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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 14:44

La philosophie grecque, un ingrédient du déclin

(Partie 1)

Ibn Taïmiya : « Chaque époque se caractérise par des évènements qui sont le reflet des hommes qui l’ont traversée. »[1]

Voltaire : « Quand on a détruit une erreur, il se trouve toujours quelqu’un qui la ressuscite...» « Dictionnaire Philosophique 1764 »

Louange à Allah le Seigneur de l’Univers ! Que les Prières et le Salut d’Allah soient sur notre Prophète Mohammed, ainsi que sur ses proches et tous ses Compagnons !

Il n’y a pas si longtemps, l’Empire islamique jouissait d’une grande homogénéité des côtes de l’Atlantique jusqu’au-delà du Golf persique. Ses frontières atteignirent le sud de la France, mais, la dégradation des mœurs lui fit perdre sa force, et causa sa ruine. Il se désintégra en de multiples provinces qui rivalisaient avec art dans les complots en vue de dompter les ennemis voisins. La décadence changea la nature même du pouvoir qui dut s’adapter à cette évolution. Ibn Khaldûn met en lumière ce phénomène. Ce dernier souligne qu’aux premières lueurs de l’Islam, l’ascendant religieux dominait les esprits au niveau du peuple, et par voie de conséquence, au niveau des Khalifes bien-guidés. Sous la dynastie omeyyade, étant donné que le chauvinisme tribal prit de l’ampleur, on passa du Khalifa à la monarchie. Bien que légitime, celle-ci était moins idéale que l’ancien système émanant directement de la prophétie.[2]

L’ascendant religieux ne s’était pas encore estompé, ce qui laissa des traces non négligeables sur la souplesse et la tolérance dont elle fit preuve. Néanmoins, l’ascendant profane, qui était en train de le supplanter, laissait présager le pire : « On ne peut pas leur en vouloir, nous dit l’anthropologue andalou, d’avoir privilégié leur entourage (progéniture, frères de sang), en se démarquant ainsi avec l’usage en vigueur sous l’ère des quatre Khalifes.[3] La conjoncture était différente, et les conditions n’étaient pas réunies, à la première époque, pour accueillir un régime basé sur l’hérédité. L’ascendant religieux dominait les consciences qui étaient responsables et probes. Leur choix ne pouvait que s’arrêter sur un candidat qui répondait au seul critère de religiosité, en faisant fi de toute autre considération. Dès l’avènement de Mu’âwiya, le chauvinisme tribal s’imposa comme le premier critère d’élection. L’ascendant religieux perdait en intensité, et il fallut le compenser en tenant compte de la montée en puissance de l’ascendant politique et tribal. Une structure clanique rigide et imperméable se mit en place. Elle était très hostile au couronnement de tout individu extérieur au clan. Toute tentative allant dans ce sens aurait très vite avorté, et aurait déclenché des guerres intestines interminables. Un jour, on demanda à ‘Alî ibn ‘Abî Tâlib (t) : « Comment expliques-tu que les musulmans contestent ta légitimité, alors que ce n’était pas le cas pour Abû Bakr ni ’Omar ?

  • C’est très simple, Abû Bakr et ’Omar régnaient sur des sujets comme moi, tandis que moi, aujourd’hui, je suis éprouvé par des sujets comme toi ! »

Ce dernier laisse entendre que l’ascendant religieux est déterminant dans la stabilité de la Nation. Le jour où el Ma-mûn désigna comme successeur au trône ‘Alî ibn Mûsâ qu’il avait baptisé e-Ridhâ, une vague de contestations dans les rangs abbassides vint ébranler l’Empire. Ses rênes, qui furent arrachées à el Ma-mûn, furent confiées à son oncle Ibrâhîm ibn el Mahdî. Un climat d’insécurité et de déstabilisation ravagea tout le royaume. Les poches d’insurgés et de kharijites, aux motivations disparates, poussaient comme des champignons. Le Sultan déchu se déplaça de Khulasân jusqu’à Bagdad pour ramener la situation au calme et cimenter son pouvoir, en exigeant des notables de renouveler leur allégeance en guise de ralliement.

Il est donc primordial de ne pas oublier ce facteur pour éviter les querelles de succession. Le paysage politique varie d’une génération à une autre, et les rapports de force entre les tribus et les clans évoluent. Les systèmes mis en place s’adaptent, par un effet de la Bonté divine, à ces mutations en profondeur de la société.

En revanche, toute monarchie héréditaire qui a pour vocation d’assurer l’héritage matériel[4] de ses enfants n’entre pas dans ce registre. Celle-ci est contraire aux ambitions de la religion, car elle s’arrache un domaine qui n’est pas entre les mains des mortels. Il incombe, autant que faire se peut, d’avoir une bonne intention, pour éviter de jouer avec les postes religieux, en sachant qu’Allah est le Souverain suprême qui accorde le pouvoir à qui Il veut ! »[5]

Sheïkh Mohammed ‘Abd e-Razzâq Hamza explique pour sa part : « J’ai entendu l’un de nos doyens, qui n’est autre que Sheïkh ‘Ubaïd Allah e-Sindî, prononcer un discours disant en substance que le Califat bien-guidé s’inscrivait dans la continuité de la prophétie dont il acheva l’œuvre en consolidant les bases de la religion. Sous l’ère omeyyade, le sultan et ses vizirs étaient exclusivement choisis parmi les Arabes. Dès l’avènement des Abbassides, les postes de vizir furent remis à des non-Arabes, et avec les turco-ottomans, on ne voyait plus aucun Arabe aux commandes de l’Empire.

Nous pouvons constater que depuis la fin de l’ère prophétique (avec la période califale qui lui emboita le pas) laissant place à des monarchies, les plus belles pages de l’Histoire furent écrites sous la houlette d’un souverain d’origine arabe. Par la suite, les penseurs libres héritiers des sassanides et les Juifs ayant infiltrés les milieux râfidhites, s’immiscèrent dans les arcanes du Pouvoir. Ils ruminaient une vengeance si terrible qu’elle sonna le glas de l’Empire. Ils distillaient les rumeurs, et les histoires inventées de toute pièce en vue de ternir l’image de ses plus hautes instances. Ce fut à l’époque où les armées omeyyades, qui prirent ses rênes, couvrirent un vaste territoire qui s’étendait, en Orient, jusqu’aux frontières de l’Inde et de la Chine. En Occident, elles arrivèrent sur les côtes de l’Atlantique, et conquirent la Péninsule ibérique qui déborda sur le sud de la France. Ils connurent la prospérité, notamment dans le domaine culturel et intellectuel (Littérature arabe, outils linguistiques, sciences islamiques, etc.). Depuis la fin du Khalifat, jamais la Nation ne jouit d’une santé aussi florissante. »[6]

Ibn Abî Zaïd el Qaïrawânî y va de son témoignage : « [Qu’Allah bénisse][7] les Omeyyades qui jamais n’eurent à leur tête un sultan ayant adopté une hérésie. Sous leur ère, la plupart des administrateurs étaient arabes. La conspiration qui fut ourdie dans les provinces d’Orient précipita leur chute. Une fois sur le trône, les Abbassides procédèrent à de grands changements. Ils s’attachèrent les services d’étrangers à qui ils confièrent les clefs du pouvoir. On se retrouva vite dans une situation où les affaires de la Nation étaient entre les mains d’individus qui, pour la plupart, éprouvaient une aversion profonde pour l’Islam et ses adeptes. Ils se livrèrent alors à des complots en vue de les déstabiliser et d’ébranler leur crédo à la base pour y mettre un terme définitif.

Heureusement pour eux, le Très-Haut avait fait la promesse à Son Prophète (r) de maintenir sa religion triomphante jusqu’à la fin du monde, sinon, ils ne seraient déjà plus là. Allah ne faillit jamais à Ses promesses ! Malgré tout, les séquelles étaient profondes, et le premier coup que l’ennemi assena fut de vulgariser la culture grecque dans les rangs en lançant un vaste projet de traduction. Yahyâ ibn Khâlid ibn Barmak, qui en fut l’instigateur, fit acheminer des terres romaines des tomes et des tomes de livres grecs. L’Histoire raconte qu’un ancien Empereur byzantin cherchait à s’en débarrasser, car ils mettaient en périls la foi chrétienne, mais également son trône. Il craignait, en effet, de perdre le contrôle sur ses sujets, qui, pervertis par ces idées venues d’ailleurs, auraient été en proie à la discorde et aux guerres intestines.

Il les fit entreposer dans un endroit dont l’accès fut hermétiquement condamné avec des briques en pierre. Yahyâ ibn Khâlid, un athée notoire, avait eu écho de cette affaire, et profita de son statut de numéro un aux commandes de l’Empire pour s’attirer les faveurs de l’Empereur byzantin qui lui fut contemporain en le comblant régulièrement, et sans raison apparente, de riches présents. Cette générosité débordante intrigua son vis-à-vis qui convoqua ses généraux pour les sonder sur la chose : « L’administrateur des Arabes, leur fit-il savoir, m’envahit, à intervalle constant, et sans raison apparente, de précieux présents. Je pense qu’il a derrière la tête une idée qui, je l’espère, ne pèsera pas trop lourd sur mes épaules. En tout cas, cette affaire me torture profondément l’esprit. »

Un jour qu’il reçut l’émissaire abbasside, il lui fit transmettre le message : « Si ton maitre désire quelque chose en particulier, qu’il la mette à ma connaissance au plus tôt. » Il n’en fallut pas plus au vizir pour jouer ses atouts et dévoiler l’ambition qu’il caressait depuis le début. Il se dépêcha d’envoyer à son correspondant chrétien une missive dans laquelle il sollicitait l’emprunt des ouvrages interdits, avec la promesse de les restituer une fois sa tâche achevée.

Quand son interlocuteur eut la réponse sous les yeux, il exulta de joie et ordonna la tenue d’un conseil réunissant les supérieurs militaires et le haut clergé : « Je vous avais annoncé s’enthousiasma-t-il, que l’administrateur des Arabes avait sûrement une idée derrière la tête. Hé bien, cela n’a pas échappé ; il nous l’a dévoilée, et j’en suis soulagé, car j’imaginais le pire. Mon esprit est nourri par une idée que j’aimerais vous exposer avant de prendre la moindre décision. Si celle-ci reçoit votre consentement, c’est tant mieux, sinon, nous en débattrons jusqu’à ce que nous nous mettions d’accord sur l’initiative à entreprendre.

  • Et quelle est-elle ?
  • Voilà. Il voudrait nous emprunter les ouvrages grecs pour y extraire ce dont il a besoin, avant de nous les rendre.
  • Qu’en pensez-vous, Votre Majesté ?
  • J’en pense que si les anciens les ont proscrits, ce n’est pas le fruit du hasard, mais ils y voyaient tous les ingrédients pour corrompre la foi chrétienne, et diviser les rangs. Nous avons là une occasion inespérée de nous débarrasser de ce poison, alors autant les expédier vers la Capitale arabe, en priant notre correspondant de bien vouloir les garder pour lui exprimer notre gratitude. Nous ferions ainsi une pierre deux coups. Nous portons un coup dur à un ennemi puissant, et nous mettons à l’abri les générations à venir d’éveiller une curiosité qui leur serait fatale, et qui confirmerait les craintes des anciens.
  • Quelle idée ingénieuse que nous expose ici Votre Majesté ! Nous vous invitons à la mettre en œuvre au plus tôt.

Le plan de l’Empereur fut retenu, et une fois sur place, les ouvrages furent confiés à tous les philosophes et penseurs libres que l’administrateur perse trouva sous la main. Cette bibliothèque comptait, entre autres, l’Organon d’Aristote (hadd el mantiq).

Abû Mohammed a dit (autrement dit, Ibn Abî Zaïd el Qaïrawânî) : peu sont ceux qui s’y plongèrent qui ne furent pas atteints de zandaqa (opinions empreintes d’athéisme ndt.). »[8]

À suivre…

Traduit par : Karim Zentici

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[1] Voir : minhâj e-sunna (4/546).

[2] Voir : on a le gouverneur qu’on mérite (kamâ takûnû yuwallâ ‘alaïkom) du Sheïkh Abd el Mâlik Ramadhânî.

[3] Autrement dit, on ne peut reprocher aux Omeyyades d’avoir opté pour un régime monarchique dans lequel la royauté est transmise par hérédité. Bien que moins idéal que le système califal, il n’en demeure pas moins légitime. Il n’échappe à personne que maints Versets coraniques octroient le statut de roi à l’élite des vertueux, avec certains prophètes à leur tête. Il n’y a donc aucun mal à élire l’un de ses proches, à condition qu’il ait les compétences suffisantes. Le problème est de désigner un incompétent aux affaires du royaume, qu’il fasse partie ou non de la famille régnante. L’un des pires cas de figure est de s’emparer du pouvoir par la force pour le transmettre à un fils aux mœurs plus que légères.

Il est grotesque, aujourd’hui, que nombre de leaders islamistes contestent un système ayant reçu l’aval de l’unanimité des savants, selon les dires d’el Mâwardî dans el ahkâm e-sultâniya (p. 11). En parallèle, ils cautionnent la démocratie qui s’opposent, à tous les niveaux, à la sharî’a. Certains vont jusqu’à la revendiquer, car elle serait plus appropriée aux exigences modernes ; nécessité fait loi, n’est-ce pas ! Ils s’en accommodent aisément puisqu’elle a l’avantage de concéder aux prédicateurs toute liberté de mouvement, pensent-ils. En fait, ils sont en phase avec la devise machiavélique qu’ils font leurs : la fin justifie les moyens. Ils n’ont vraiment pas froid aux yeux ! Les plus zélés, qui fondent leurs espoirs dessus, s’érigent en opposants acharnés à la voie des prophètes. Ils exultent à chaque opportunité qui s’ouvre à eux de participer au jeu du pluralisme politique, qui n’a pourtant aucun lien avec notre religion. Malheureusement, l’amour du pouvoir les aveugle…

Nous sommes à Allah, et c’est vers Lui que se fera notre retour !

Voir : on a le gouverneur qu’on mérite (kamâ takûnû yuwallâ ‘alaïkom) du Sheïkh Abd el Mâlik Ramadhânî.

[4] Il s’agit ici de l’héritage temporel, en droite ligne avec le Verset : [et vous mangez insatiablement les héritages] [L’aube ; 19]. Autrement dit, il est condamnable de favoriser ses enfants aux pouvoirs en vue de leur assurer une existence confortable.

[5] El muqaddima (1/374). Ailleurs, ibn Khaldûn met en lumière un autre facteur qui a accéléré le déclin : « Le dominé éprouve un engouement constant à imiter le dominateur dans ses devises, dans son allure, son appartenance religieuse, dans tous ses aspects en général et ses coutumes. La raison est que l’âme est sans cesse convaincue de la perfection du vainqueur envers qui elle doit soumission. Soit parce qu’elle le percevait déjà sous l’œil de l’admiration, soit parce que celle-ci s’est induit tout simplement en erreur en pensant que sa défaite n’est pas due au hasard. Elle s’explique plutôt par l’excellence du conquérant. Si celle-ci persiste dans cette conception erronée qu’elle relierait à une croyance ancrée, elle va indubitablement adhérer à toutes les tendances décelées chez son protecteur. Elle va les extérioriser en cherchant à lui ressembler. Cela correspond exactement à suivre un modèle.

L’autre hypothèse consiste à dire – mais Dieu Seul sait – que sa défaite ne proviendrait pas du zèle de l’adversaire ou de sa force. Cependant, elle découlerait de ses us et coutumes. L’individu se ferait également une image erronée de la domination. Cela se référerait donc au premier cas. C’est pourquoi, nous pouvons constater que le faible imite toujours le plus fort dans ses habitudes vestimentaires, dans ses moyens de déplacements, ses armes (dans la forme et la façon de les porter), et dans tous ses aspects en général. Il est facile de voir cela dans la relation père et fils où l’un constitue un modèle en tout genre pour l’autre.

Cela n’aurait pu se produire si l’enfant ne voyait pas en son géniteur, un exemple idéal. Nous pouvons remarquer aussi que dans n’importe quelle région, les tenues vestimentaires des notables et des détenteurs de l’autorité dominent sur celles des autres, compte tenu de leur position confortable. Même pour des nations voisines ; si l’une à un ascendant sur l’autre, ses habitudes vont s’imprégner chez l’autre à grande échelle, comme il est le cas à notre époque en Andalousie avec les nations Jalaliqanes (les chrétiens espagnols et portugais d’antan ndt.). Les musulmans cherchent à leur ressembler dans les habits, le commerce, et dans bon nombre de coutumes et aspects de la vie. Ils les imitent même dans les gravures de stèles sur les murs, les ateliers, et les maisons ! L’observateur avisé qui contemple les événements avec l’œil de la sagesse, se rendra vite compte que ce phénomène est un signe avant-garde à la conquête, mais l’Ordre des choses appartient à Allah ! » El Muqaddima (p. 184-185 éditions el Fikr).

[6] Voir : zhulumât Abî Riyya (p. 179).

[7] La partie entre crochets, qui provient de sawn el mantiq de Suyyûtî (p. 6), permet de mieux appréhender les intentions de l’auteur qui fait allusion à l’absence, dans les rangs omeyyades, d’hérésie qui touche au domaine du crédo, non dans l’absolu.

[8] Voir : mukhtasar el hujja ‘alâ târik el mahajja (2/660) de Nasr el Maqdisî qui relate l’anecdote en intégralité.

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Publié par mizab
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