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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 18:44

Nectar taïmiyen II

(Partie 1)

« Nombre de gens encensent leur Sheïkh à outrance à la manière des shiites envers leurs imams. »[1]

Louange à Allah le Seigneur de l’Univers ! Que les Prières et le Salut d’Allah soient sur notre Prophète Mohammed, ainsi que sur ses proches et tous ses Compagnons !

L’une des causes à l’origine de la fitna est la réaction disproportionnée prises face aux erreurs d’un savant ou autre. Certains peuvent penser qu’il l’ait fait volontairement, ou bien n’accordent-ils aucune excuse aux erreurs commises. En réalité, chacun y va de son effort d’interprétation, bien que tant ce fameux savant que ceux qui le condamnent soient dans l’erreur. Tous sont excusables, en fonction de leurs intentions. Cela veut dire également qu’ils peuvent tous autant qu’ils sont être condamnables, voire qu’une des deux parties.[2]

Il est possible que l’une des parties qui divergent s’oppose à son adversaire jusqu’à le taxer de kâfir (mécréant) ou mubtadi’ (innovateur) fâsiq (pervers) passible d’une mise en quarantaine (hajr), bien qu’elle ait tort. Cependant, là aussi, elle est motivée par un effort d’interprétation.

Il est possible également que la dureté soit de mise envers certaines personnes ou dans certains contextes, quand notamment la sunna qui voue à la mécréance tous ceux qui y s’opposent, est forte, et quand l’auteur de l’autre opinion, que nous taxons d’innovateur, représente un danger. L’homme sensé doit tenir compte de tous ses paramètres ; la bonne opinion est vue sous le prisme de ses caractéristiques constantes et permanentes qui, en les appliquant, doivent être conformes à la réalité.

Ensuite, le fait que chez celui qui l’entende, elle soit connue, approximative, ignorée, formelle, ou probable ; ou qu’il incombe de suivre ou de ne pas suivre, ou qu’elle voue ou non à la mécréance celui qui la renie, ce sont des lois pratiques qui varient en fonction des personnes et des situations.[3]

Le sujet

Après la mort d’el Hasan el Basrî et d’ibn Sirîn, la première duraïra fut édifiée à Bassora par Ahmed ibn ‘Atâ el Hujaïmî, un adepte d’Abd el Wâhid (m. 150 h.), qui était lui-même un élève d’el Hasan el Basrî. La ville était connue pour son ascétisme et sa piété à outrance, d’où l’adage : le fiqh est à Koufa ce que la piété est à Bassora. Les anecdotes surprenantes qui nous viennent sur le sujet sont pour la plupart imputées à leurs pieux, comme Zirâra ibn Awfa (m. 93 h.), Abû Juhaïr el A’mâ (m. ? h.), ‘Utbat el Ghulâm (m. ? h.), ‘Atâ e-Sulaïmî (m. après 140 h.).[4] Plusieurs d’entre eux sont tombés raides morts à la lecture du Coran.

Ibn Taïmiya explique qu’il existe deux réactions extrêmes envers certains de ces « états soufis » qui tirent leur origine de Bassora ; il y a ceux qui les condamnent à outrance et ceux qui les encensent à outrance. Ensuite, il fait le même constat envers les savants du raï qui tirent leur origine de Koufa. Puis, il fait la conclusion suivante : « Quiconque considère que la voie d’un savant ou d’un dévot est meilleure que celle des Compagnons commet une erreur le rendant égaré et innovateur. À l’inverse, quiconque condamne sévèrement l’auteur d’une erreur qui fait suite à un effort dans l’obéissance à Allah commet une erreur le rendant égaré et innovateur. Par ailleurs, les gens font également, dans le domaine de l’amour et la haine en Dieu et de l’alliance, des efforts d’interprétation qui peuvent être justes ou non.

Bon nombre de gens aiment un individu de façon inconditionnelle, et font abstraction de ses défauts. Mais, dès qu’ils le voient faire une faute, ils se mettent à le détester de façon inconditionnelle en faisant abstraction de ses qualités… Cette opinion est celle des innovateurs parmi les kharijites, les mu’tazilites, et les murjites.

Quant aux traditionalistes, ils sont conformes aux enseignements du Coran, de la sunna, et du consensus disant qu’un croyant est concerné par la promesse, la grâce, et la récompense divine pour ses bonnes actions ; comme il est concerné par le châtiment divin pour ses mauvaises actions. Un même homme peut accuser en même temps ce qui lui rapporte la récompense et le châtiment, ce qui est louable et ce qui est blâmable, et ce qu’on est aime et ce qu’on déteste en lui… »[5]

Sheïkh el Islam ibn Taïmiya nous révèle : « Parmi les éléments en relation avec ce point : nous devons savoir qu’un grand homme au niveau du savoir et de la piété, parmi les Compagnons, leurs successeurs, et tous ceux qui viendront après eux jusqu’à la fin du monde, qu’ils soient d’ahl el Baït ou non, peut très bien faire un effort d’interprétation basé sur des conjectures, voire des passions subtiles qui auront de mauvaises conséquences. Il ne convient pas de le suivre sur son erreur, bien qu’au même moment, il compte parmi les pieux et les élus de Dieu.

Malheureusement, ce genre d’erreur perturbe deux catégories d’individus :

  • Ceux qui l’encensent, et qui veulent absolument lui donner raison et le suivre dans son erreur.
  • Ceux qui le condamnent et qui remettent en question à cause de cette erreur sa piété et son statut de wali. Ils vont jusqu’à douter de sa crédibilité et qu’il soit des habitants du Paradis.

Or, ces deux voies contraires sont aussi égarées l’une que l’autre.

Les gens des passions parmi les kharijites et les rafidhites, notamment, se sont égarés par cette porte. Quant aux traditionalistes qui suivent la voie de la modération encensent tous ceux qui le méritent ; ils les aiment et les prennent pour alliés, tout en gardant la vérité entre les yeux. Ils encensent la vérité et sont cléments envers les hommes. Ils savent pertinemment qu’un même homme peut avoir de bons et de mauvais côtés (récompenses/péchés) ; il est louable d’un côté, et blâmable d’un autre côté ; il mérite une récompense d’un côté et est passible du châtiment d’un autre côté ; on l’aime d’un côté et on le déteste d’un autre côté. Cette tendance est celle des traditionalistes, et s’oppose notamment aux kharijites et aux mu’tazilites. »[6]

Développement

Dans ce registre-là, nous avons l’expression : « on (ne) tient (pas) rigueur du comportement d’un tel ». Les discussions sont très vives autour des réactions provenant de certains maitres fuqara[7] et soufi qui iraient à l’encontre de la religion.[8] Pour les uns, elles sont inadmissibles en regard de la sharî’a et condamnent donc leurs auteurs avec force. Ils les détestent, leur réservent toutes sortes de punition, et mettent dans le même sac tous ceux qui se font une bonne opinion d’eux.[9] Pour les autres, elles proviennent d’individus connus pour leur piété, leur ascétisme, leur scrupule religieux, leur savoir et leur état spirituel. Au minimum, elles seraient tolérées et ils les voient donc sous un bon œil. Au pire des cas, ils ferment les yeux dessus.

Traduit par : Karim Zentici

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[1] Minhâj e-sunna d’ibn Taïmiya (6/430).

[2] Majmû’ el fatâwâ (10/546-547).

[3] Majmû’ el fatâwâ (30/80) et (20/207). Il est sûr que certains traditionalistes ont recours à des hadîth ou des annales faibles, des raisonnements aberrants, de mauvaises interprétations. Il est même possible qu’ils s’inspirent de texte du Coran et de la sunna dont ils ne pénètrent pas le sens, ou à mauvais escient. Ils sont même capables de taxer de mécréants, d’innovateurs ou d’ignorants de grandes références de la communauté. Ainsi, soit ils dévient de la vérité soit ils s’attaquent impunément à leurs frères, indépendamment de savoir si certains d’entre eux sont excusables ou non. Ils sont même capables de sombrer dans l’innovation et l’égarement passibles des pires punitions. Seuls un ignorant ou un injuste peuvent contester ce constat amer ! Majmû’ el Fatâwâ (4/9-23).

[4] Majmû’ el fatâwâ (11/6-13).

[5] Majmû’ el fatâwâ (11/5-16).

[6] Minhâj e-sunna (4/543). Ailleurs, il explique : « Les kharijites kaffar la jamâ’a (les traditionalistes ou les musulmans, ou peut-être les Compagnons ndt.), comme les mu’atazilites et les râfidhites kaffar leurs opposants : au meilleur des cas, ils les considèrent comme des pervers (tafsîq). Ainsi, les gens des passions innovent une tendance et vouent à l’apostasie tous ceux qui s’y opposent. Quant aux traditionalistes, ils suivent la vérité de leur Seigneur qui leur est venu du Messager (r). Ils ne kaffar par leurs opposants ; ils sont les plus savants des hommes, et les plus cléments envers les hommes. » Minhâj e-sunna (5/158).

[7] La première duraïra qui servait de lieu d’adoration, rassemblait les soufis environnants qu’Abd e-Rahmân ibn Mahdî et d’autres « baptisèrent » de fuqaïriya (les miséreux). Majmû’ el fatâwâ (11/6-13).

[8] Les adeptes du raï composaient en majorité les habitants de Koufa qui connut également l’éclosion du shiisme et des narrations inventés. Sans remettre en question l’intégrité, l’érudition en matière de sunna et de fiqh de ses élites qui pullulent dans ses rangs ; mais nous ne faisons que pointer le doigt sur la recrudescence des hadîth mensongèrement imputés au Prophète (r), des opinions personnelles dans le domaine du fiqh, et du crédo shiite. Le kalâm et le soufisme proliféraient en grande partie à Bassora. Le mu’tazilisme et le kalâm primitif, avec à leur tête ‘Amr ibn ‘Ubaïd et Wâsil ibn ‘Atâ firent leur apparition peu de temps après la mort d’el Hasan el Basrî, et d’ibn Sirîn…

Les manuels (ahl e-tasawwuf) innovèrent certaines pratiques, bien qu’ils restèrent fidèles à l’ensemble des traditions officielles. L’écoute des chants et des récitations du Coran (samâ’) provoquèrent chez les derniers des évanouissements, voire une mort soudaine. Les élucubrations cérébrales semèrent chez les premiers le doute et la perplexité. Les uns étaient mus par le discours auquel ils donnaient le nom de tawhid (ils se baptisèrent muwahhiddûn), et les autres, forts d’une grande volonté, étaient mus par la gymnastique physique qu’ils assimilaient au tawhid (ils se désignèrent le nom d’ahl e-tawhid wa e-tajrîd). Majmû’ el fatâwâ (10/359-361).

[9] Allah blâme ce comportement dans le Verset : [Les gens du Livre ne se sont divisés après avoir reçu le savoir, que par animosité les uns envers les autres] [La famille d’Imrân ; 19]. Ainsi, l’animosité est blâmable dans l’absolu ; que ce soit en imposant aux autres des choses auxquelles ils ne sont pas tenus de suivre, ou en les condamnant pour les avoir délaissés, ou bien en les condamnant alors qu’ils sont excusables – Allah leur pardonne leur erreur –. Condamner les autres et leur infliger une punition sans qu’Allah ne les condamne ni ne les punisse est une forme d’animosité, surtout quand celle-ci est motivée par les passions. Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql d’ibn Taïmiya (8/408-409).

Il n’appartient à personne d’imposer aux gens ou de leur ou obliger quoi que ce soit, en dehors de ce qu’Allah et Son Messager leur ont imposé. Personne non plus n’a le droit de leur interdire quoi que ce soit, en dehors de ce qu’Allah et Son Messager leur ont interdit. En rendant obligatoire ou interdit une chose sans se référer aux textes, cela revient à légiférer dans la religion sans passer par l’autorisation d’Allah. On est semblable aux païens et aux gens du Livre que le Coran condamne pour avoir pris pour religion ce qu’Allah ne leur a ni ordonné ni interdit. Des passages des sourates el an’âm, el a’râf, barâa, etc. mettent en lumière ce point.

C'est pourquoi l’un des signes distinctifs des innovateurs est d’innover une parole ou un acte qu’ils imposent ensuite aux autres par la force, et sur lesquels ils fondent leur sentiment d’alliance (l’amour et la haine en Dieu). C’est exactement ce que les kharijites, les râfidhites, et les jahmites ont fait. Les derniers cités ont profité de leur position auprès de trois khalifes abbassides. Ceux-ci firent régner une inquisition impitoyable contre les grands savants de l’époque en vue de les faire adhérer à leur pensée qui puise ses origines dans le crédo selon lequel le Coran serait créé. Ils soumirent à la torture tous ceux qui leur résistaient.

Il va sans dire que cette attitude haïssable va à l’encontre des principes élémentaires de la religion. Les peines corporelles furent légiférées uniquement pour les cas de désobéissance aux commandements divins (obligations/interdictions). Il ne revient à personne en dehors d’Allah et de Son Messager d’obliger ou d’interdire de faire ou de ne pas faire quoi que ce soit. En faisant cela, on s’érige en législateur et on se met à l’égal d’Allah et de Son Messager. On est semblable aux païens qui attribuèrent des rivaux à Dieu, mais aussi aux apostats qui donnèrent foi à Musaïlama l’imposteur. On est directement concerné par le Verset : [ont-ils des associés pour leur légiférer dans la religion ce qu’Allah ne leur a pas autorisé ?] [La concertation ; 21]. Les grandes références traditionalistes n’imposaient à personne leurs idées qui étaient le fruit de leurs efforts d’interprétation…

L’Imam Ahmed affirme : « Il ne convient pas au légiste d’imposer sa tendance aux gens et d’être dur avec eux sur la chose. » Ailleurs, il renchérit : « Ne suis pas aveuglément les hommes pour connaitre ta religion, car ils ne sont pas à l’abri de l’erreur. »

Tous ces imams font allusion aux questions pratiques et subsidiaires de la religion pour lesquelles ils interdisent à qui que ce soit d’imposer leur tendance. Pourtant, ils ne font que s’appuyer sur des arguments textuels. Que dire alors s’il s’agissait d’imposer une idée qui ne puise son origine ni du Coran, ni de la sunna, ni des annales des Compagnons, de leurs successeurs directs, et des grandes références de la religion après eux ?

Ibn Abî Duâd, était l’une des têtes de files jahmites ayant eu le titre suprême de « chef des juges » sous l’ère d’el Mu’tasim qui avait imposé à ses sujets le crédo vantant le caractère créé du Coran. De lourdes peines étaient prévues contre tout réfractaire. Il était notamment déchu de ses fonctions, et ses subsides étaient littéralement coupés, etc. Ahmed, dans sa fameuse « cabale », n’échappa pas à ce régime…

Il est établit qu’il n’est pas permis de faire subir des peines pour des questions qui n’avaient pas reçu l’aval du Coran et de la sunna. Il est donc illégitime de les imposer aux autres, étant donné que seuls les textes font autorités dans ce domaine. Quand bien même, notre opinion serait juste ou que nous estimerions qu’elle soit juste, cela ne justifie nullement de l’imposer dans la mesure où le Prophète (r) n’a pas corroboré une telle démarche que ce soit à travers un texte explicite ou qu’on en ait déduit des textes.

Si cela est clair, il intolérable de dire qu’il incombe à un tel de croire telle et telle chose ou de ne pas parler de telle et telle chose. Comme il n’est pas permis de lui imposer de croire ou de lui interdire de faire telle chose. Si, en plus de cela, on conditionne sa sortie de prison, à l’obligation de s’aligner à une école quelconque, cela revient à justifier sa peine d’emprisonnement ou autre. Dans la mesure où ce qu’on impose ou interdit n’est pas corroboré par les textes scripturaires de l’Islam, on s’associe vulgairement aux kharijites, aux râfidhites, et aux jahmites ; eux-mêmes sont sur les traces des païens et des apostats de la première époque. Que dire alors si l’on sait que leur tendance n’a aucune origine scripturaire ?...

Dans la situation où leur tendance n’est pas conforme à la vérité, ils n’ont pas le droit de l’imposer à qui que ce soit. Et, même dans la situation où celle-ci y serait conforme, il leur incombe de le démontrer, car à l’unanimité des musulmans, la punition n’a pas lieu avant d’avoir établi la preuve céleste contre tout réfractaire. Si cette tendance en question a été éclairée par le Prophète (r) lui-même, cela ne pose aucun problème, étant donné que la preuve céleste est, dans ce cas, établie d’elle-même. Le problème, c’est quand il n’existe aucun texte clair sur la chose. Dans ce cas, il incombe de démontrer qu’on a raison…

Sans passer par cette dernière étape, mais en se reposant uniquement sur des allégations gratuites, il est complètement insensé d’imposer aux autres de s’y aligner !

Or, quand bien même, ils démontreraient qu’ils ont raison, cela ne justifierait pas pour autant de punir leurs adversaires. Il est faux de penser qu’on peut punir l’une des parties en présence pour toute question sur laquelle règne la divergence, sous prétexte qu’on a démontré qu’elle s’est trompée !

La partie qui a raison n’a pas systématiquement le droit de punir la partie adverse qui ne revient pas à sa tendance, sous le simple prétexte qu’elle s’est trompée. Ce principe est vrai pour la plupart des divergences qui opposent les membres de notre communauté. Que dire alors quand on ne ramène aucune preuve à ce qu’on avance et qu’on est incapable de démontrer qu’on a raison ! E-tis’îniya (1/175-184).

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Publié par mizab
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