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30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 20:02

La philosophie grecque, un ingrédient du déclin

(Partie 2)

Ibn Kathîr, qui relate les évènements de l’an 430 h. : « Cette année-là, Abû Mansûr ibn Jalâl e-Dawla se vit décerner le titre de Sa Majesté le Sultan dans la province de Wâsit où il prit demeure. Il fut le dernier souverain bouyide à avoir trôné sur Bagdad. Son clan paya ses exactions et sa tyrannie, en ayant notamment repris le titre sassanide de « Roi des Rois » [qu’ils disputèrent au Seigneur Maitre]. En punition, Il leur arracha le pouvoir des mains pour le confier à d’autres familles. Leur sinistre sort ne dérogeait pas à cette loi universelle : [Allah n’allait pas sceller le sort d’un peuple sans que celui-ci ne sombre dans la déchéance].[1] »[2]

Ibn el Qaïyim : « À l’orée du troisième siècle, ‘Abd Allah el Ma-mûn, qui avait un goût prononcé pour les sciences, accéda au trône. Il aimait s’entourer d’érudits aux disciplines les plus variées. Sa cour bondait d’intellectuels qui éveillèrent en lui un immense enthousiasme envers la pensée rationnelle. Il engagea une vaste campagne de traduction des ouvrages grecs pour lesquels affluèrent les traducteurs dispersés à travers toutes les provinces. L’entreprise prit une grande ampleur, car le pouvoir est une place marchande qui attire les opportunistes au gré des caprices des puissants. Une troupe de jahmistes, qui avaient été écartés de la cour (voire, pour les plus actifs, condamnés à la peine de mort ou à l’emprisonnement) par son défunt père Hârûn Rashîd, s’agglutina autour de lui. Ils lui insufflèrent la pensée jahmiste qui s’imprégna lentement en lui jusqu’au jour où il en fit le crédo officiel contre les réfractaires duquel il réservait de sévères punitions. Son règne fut court, mais son frère el Mu’tasim prit le relais et fut l’instigateur de la cabale contre l’Imâm Ahmed ibn Hanbal… »[3]

Ces témoignages historiques ont pour but de dénoncer la cause qui, très top, fit dévier de la gouvernance idéale les musulmans en proie aux caprices de certains de leurs décideurs enclins aux déviances théologiques. Le processus s’accéléra quand ces derniers lorgnèrent du côté des cultures étrangères devenues, à leurs yeux, un véritable objet d’admiration. Les concepts philosophiques empruntés aux Grecs agrémentaient les discours captivants des orateurs du kalâm qui subjuguaient leur auditoire. Les premiers symptômes apparurent timidement aux dernières heures de l’empire omeyyade, par le biais d’el Ja’d ibn Dirham qui n’avait pas le bras suffisamment long pour causer de plus amples dégâts. Et pourtant – je cite ibn el Qaïyim – : « … C’est par son entremise qu’Allah retira le Khalifat des mains des Omeyyades qui furent chassés et éparpillés aux quatre coins de l’Empire. Ils pouvaient dire merci au chef de file des négateurs. »[4]

Les musulmans, sur lesquels les enseignements du Coran et de la sunna avaient de moins en moins d’emprise, s’exposaient à des crises de plus en plus violentes. Les choses s’empirèrent le jour où, sur les traces des sectateurs en tout genre, ils encensèrent la Raison en lui donnant la primauté sur les textes. Les sectateurs, en effet : « …adhèrent au principe selon lequel la Raison s’impose sur la Révélation quand il est impossible de conjuguer entre elles. Principe qu’ils défendent bec et ongle et pour lequel ils s’érigent en partisans acharnés. C’est dans ce climat qu’eurent lieu les premières invasions étrangères qui firent tomber une à une les murailles des villes musulmanes à travers tout l’Orient et l’Occident. Si ce n’était la bienveillante intervention divine, l’Islam aurait été voué à l’extinction depuis longtemps. Heureusement, Allah fit la promesse de le conserver jusqu’à la fin des temps.

La propagande hérétique, qui connut une accalmie en Orient, progressa lentement sur les terres du Maghreb. Avec le temps, ses tenants prirent les rênes de la plupart des provinces du littoral. Ils grappillèrent, en direction de l’Est, des morceaux de territoires jusqu’à étendre leurs frontières en Égypte où ils fondirent Le Caire. Ils ne se cachaient plus, et élevèrent leur hérésie au rang de dogme officiel qu’ils imposèrent au niveau des tribunaux et des postes politiques. Maints ouvrages hétérodoxes virent le jour sous leur règne (ikhwân e-safâ, el ishârât, e-shifâ, et les livres d’ibn Sînâ en général)[5]

En parallèle, la sunna, et les ouvrages qui véhiculent le crédo traditionaliste furent étouffés. La censure fit rage, et prévoyait de terribles condamnations. Il fallait passer désormais par des réseaux clandestins pour s’en procurer.

Cette hérésie repose sur la prépondérance de la Raison sur la Révélation. Ses partisans conquirent tout le Maghreb, l’Égypte et le Hijâz. Leurs armées arrivèrent jusqu’en Irak où elles furent refoulées au bout d’un an. Les traditionalistes étaient, dans ces contrées, aussi peu en grâce que des dhimmîs qui jouissaient même d’un meilleur traitement de faveur. Ces derniers avaient droit à des prérogatives qu’un sunnî n’aurait jamais rêvées.

La répression fit un grand nombre de victimes chez les héritiers des prophètes, ces savants ayant succombé entre les murs de leur cachot quand ils n’étaient pas lâchement assassinés par leurs bourreaux !

Combien d’usages prophétiques furent-ils bannis ou supplantés par de vulgaires innovations ?

Le plus grand facteur des malheurs dans le monde, comme le souligne Mohammed e-Shahristânî, est d’opposer sa pensée aux Textes, ses passions à la Législation. Aujourd’hui encore, nous en subissons les répercussions, qu’Allah nous vienne en aide, et c’est à Lui que nous nous plaignons de la situation ! »[6]

Ailleurs, ibn el Qaïyim explique par quel phénomène, les mauvais émirs s’installent à la tête des musulmans, à la faveur d’une analyse qui, à ma connaissance, n’a pas sa pareille : « À bien y réfléchir, remarque-t-il, le Très-Haut fit preuve d’une grande sagesse lorsqu’Il décréta que la classe dirigeante était à l’image du peuple. Celle-ci est l’instrument qui va jauger l’état de santé de la société ; une bonne société donnera de bons dirigeants et vice-versa. Les vices d’en bas (injustice, fraude, malhonnêteté, dépouillement, cupidité, extorsion des plus faibles) se répercuteront en haut. Les lourds impôts et les spoliations légales qui accablent les foyers ne sont que la manifestation de ces symptômes. Les tyrans sont donc le reflet du peuple opprimé. La sagesse divine veut qu’un peuple gangréné par la débauche soit gouverné par des hommes de même type.

La première époque, l’âge d’or de l’Islam, baignait dans un climat de piété à tous les échelons. Les changements qui bouleversèrent, par la suite, cette harmonie s’opérèrent par le bas. Aujourd’hui, cette même sagesse divine refuserait que nous soyons représentés par des hommes comme Mu’âwiya et ‘Omar ibn ‘Abd el ‘Azîz, sans parler d’Abû Bakr ni d’Omar. Nos représentants sont à notre niveau, comme c’était le cas par le passé. Les différentes conjonctures répondent à une sagesse infinie. L’esprit perspicace va la palper à la faveur d’un voyage intérieur qui le mettra en contact avec les mystères du destin les plus subtils, de la même manière qu’il appréhende allégrement les lois de la création et de la religion. Que personne ne se hasarde à des conjectures fondées sur l’impression que telle chose échappe à la vigilance divine. Rien n’est laissé au hasard, et les plans du Très-Haut sont justes et impeccables. Sauf que les âmes faibles sont incapables de les percer à l’image des chauves-souris non adaptées pour supporter la lumière du soleil. Ces âmes faibles sont perméables aux hérésies qui vont s’imprégner en elles pour se transformer en véritable seconde nature, à l’image des chauves-souris qui s’épanouissent dans les ténèbres des grottes obscures.

Le soleil gêne énormément les chauves-souris

Qui s’épanouissent au gré de la nuit sombre. »[7]

Ibn Taïmiya, le maitre d’ibn el Qaïyim souligne : « La plupart des innovations qui touchent à la connaissance et aux actes d’adoration ont fait leur éclosion aux dernières heures des quatre Khalifes. Il est notoire que les peuples sont à l’image de leur roi ; le déclin provient souvent de la corruption des gouvernants. Quand la monarchie succéda à l’ère califale, le niveau d’intégrité des émirs baissa, et cela se fit naturellement ressentir sur le niveau des savants. Ce fut à la fin du règne d’Ali que naquirent les hérésies kharijite et râfidhite en réaction à l’autorité en place, et aux lois et au comportement qui en découlent. »

« Le règne de Mu’âwiya (t) était emprunt de miséricorde. Sous Yazîd, son fils héritier, les guerres intestines débouchèrent sur l’assassinat d’el Husaïn en Iraq (t), les évènements d’el Harra à Médine, et le siège de la Mecque lors de la tentative d’intronisation d’ibn e-Zubaïr. Après la mort de Yazîd, le pouvoir se divisa avec ibn e-Zubaïr aux commandes du Hijâz, et les enfants d’el Hakam dans le Shâm (l’ancienne Syrie ndt.). Au cœur de ce désordre, plusieurs foyers de rébellion, poussés notamment par el Mukhtâr ibn Abî ‘Ubaïd, virent le jour en Iraq. Tous ces chamboulements eurent lieu à la fin de la génération des Compagnons qui comptaient encore dans leurs rangs ‘Abd Allah ibn ‘Abbâs (m. 67,68 h.), ‘Abd Allah ibn ‘Omar (m. 73 h.), Jâbir ibn ‘Abd Allah (m. 77, 78 h.), Abû Sa’îd el Khudrî (m. 74 h.), etc.

À l’avènement des qadarites et des murjites, plusieurs d’entre eux, notamment ibn ‘Abbâs, ibn ‘Omar, Jâbir, Wâthila ibn el Asqa’ (y), les fustigèrent violemment, en plus des autres fronts qui avaient été ouverts contre les kharijites et les râfidhites. Le discours des qadarites déterministes tournait autour du libre arbitre, à la manière également des murjites. Ils discutèrent sur les notions d’obéissance/désobéissance, croyant/pervers, etc. soit sur les questions qui touchent aux différentes catégories d’individus, aux statuts qui en découlent (el asmâ wa el ahkâm), et à l’eschatologie (promesse/menace divine). Le domaine de la théologie et des Noms et Attributs divins n’avait pas encore été touché. Il fallut pour cela attendre la fin de la dynastie omeyyade, en pleine extinction de la génération des successeurs (tâbi’în) benjamins, soit à l’orée de la troisième génération, les successeurs des tâbi’în.

On parle de fin d’une génération de l’âge d’or quand la plupart de ses éléments « moyens » sont morts. La première, qui est celle des Compagnons, concordait avec la fin du Khalifat (il ne restait pratiquement plus aucun ancien combattant de la bataille de Badr). La seconde génération des fidèles tâbi’în compta ses derniers éléments avec le déclin des Compagnons benjamins, sous l’ère d’ibn e-Zubaïr et d’Abd el Malik. La majorité des successeurs des tâbi’în périrent avec l’avènement des Abbassides qui avaient usurpé le pouvoir aux Omeyyades en 132 h.

De nombreux non arabes entrèrent au service du pouvoir en place, au détriment des Arabes qui perdaient peu à peu leur ascendant. Les ouvrages persans, indiens et romains furent traduits dans la langue officielle. Cette époque-là donna raison à la prédiction prophétique : « Puis, le mensonge va se répandre, et il poussera à prendre quelqu’un en témoin, ou à jurer solennellement sans n’y avoir été sommé. »[8] Fin de citation. »[9]

Voir : http://www.mizab.org/#!jahm-ibn-safwn/c1ldc

http://www.mizab.org/#!le-shirk/c6hp

http://www.mizab.org/#!les-savants-et-les-mirs-/c2wy

Traduit par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

http://www.mizab.org/

[1] Le tonnerre ; 11

[2] El bidâya wa e-nihâya.

[3] E-sawâ’q el mursala (3/1072).

[4] E-sawâ’q el mursala (3/1071).

[5] Ceux-ci constituent les ouvrages de propagande hérétique les plus maléfiques.

[6] E-sawâ’q el mursala (3/1074).

[7] Voir : miftâh dâr e-sa’âda (1/253).

[8] Rapporté par el Bukhârî et Muslim.

[9] Majmû’ el fatâwâ (10/359-361). Ailleurs, il signe : « J’ai démontré à d’autres endroits que le changement du khalifat en système monarchique n’est pas seulement la faute de l’élite, mais les sujets en sont en partie responsables, car on a le gouverneur qu’on mérite, et : [C’est ainsi que Nous infligeons aux injustes le joug des uns sur les autres] [Le bétail ; 129]. Voir : Majmû’ el fatâwâ (35/20).

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Publié par mizab
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