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3 février 2015 2 03 /02 /février /2015 17:58

L’origine et l’évolution sémantique de l’expression shart kamâl

(Partie 6)

15- Tous les dissidents au crédo orthodoxe (kharijites, mu’tazilites, murjites, jahmites, etc.) s’entendent à dire que la variation de la foi est impossible ; à partir de ce principe commun, chacun fondera sa propre conception de la foi qui se situe aux extrêmes opposés

Sheïkh el Islam explique que toutes les sectes dissidentes au traditionalisme (kharijites, mu’tazilites, murjites, jahmites, etc.) considèrent que la foi est un et indivisible ; si on enlève une partie, elle s’annule entièrement ; et, à l’inverse, si elle existe en partie, elle existe entièrement. Ils s’inscrivent à contre courant du hadîth : « Le jour de la résurrection, Allah (I) dira : Sortez de l’Enfer quiconque décèle dans son cœur la foi la plus infime (mot-à-mot : ne serait-ce que l’équivalent d’un grain de moutarde ndt.). »[1]

Pour les kharijites et les mu’tazilites, l’ensemble des actes d’obéissance compose la foi ; « c’est tout ou rien » justifient-ils. C’est selon ce raisonnement qu’ils sortent l’auteur des grands péchés de la religion. À l’opposé, nous avons les murjites et les jahmites, pour qui la foi est un et indivisible également, à la différence où, pour les seconds, elle se confine dans la croyance du cœur (tasdîq), et pour les premiers, elle se résume au tasdîq et à la parole. À leurs yeux, s’ils devaient faire entrer les actes dans la définition de la foi, cela voudrait dire qu’ils en font partie intégrante, et cela impliquerait, au même titre que les kharijites, de sortir de la religion l’auteur des grands péchés. Cela ne l’empêche pas d’avoir des implications qui, en cas d’absence, sont la preuve de l’absence de la foi.

Notons enfin que les deux extrêmes pensent que les traditionalistes se contredisent, car d’un côté, ces derniers incorporent les actes dans la définition de la foi, et d’un autre côté, ils acceptent pleinement qu’il puisse y en avoir qu’en partie.[2]

Ainsi, les deux extrêmes (kharijites, mu’tazilites d’un côté et murjites, jahmites, de l’autre) s’appuient sur le même principe. Ils louent la cohérence de l’extrême opposé même s’ils arrivent à des conclusions différentes ; tous s’accordent à dire que les traditionalistes se contredisent

Ibn Taïmiya nous met en lumière leur raisonnement commun. Tous pensent qu’une entité abstraite ou concrète composée de plusieurs éléments disparait en perdant certains d’entre eux. Ex. d’entité abstraite : le nombre dix se transforme en autre nombre dès qu’on lui retranche au moins un chiffre au minimum.

Ex. d’entité concrète : la boisson sakanjabîn, qui est un mélange de vinaigre et de miel, se transforme en autre chose dès qu’elle perd l’un de ses ingrédients.

Sur ce principe, en admettant que la foi soit composée de la parole et des actes intérieurs et extérieurs, cela voudrait dire qu’ils disparaitraient en perdant certains de ses éléments. C’est exactement ce que disent les kharijites et les mu’tazilites qui ne s’imaginent pas un homme ayant à la fois des éléments de la foi et de la mécréance, ou, en d’autres termes, pouvant à la fois être croyant et mécréant. Ils prétendent même que le consensus des musulmans est de leur côté.[3]

Râzî (m. 606 h.), un symbole néo-ash’arite, résume très bien la problématique. Il souligne tout d’abord qu’il existe deux tendances faisant entrer les actes dans la définition de la foi. Les traditionalistes, avec l’imâm Shâfi’î à leur tête, qui ne font pas sortir le pervers de la religion. Râzî a vraiment du mal à s’imaginer la chose. Il en conclut que les kharijites et les mu’tazilites ont une approche plus cohérente, étant donné que pour les uns, il n’est plus musulman, et que pour les autres il n’est ni musulman ni mécréant, mais à un niveau intermédiaire entre les deux (el manzila baïna el manzilataïn).[4]

Ailleurs, Râzî se range avec les ash’arites qui critiquent la position de l’imâm Shâfi’î, bien qu’il essaie en même temps d’arrondir les angles et de conjuguer entre les deux tendances. Selon lui, il est élémentaire qu’une chose composée perde son identité en perdant l’un de ses éléments. Si les actes faisaient réellement partie intégrante de la foi, en déduit-il, en manquant en partie, ils la feraient purement et simplement disparaitre. Puis, il revient à la charge sur ce qu’il croit être une contradiction chez Shâfi’î à qui il oppose les mu’tazilites bien plus cohérents à ses yeux. Ensuite, il cherche à orienter les paroles de l’imâm en supposant qu’il devrait considérer les actes comme les fruits et les effets de la foi. De cette façon, il serait possible de les intégrer à son entité, mais uniquement de façon imagée. Pour illustrer son propos, il compare la foi à un arbre, qui, même ayant perdu ses branches – les actes – garde toujours son nom d’arbre.[5]

Ainsi, les murjites ont du mal à se représenter la tendance des traditionalistes sur la conception de la foi faisant entrer les actes dans sa définition, mais tout en acceptant qu’elle soit encore présente en en perdant quelques-uns ; le problème, c’est qu’ils ne se mettent pas en tête que les actes n’ont pas tous le même statut : nécessaires (pilier), obligatoires, recommandés. Il incombe donc de distinguer entre les éléments qui, de par leur absence, font disparaitre la foi et ceux qui la font simplement diminuer

Ibn Taïmiya part dans un long développement qui nous apprend en substance qu’une entité quelconque, qu’elle soit abstraite ou concrète, ne perd pas forcément sa réalité en perdant certains de ses éléments ; de la même manière qu’en perdant certains de ses éléments assemblés, cela n’implique pas forcément de perdre tous les autres. Prenons l’exemple des rituels (prière, pèlerinage, etc.), il ne viendrait à l’esprit d’aucun homme sensé de dire qu’en négligeant certaines de leurs pratiques, ils gardent la même valeur. C’est la même chose pour un arbre, une maison, un homme, un animal qui, avec des éléments en moins, ne seront pas identiques à avant…

Néanmoins, il est légitime de se demander si, avec des éléments en moins, ces entités gardent leur nom ou non. En fait, il existe deux sortes d’entités composées ; celles qui doivent leur nom à la composition de tous leurs éléments réunis, et qui sont donc une condition (shart) pour pouvoir l’appeler ainsi ; et celles qui n’imposent pas cette condition. Le nombre dix et la boisson sakanjabîn relèvent de la première sorte, et dans l’autre nous avons les entités composées d’éléments semblables ou de même nature, mais pas seulement. Beaucoup d’entités aux éléments dissemblables jouissent également de cette caractéristique (garder leur nom après avoir enlevé certains de leurs éléments). C’est le cas des poids et mesures comme le blé, le sable, l’eau, etc. peu importe qu’ils soient en grande ou en petite quantité, ils gardent toujours leur nom.

C’est le cas également pour les entités abstraites comme les rituels, la charité, le savoir, la bienfaisance, les prières (invocations, évocation d’Allah), etc. Une montagne reste une montagne, même après avoir été diminuée en grande partie. Même chose pour une mer, un fleuve, une ville, un village, une maison, une mosquée, et… un arbre. En perdant certaines de ses branches, il reste toujours un arbre. Un homme, même amputé d’un membre, reste un homme. S’il s’appelle Zaïd, il gardera son nom après l’amputation.

Ainsi, il est faux de dire dans l’absolu qu’une entité disparait complètement, en perdant certains de ses éléments. Surtout si l’on sait qu’il existe plus d’entités de la seconde sorte que de la première.

Il va sans dire que la foi relève de cette seconde sorte, conformément au hadîth : « La foi est composée de plus de soixante-dix branches – ou selon une version : plus de soixante branches –. La plus haute est l’attestation qu’il n’y a d’autre dieu [digne d’être adorée] en dehors d’Allah, et la plus basse est d’enlever une entrave de la route ; la pudeur étant une branche de la foi »[6] Sans enlever les entraves de la route, on reste croyant !

Le hadîth suivant, comme nous l’avons expliqué plus haut, dit exactement la même chose : « Le jour de la résurrection, Allah (I) dira : Sortez de l’Enfer quiconque décèle dans son cœur la foi la plus infime (mot-à-mot : ne serait-ce que l’équivalent d’un grain de moutarde ndt.). »[7] Il nous apprend, contrairement au crédo des sectateurs, que la foi est divisible et partageable, et qu’en en ayant perdu une grande partie, on reste croyant.

La foi est du même ordre que la prière, le pèlerinage, le Coran.

La négligence de certains parties du pèlerinage ou de la prière diminue sa réalisation parfaite imposée (kamâl el wâjib), et pour d’autres, elle diminue sa réalisation parfaite recommandée (kamâl el mustahab) tout en restant valable (ma’a e-sihha).[8]

Certaines de ces parties sont une condition (shart) par rapport à d’autres parties (ex. : croire à tout le Coran non en partie est une condition de la foi), mais ce n’est pas le cas pour toutes. Certaines ne font que diminuer le pèlerinage, comme nous l’avons vu avec le kamâl el wâjib (le jet de pierre et la nuit à Mina) ou le kamâl el mustahab (trottiner et se découvrir l’épaule pendant le tawâf), sans l’annuler entièrement.[9]

Ibn Taïmiya explique à ce sujet : « La foi est composée d’une essence nécessaire à sa présence, d’éléments obligatoires qui entrainent la punition en cas de diminution et d’absence, et d’éléments recommandés qui font parvenir aux hauts degrés. Par rapport à ces niveaux, trois catégories d’individus vont se dégager : les pervers injustes envers eux-mêmes, les modérés, et les vertueux devanciers. Celle-ci est comparable aux entités concrètes et abstraites (le pèlerinage, un corps, une mosquée, etc.). Certaines de ses parties manquantes font diminuées sa plénitude on son excellence, d’autres diminuent sa perfection (négliger les obligations et enfreindre les interdictions), et d’autres enfin entament son pilier (la croyance et la parole). »[10]

Les kharijites et les mu’tazilites ont raison d’intégrer les actes dans la définition de la foi, mais ils se démarquent des traditionalistes en faisant sortir de la religion l’auteur des grands péchés. En parallèle, les murjites et les jahmites ont raison de ne pas le faire sortir de la religion, mais ils se démarquent des traditionalistes en lui concédant une foi parfaite et en faisant sortir les actes de la définition de la foi. Tous se basent sur le même principe, bien que leur conclusion soit différente, et qui est que la foi est une et indivisible. Les traditionalistes intègrent les actes dans la définition de la foi. S’ils ne font pas sortir l’auteur des grands péchés de la religion, ils ne lui accordent pas non plus une foi parfaite, mais faible.

16- Les ash’arites ont voulu conjuguer entre le crédo des traditionalistes et celui des jahmites, mu’tazilites dans le domaine des Noms et des Attributs divins

Ibn Taïmiya classe les négateurs en trois catégories en fonction de leur degré de négation :

  • Il y a tout d’abord les jahmites ultras qui renient tous les Noms et Attributs,
  • Ensuite, nous avons à un degré moindre les mu’tazilites, qui, reconnaissent les Noms dans l’ensemble, mais qui renient tous les Attributs.
  • Nous avons enfin les sifâtiya qui, bien qu’ils soient les opposants des jahmites, ils reçurent leur influence ; ils reconnaissent dans l’ensemble les Noms et Attributs, tout en reniant, entre autres, les Attributs volontaires, à l’image des ash’arites.[11]

Les mou’tazilites sont les travestis des jahmites et les ash’arites sont les travestis des mou’tazilites. Yahya ibn ‘Ammâr disait : « Les jahmites sont les mâles et les ash’arites sont les femelles. »[12] Son élève Abû Ismâ’îl el Ansârî reprendra la formule. Les anciens faisaient entrer les négateurs en tout genre sous la détermination de jahmites. Par la suite, nombreux sont ceux qui pensaient que l’Imâm Ahmed avait pour détracteurs lors de sa cabale, uniquement des mou’tazilites, ce qui est faux (Bishr el Mirrîsî et Ahmed ibn Abî Duâd n’en faisaient nullement partie sic). Il fallait compter à leur côté, en plus des jahmites purs, les najjâriya, et les dharrâriya. Leur point commun était de contester le caractère incréé du Coran.[13]

Ainsi, notre relation sera plus délicate avec les ash’arites qu’avec les jahmites, étant donné qu’ils introduisent beaucoup de vérités empruntées aux traditionalistes dans leur crédo. Nous disons la même chose avec les néo-ash’arites qui ont voulu conjugué entre les crédos murjite et traditionaliste dans le domaine de la foi, étant donné que, de toute façon, le leader fondateur a adopté les deux opinions. Ainsi, en quelque sorte, quoi que ses adeptes puissent choisir, ils restent fidèles à ses enseignements. Nous ne devons pas les traiter comme si nous avions à faire à des murjites purs, mais comme des murjites travestis (je ne dis pas qu’il ne faut pas être plus durs avec eux – c’est en regard des avantages escomptés que nous jugerons la chose –, mais qu’il faut simplement être plus minutieux, nuance). En cela, il ne faut pas rejeter la part de vérité que certains d’entre eux ont adoptés, sous prétexte qu’ils seraient ash’arites, mais il faut privilégier le détail, et rendre à César… à la manière d’ibn Taïmiya.

L’une des méthodes à utiliser est de les placer face à leurs contradictions, sans tout rejeter en bloc ; et distinguer ce qui relève dans leur discours entre le vrai et le faux, entre les erreurs de forme et les erreurs de fond, mais également distinguer entre eux et certains traditionalistes qui, dans la forme, diraient la même chose ; ce qui est normal, si l’on sait que de nombreuses divergences avec les murjites sont plus sur la forme que sur le fond, comme l’explique ibn Taïmiya, notamment avec les muriya el fuqaha.[14] Il est donc ridicule de reprocher à un traditionaliste de s’accorder avec les murjites, et pire, avec les ash’arites, mutakallimîns sur un point du crédo qui ne leur est pas caractéristiques dans le domaine de la foi, et que, mieux, ils ont empruntés aux traditionalistes ! De toute évidence, comme le souligne ibn Taïmiya, un sectateur ne peut appeler à des idées complètement erronées, ne serait-ce que par peur de se faire dévoiler, et de signer ainsi son propre suicide, alors que dire quand il veut échapper à la vindicte des traditionalistes et des tendances hérétiques rivales, comme les mu’tazilites, ou qu’il veut maquiller ses incohérences, car trop flagrantes, en affichant son assentiment au dogme officiel ! Enfin, les adeptes d’une même secte n’ont pas une pensée uniforme, et ils n’ont pas tous le même degré d’égarement.

Il faut tenir compte notamment de l’évolution de la pensée au sein de la secte, mais aussi de l’influence de son environnement. Tous ses facteurs spatio-temporels seront mis sur la balance, sinon on va droit vers des conclusions biaisées…

À suivre…

Par : Karim Zentici

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[1] Rapporté par el Bukhârî (6560), et Muslim (184), selon Abû Sa’îd el Khudrî (t).

[2] Majmû’ el fatâwâ (7/510-511).

[3] Majmû’ el fatâwâ (7/511).

[4] Usûl e-dîn de Râzî (p. 128-129).

[5] Manâqib el Imâm e-Shâfi’î de Râzî (p. 146-147).

[6] Rapporté par el Bukhârî (9), et Muslim (35), selon Abû Huraïra (t).

[7] Rapporté par el Bukhârî (6560), et Muslim (184), selon Abû Sa’îd el Khudrî (t).

[8] Majmû’ el fatâwâ (7/514-518).

[9] Majmû’ el fatâwâ (7/517-518, 520).

[10] Majmû’ el fatâwâ (7/637).

[11] Voir : el fatâwâ el kubrâ 5/48-51

[12] Majmû’ el fatâwâ (6/359).

[13] Majmû’ el fatâwâ (14/349-352).

[14] Voir : http://mizab.over-blog.com/2015/01/la-conception-de-la-foi-chez-l-albani-partie-1.html

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Publié par mizab
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