour mettre d’emblée un frein à toute envie potentielle de les imiter. En outre, le fidèle est plus à même d’obtenir l’agrément d’Allah par ce biais. Leur ressembler dans cet aspect en particulier, ne met pas à l’abri de leur ressembler dans des choses bien plus graves. En rôdant autour des limites, on risque bel et bien de les franchir ! » Iqtidâ e-sirât al mustaqîm (1/98).

[11] Un orientaliste anglais du 19e siècle estime que pour corrompre les musulmans, il faut propager dans leurs rangs l’une de ces deux doctrines : le soufisme ou le shiisme.

[12] Extrait d’el Jawâb e-Sahîh li man baddala dîn el Masîh d’ibn Taïmiya (voir 4/405- 501 et 5/5-56 avec certaines modifications).

[13] Voir : e-safdiya (1/237).

[14] Voir : e-safdiya (1/1-5).

[15] Voir : e-safdiya (1/265).

[16] Idem. (1-302-303).

[17] Voir : e-safdiya (2/339, et 1/265).

[18] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql d’ibn Taïmiya (1/318-319).

[19] Majmû’ el fatâwa (3/353).

[20] Hâdhihi mafâhimuna de Sheïkh Sâlih Âl e-Sheïkh (p. 104-108).

[21] http://www.sahab.net/forums/index.php?showtopic=128683

[22] Voir l’introduction à e-risâla el wâdhiha fî e-rad ‘alâ el ashâ’ira (1/38) d’ibn el Hanbalî, recension du Docteur ‘Alî e-Shibl.

[23] Siar a’lam e-nubala d’e-Dhahabî (19/327).

[24] Idem. (19-342).

[25] Voir : Siar a’lam e-nubala d’e-Dhahabî (19/327).

[26] Jâmi’ e-rasâil (1/164).

[27] Voir : bughyat el murtâd (p. 12) et sharh el ‘aqîda el Asfahâniya (p. 110-111) tout deux d’ibn Taïmiya. Pour el Ghazâlî, voir: Ihya ‘ulûm e-dîn (4/306-307).

[28] Voir : el futûhât el makkya (2/346).

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Publié par mizab
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