Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 août 2015 1 10 /08 /août /2015 22:01

L’anthropomorphisme

(Partie 3)

L’origine du dalîl el a’râdh wa hudûth el ajsâm

Les anciens Grecs baptisaient la divinité absolu d’Intellect on d’Intellect actif (qui est exempt de matière selon la définition de Shihristânî[1]), de Substance pour certains avec les particularités qu’ils lui donnent,[2] de Principe ou de Cause première.[3]

Aristote prouve l’existence de la Cause première en se basant sur le mouvement des astres. Si l’Univers bouge, selon lui, c’est uniquement dans la mesure où il cherche à ressembler ou à prendre exemple sur la Cause première.[4] Il est même possible qu’il imagine une relation d’attirance entre eux, comme l’amant est attiré par sa bien-aimée.[5] Pour lui, Dieu n’a rien créé et n’est l’auteur d’aucune action.[6]

L’élève de Platon ne fait que reprendre à son maitre l’idée qu’il va développer à sa façon.

Aristote serait le premier à avoir soutenu la prééternité de l’univers.[7]

Thales, l’un des « sept sages », philosophait déjà à son époque sur le Théo.[8] La pensée helléniste imaginait une force immatérielle, la cause première, à l’origine de la création. Pour la décrire, Platon préconise de l’aborder sous l’angle de la négation, pour éviter toute comparaison avec le monde sensible. Simple, immuable, et indivisible, l’Un n’aurait aucune caractéristique qui trahirait la multitude et la composition. Aristote, qui reprendra le flambeau, appuie l’idée que le premier intellect est dépourvu de toute entité réelle. « Immobile », « infini », et « un » sont les trois seuls attributs qu’il est possible de lui accorder.[9]

Le disciple reste dans l’optique du maitre en variant les termes ; immobile n’est rien d’autre qu’immuable, dans le sens où l’Un serait dépourvu de tout attribut volontaire, et donc de tout mouvement. Il prend toutefois ses distances avec son prédécesseur quand il établit la prééternité du monde, dont l’existence serait concomitante à celle du premier intellect, l’« infini». Et « un », enfin, renvoie au « simple » platonicien. Copleston, un philosophe contemporain, résume très bien l’idée. Il explique en un mot que Dieu, qui appartient au monde des idées, n’a aucune caractéristique matérielle, propre aux corps. Il n’a aucun agissement dans l’ordre du monde (il n’a aucune volonté ni ambition) et n’a pas pour vocation d’être aimé ni adorer.[10]

Cette conception métaphysique du divin est très tangible chez les mu’tazilites, les successeurs directs de Jahm.[11]

L’école d’Alexandrie

Grossièrement, l’héritage grec passera à l’école d’Alexandrie, et touchera, notamment, au début de l’Ère chrétienne, la communauté judaïque, par l’intermédiaire de son plus grand représentant, Philon. Passionné de philosophie grecque, il passera sa vie à conjuguer entre la Bible et la pensée helléniste, avec, Platon, au premier plan. Juif hellénisé, il est le premier à introduire une lecture parabolique de l’Ancien Testament. Il pensait que la Raison (comprendre la philosophie grecque) n’allait nullement à l’encontre de la religion de Moïse. Sa pensée fut révolutionnaire à plus d’un titre ; c’était la première fois notamment qu’un Israélite condescendait à sortir des enseignements de la Thora, qui incarnaient pourtant la fierté de la communauté, face aux gentils incultes, idolâtres et souvent persécuteurs.

L’autre révolution dans l’œuvre de Philon fut qu’il abandonna l’hébreu, qu’il ne maitrisait peut-être pas selon certaines sources, et coucha ses traités dans la langue de Socrate. Ses lectures paraboliques du Livre sacré renfermaient des messages ésotériques destinés aux seuls initiés. Au début, il laissait indifférents ses coreligionnaires, et mourut sans connaitre la gloire parmi les siens ; nul n’est prophète en son pays. Néanmoins, par la suite, il devint un grand centre d’attraction pour les premiers Pères de l’Église. Longtemps après, les rabbins et les docteurs de la Loi le reconnurent et lui rendirent un hommage post posthume.

Wolfson, le spécialiste du Kalâm, fut frappé par la ressemblance entre la pensée de Jahm et celle de Philon. Il en conclut, que, en utilisant les mêmes méthodes que son prédécesseur, Jahm, fut le premier à conjuguer entre la Raison grecque et la religion musulmane.[12] Entre temps, les Pères de l’Église avaient procédé au même pillage des écrits grecs qui déboucha sur la profanation en profondeur de la religion chrétienne. Profanation dont elle ne se remettra jamais.[13] Ainsi, l’hellénisation des trois religions était en cours, et fut à son comble chez les Juifs avec Maïmonide, dans la lignée des mu’tazilites, qui soumit la Thora à la règle suivante : tout texte qui laisse à penser que Dieu a des membres ou n’importe quel attribut doit se lire nécessairement selon une lecture imagée pour échapper à tout anthropomorphisme.[14]

Jean le Damascène

C’est dans ce climat, que Jean Damascène entre en scène. El ja’d aurait pris résidence à Damas près d’une Église. Certaines sources mentionnent cette proximité qui est un indice non négligeable sur la probable influence de Jean sur ce dernier.[15] Jean aurait eu plusieurs contacts avec le fameux poète chrétien, el Akhtal qui serait devenu son ami.[16] Selon certains islamologues, il aurait transmis l’héritage grec dans les rangs des musulmans.[17] Contemporain à Wâsil ibn ‘Atâ et ‘Amr ibn ‘Ubaïd, il écrivit un dialogue imaginaire entre un chrétien et un musulman en vue de réfuter l’hérésie du libre arbitre selon sa conception ; en définitive, il reprenait point par point le crédo mu’tazilite (dans le rôle du chrétien) en plein conflit avec l’orthodoxie ambiante incarnée par le traditionalisme (dans le rôle du musulman), et qu’il confond, comme beaucoup d’autres, avec le déterminisme.[18]

Il épousa les idées de Philon qu’il distilla dans la culture arabe. Cosmas, son tuteur italien, l’initia à la logique formelle qu’il maitrisait sur les doigts. Jean était une vraie encyclopédie. Il avait notamment étudié les textes scripturaires de l’Islam (Coran et hadîth) pour les réfuter selon son point de vue.

Il immortalisa son crédo par écrit, dans la lignée des néo-platoniciens, mais ce qui nous interpelle, c’est que dans un passage, il reprit le même argument que Jahm face aux chamanistes. Il dit, entre autres, je cite, que : « Dieu, il est partout, soit indistinctement dans tous les endroits. »[19] Ailleurs, tout comme Jahm, il affirme en substance qu’on ne le voit pas et qu’on ne peut le voir.[20]

L’influence chamaniste

Voir : http://www.mizab.org/#!jahm-ibn-safwn/c1ldc

Un jour, Jahm eut un débat avec des chamanistes (probablement des Indiens qui venaient du Khurasân), ce qui laissa en lui, des traces indélébiles, à tel point qu’il cessa de prier quarante jours durant lesquels il fut envahi par un scepticisme étouffant. Il doutait de l’existence de Dieu, mais se reprit avec, malgré tout, des séquelles.[21] Il renia l’élévation d’Allah, la vision, et adhéra au panthéisme qui confond Dieu et la matière.

Les chamanes croient à la prééternité de l’Univers, à la manière des agnostiques, à la réincarnation, et ils renient la résurrection. Certains savants les font ressembler aux mazdéens, peut-être à cause de ce dernier point.[22] Pour eux, la connaissance et même l’existence, incarne tout ce qui est à la portée des cinq sens.

L’Imam Ahmed nous relate des passages de ce débat entre Jahm, qui était pourtant un grand polémiste, et ces païens qui lui proposèrent la chose suivante : « Nous te proposons un marché, laisse-nous parler avec toi, et si nous prenons le dessus sur toi, alors tu devras intégrer notre religion, et si c’est le contraire, alors c’est nous qui entrerons dans la tienne. »

Il accepta le marché, et ses vis-à-vis prirent la parole pour lui lancer notamment : « Tu prétends avoir un Dieu, n’est-ce pas ?

  • Oui !
  • Est-ce que tu l’as vu ?
  • Non !
  • Est-ce que tu as entendu sa parole ?
  • Non !
  • Est-ce que tu l’as senti ?
  • Non !
  • Est-ce que tu l’as touché ?
  • Non !
  • Est-ce que tu l’as goûté ?
  • Non !
  • Comment sais-tu alors qu’il est un dieu ? »

Jahm fut pris par un grand désarroi, et demanda un temps de réflexion pendant lequel il s’isola chez lui et arrêta complètement la prière sous prétexte qu’il ne pouvait pas adorer un dieu dont il ignorait tout de lui.

Tout polémiste qu’il était, il revint à la charge avec en main un argument qu’il avait concocté sur le modèle des chrétiens trinitaires. Ces derniers prétendent que l’âme insufflée à Jésus est issue de Dieu en personne. Ils comparent la chose à un morceau de tissu emprunté à un vêtement. Dieu serait entré dans le corps de son fils et aurait parlé à sa place. Il serait donc un esprit invisible.

Content de sa réponse, il retourna les voir pour leur fustiger : « Vous prétendez qu’une âme anime vos corps, n’est-ce pas ?

  • Oui !
  • L’avez-vous vu ?
  • Non !
  • Avez-vous entendu ses paroles ?
  • Non !
  • L’avez-vous touché ?
  • Non !
  • C’est la même chose pour Allah le Tout-Puissant ! On ne peut le voir ni sur terre ni dans l’au-delà, il est partout (et selon une version : on ne le voit pas, on ne l’entend pas, on ne le sent pas, et il est invisible à la vue), soit indistinctement dans tous les endroits. »

Certaines versions rapportent qu’il leur lança également : « Il est comme l’air, lié à toute chose, partout, soit indistinctement dans toute chose. »[23]

Il s’inspira dans son raisonnement de trois Versets : [Rien ne Lui ressemble][24] ; [Il est Allah dans les cieux et sur la terre][25] ; [Rien ne peut le cerner du regard, alors que Lui, cerne tout du regard].[26]

L’Imam Ahmed conclut ensuite : « Il fonda son discours à partir de ces trois Versets, et institua la religion jahmite. Il démentait les propos du Message d’Allah (r), et interpréta à sa façon le Livre d’Allah. Des gens parmi les adeptes d’Abû Hanifa et de ‘Amr ibn ‘Ubaïd à Bassora le suivirent, et en égara un grand nombre … »[27]

En commentaire à ce débat, ibn Taïmiya souligne que Jahm reprit point par point l’argumentation des philosophes sabéens péripatéticiens.[28]

À suivre…

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

http://www.mizab.org/

[1] El milal wa e-nihal (p. 379).

[2] Mi’yâr el ‘ilm fî fann el mantiq d’el Ghazâlî (p. 280-281).

[3] Idem. (p. 312-313) ; pour plus de détails sur le concept de Cause voir : E-ta’rifât d’el Jurjânî (p. 155-156).

[4] Minhâj e-sunna d’ibn Taïmiya (2/132).

[5] Idem.

[6] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (1/49).

[7] Voir Mawqif Sheïkh el Islam ibn Taïmiya min el falâsifa par le D. Sâlih el Ghâmidî (250-251).

[8] El milal wa e-nihal de Shihristânî (2/370).

[9] Motion of Motion’s God de Bukly (p. 68).

[10] History of Philosophy (1/214).

[11] The philosophy of the kalam Wolfson (p. 223, 224, 226).

[12] The philosophy of the kalam Wolfson (p. 222)

[13] Les mots de la Confessio Belgica sont bien caractéristiques : « Nous croyons tous du cœur, et confessons de la bouche, qu’il existe un seul Être, simple et spirituel, que nous appelons Dieu. » Confessio Belgica, art. 1.

Plus tard, philosophes et théologiens ont identifié l’essence de Dieu à l’être abstrait, la substance universelle, la pure pensée, la causalité absolue, l’amour, la personnalité et à sa sainteté majestueuse ou divine… Dieu ne possède pas de corps et donc pas d’extension spatiale…

Voici un passage du site protestant de la Revue réformée :

En parlant de la nature spirituelle de Dieu, la théologie veut souligner que Dieu est en lui-même un être substantiel, distinct du monde, immatériel, invisible, sans éléments constitutifs ni extension. Ainsi, toutes les qualités essentielles liées au concept parfait d’Esprit se trouvent en lui ; en d’autres termes, il est un être conscient qui s’autodétermine. Étant Esprit au sens le plus pur et le plus absolu du mot, il n’est pas composite. L’affirmation que Dieu est Esprit exclut toute idée de corporéité de Dieu et condamne donc les fantaisies de certains des premiers gnostiques, des mystiques du Moyen Âge et de toutes les sectes modernes qui attribuent un corps à Dieu.

Il est bien vrai que la Bible parle des mains et des pieds, des yeux et des oreilles, de la bouche et du nez de Dieu. Ce faisant, elle s’exprime de manière anthropomorphique ou figurative qui transcende de très loin notre connaissance humaine; nous n’en pouvons parler qu’en balbutiant à la manière des hommes.

[14] Jinâya e-ta-wîl el fâsid de Mohammed Lûh (p. 165).

[15] El bidâyâ wa e-nihâyâ d’ibn Kathîr (9/405).

[16] John of Damascus on Islam de Sahas (pps 21-48).

[17] John of Damascus on Islam de Sahas (pps 143-149).

[18] John of Damascus on Islam de Sahas (p. 88).

[19] The Orthodox Faith (1/198).

[20] The Orthodox Faith (1/200).

[21] E-sunna d’el Khallâl (5/83, 87).

[22] Voir : e-tis’îniya d’ibn Taïmiya (1/240).

[23] Sharh usûl el i’tiqâd de Lâlakâî (3/424).

[24] La concertation ; 11

[25] Le bétail ; 3

[26] Le bétail ; 103

[27] E-rad ‘alâ el jahmiya wa e-zanâdiqa (p. 102-104).

[28] E-tis’îniya d’ibn Taïmiya (1/247).

Partager cet article

Repost 0
Publié par mizab
commenter cet article

commentaires

Akram 15/09/2015 20:22

Salem ´alayk, vous dites que Al ´Allaf est le premier dans le mutazilisme à reprendre la théories des accidents. Donc on peut dire que Wassil Ibn ´Ata n'est pas réellement le fondateur du mutazilisme et ce serait Al ´Allaf en réalité qui aurait conceptualisé et introduit des notions philosophiques dans l'itizal?

Akram 22/09/2015 20:02

Donc le courant mitzilite à la base n'était pas rationnel?

mizab 22/09/2015 09:49

Wa 'aleikom salem wa rahmat Allah !

On va dire que Wasil ibn 'Ata a introduit la manzila baïna el manzilataïn, dans le domaine du takfir, mais il y avait déjà les balbutiements du kalam à son époque,

Donc, au départ, les mu'tazilites se distinguaient dans le takfir, pour sombrer ensuite dans la philosophie dans le domaine de la 'aqida...

Wa Allah a'lam !