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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 15:06

Nectar taïmiyen IV

(Partie 1)

Ibn Taïmiya explique un phénomène transcendant qui échappe malheureusement aux économistes profanes : « La hausse et la baisse des prix compte parmi les phénomènes qui émanent de la seule Volonté d’Allah (I). Si, en réalité, rien n’échappe à Sa Volonté ni à Son Pouvoir, Il crée, toutefois, un lien de cause à effet entre certains des agissements des hommes et la conjoncture qui en découle. C’est la même relation qui existe entre un meurtrier et la mort de sa victime. Ainsi, l’inflation est éventuellement due à la propagation de l’injustice, et les bienfaiteurs ont une influence probable sur la diminution du coût de la vie. »[1]

Louange à Allah le Seigneur de l’Univers ! Que les Prières et le Salut d’Allah soient sur notre Prophète Mohammed, ainsi que sur ses proches et tous ses Compagnons !

D’après el Bukhârî, selon Qaïs ibn Abî Hâzim : Abû Bakr rendit visite à une femme originaire d’Ahmas. Connue sous le nom de Zaïnab, celle-ci s’imposa le silence. Ce comportement étrange interpella le premier Khalife de l’Islam qui interrogea autour de lui : « Pourquoi garde-t-elle ainsi le silence ?

  • Celle-ci fit le vœu de rester muette pendant tout le pèlerinage, lui apprit-on.
  • Sors de ce silence, lui fustigea-t-il, car il n’est pas permis de s’imposer une telle coutume païenne !
  • Celle-ci se décidant à parler : à qui ai-je l’honneur ?
  • Un simple émigré.
  • Quel émigré ?
  • Un émigré originaire de Quraïsh.
  • De quel clan de Quraïsh ?
  • Tu ne cesses donc point de poser des questions ? Je suis Abû Bakr.
  • Combien de temps jouirons-nous encore de cette période lumineuse qu’Allah a fait succéder à l’ère païenne ?
  • Vous en jouirez tant que vos émirs resteront sur le droit chemin !
  • Qui sont-ils ?
  • Ta tribu n’avait-elle pas des chefs et des notables à qui vous deviez obéissance ?
  • Bien sûr que si !
  • Hé bien, c’est la même chose pour les émirs, sauf qu’ils sont à la tête des musulmans. »[2]

Ibn Taïmiya dissipe un amalgame que certains activistes cultivent en s’inspirant de cette annale : « Il va sans dire, explique-t-il, que la droiture des autorités à la tête des affaires civiles et pénales est subordonnée à celle du peuple. Abû Bakr met ce phénomène en lumière en réponse à la femme d’Ahmas qui l’interrogea : « Combien de temps jouirons-nous encore de cette période lumineuse qu’Allah a fait succéder à l’ère païenne ?

  • Vous en jouirez tant que vos émirs resteront sur le droit chemin ! »

Selon une annale : « Il y a deux catégories d’individus qui, en se réformant, réforment la société : les savants et les émirs. »[3] Autrement dit, l’association du Livre et de l’épée que dénote le Verset : [Nous avons envoyé nos prophètes porteurs d’une preuve évidente, et Nous les avons assistés du Livre et de la Balance de toute chose afin que les hommes fassent régner la justice. Nous leur avons également apporté du ciel le fer qui confère une force redoutable en plus de ses multiples usages].[4] Ces derniers incarnent les détenteurs de l’autorité dont fait mention le Verset : [Ô croyants ! Obéissez à Allah, obéissez au Messager et aux détenteurs de l’autorité parmi vous].[5]

Ils sont également la cause de la corruption, comme le dévoile un texte qui remonte au Prophète (r), et qui fut rapporté par plusieurs Compagnons : « Les dangers que je crains le plus pour vous sont au nombre de trois : la bévue d’un homme de science, la langue d’un hypocrite qui polémique à coups de Versets du Coran, et le pouvoir des émirs égarés. »[6] Les émirs représentent l’autorité politique, et le savant et l’hypocrite l’autorité religieuse, sauf que le premier jouit d’une bonne croyance. Ce dernier est sujet à l’erreur comme n’importe quel légiste traditionaliste. Le second compte dans les rangs des penseurs musulmans et des adeptes du kalâm qui se servent du Coran, avec lequel ils n’ont aucun lien, pour faire passer leurs hérésies. Ils sont mus par la seule volonté de confondre leurs adversaires, non qu’ils prennent le Livre d’Allah pour modèle ou référence. Ils sont de vulgaires hypocrites qui polémiquent à coups de Versets du Coran, mais le corpus de la sunna associé au consensus réduit leurs pseudo arguments à néant. »[7]

Ainsi, les émirs et les savants constituent un danger potentiel dans la mesure où ils sont susceptibles de prendre une mauvaise voie. La fonction des savants à la base est de garder le crédo intact, comme le dévoile la suite du passage : « La religion qui anime le cœur du croyant, grâce à la connaissance et à la spiritualité, constitue l’essence de la foi, tandis que les actes extérieurs, qui relèvent de la foi parfaite, en constituent les branches. »[8]

Ensuite, Sheïkh el islâm s’étalent un peu plus sur les notions d’«essence » et de « branche », en soulignant, avec une éloquence dont il a le secret, quels éléments sont à la base de l’édifice : « La religion repose sur des fondements, et se termine par des branches. Ces fondements primitifs, qui furent révélés à La Mecque, concernent l’Unicité d’Allah, les métaphores qui fondent le raisonnement par analogie, les histoires des civilisations anciennes, l’eschatologie (promesse/menace divine). Médine où le Prophète assit son autorité, reçut les prescriptions pratiques (obligations/interdictions), que sont les branches de la religion : la prière du vendredi, l’office commun, l’adhân, l’iqâma (petit appel à la prière), le djihad, le jeûne, la proscription du vin, de l’adultère, des jeux de hasard, etc. »

L’apprentissage des fondements est à la charge des savants, non des émirs, car à chacun son métier. En revanche, les émirs en sont les gardiens, en veillant à leur bon fonctionnement. Les premiers montrent le bon chemin et jouent un rôle incitatif (le livre), tandis que les seconds font appliquer les lois et usent de méthodes coercitives (l’épée). On comprend mieux désormais les intentions du doyen damascène. Il ne fait que mettre en avant la prépondérance de la plume sur le sabre. Un passage des fatâwa développe davantage ce principe : « Allah, nous dit-il, révèle dans Son Livre : [Nous avons envoyé nos prophètes porteurs d’une preuve évidente, et Nous les avons assistés du Livre et de la Balance de toute chose afin que les hommes fassent régner la justice. Nous leur avons également apporté du ciel le fer qui confère une force redoutable en plus de ses multiples usages ; afin qu’Allah, haut de Sa Force et de Sa Puissance, reconnaisse ceux qui défendent sa cause, celle de Ses messagers, en vertu de la foi qui les anime].[9] Il nous informe qu’il a fait descendre sur terre le Livre et la Balance de toute chose afin que les hommes fassent régner la justice. Il nous apprend ensuite qu’Il a également mis à leur disposition le fer, l’autre pilier du pouvoir à même de maintenir la religion. Nous avons donc le livre incitatif et l’épée dissuasive : [mais tu trouveras en Ton Seigneur le guide et le soutien suffisants].[10] Le Livre se situe à la base de la religion. Ainsi, dès l’avènement de l’Islam, le Très-Haut révéla le Livre à Son Messager qui, pendant toute la période mekkoise, ne reçut aucune prescription guerrière. Il fallut qu’il émigre et qu’il s’entoure d’une force pour que la législation du djihad voie le jour. »[11] Le Livre est donc à la base de la religion, tandis que l’épée ne fait que le seconder dans sa mission.[12] C’est à la lumière de cette explication qu’il convient de comprendre l’adage : « Le sultan est plus dissuasif, par la Volonté d’Allah, que le Coran, de par la peur qu’il inspire. »

La page suivante, le maitre d’ibn el Qaïyim défend l’idée que la présence d’un pouvoir vertueux à la tête de la société relève, contre toute attente, des branches de la religion : « Les fondements alimentent, et raffermissent les branches, qui, à leur tour, parachèvent et préservent les fondements. Les faiblesses qui peuvent apparaitre proviennent, avant tout, des branches, comme nous l’enseigne le hadîth : « À l’avenir, les liens de l’Islam vont se délier un à un. Toutes les fois qu’un lien sera délié, les hommes s’agripperont au suivant. Le hukm est le premier qui sera délié, et le dernier sera la prière. »[13] Un autre texte dirait que la loyauté est le premier élément du hukm à partir, ce qui entrainera sa chute,[14] en sachant que la loyauté relève des prérogatives des émirs, comme le révèle le Verset : [Allah vous ordonne de rendre les dépôts à ses ayants droit, et si vous devez juger entre les gens, alors faites-le avec justice].[15]

La prière, qui est la première obligation, fait partie des fondements. C’est pourquoi, elle est associée à l’attestation de foi, et elle sera déliée en dernier, à l’époque où la religion reviendra comme à ses débuts : « L’Islam est venu étranger, et redeviendra étranger comme à ses débuts. Alors, heureux seront les étrangers ! »[16] Fin de citation. »[17]

L’enfant de Harrân poursuit : « La plupart des innovations qui touchent à la connaissance et aux actes d’adoration ont fait leur éclosion aux dernières heures des quatre Khalifes. Il est notoire que les peuples sont à l’image de leur roi ; le déclin provient souvent de la corruption des gouvernants. Quand la monarchie succéda à l’ère califale, le niveau d’intégrité des émirs baissa, et cela se fit naturellement ressentir sur le niveau des savants. Ce fut à la fin du règne d’Ali que naquirent les hérésies kharijite et râfidhite en réaction à l’autorité en place, et aux lois et au comportement qui en découlent. »[18]

La vision extrême que les sectes en question portaient sur l’imâma engendra l’innovation qui les caractérise. Aujourd’hui, de nombreux mouvements islamistes (à vocation politique) marchent sur leurs pas. Au début, ils avaient le khalifat pour point de mire, et ils en firent même leur cheval de bataille, à la manière des kharijites. Avec le temps, ils se sont rapprochés de plus en plus de la tendance imamite qui place la question du khalifat au cœur du crédo fondamental. Ibn Taïmiya se chargea en son temps de réfuter cette conception maximaliste de l’autorité.[19]

À suivre…

Traduit par : Karim Zentici

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[1] Majmû’ el fatâwâ (8/520).

[2] Rapporté par el Bukhârî (n° 3834).

[3] Cette annale est rapportée par Abû Na’îm dans el hiliya (7/5) (N. du T.).

[4] Le fer ; 25

[5] Les femmes ; 59

[6] Dans silsilat e-sahîha (3/118), Sheïkh Albânî a rendu faible la version qui remonte au Prophète (r), sauf que ces termes sont un peu différents. Nous avons : « … et un sentiment d’objection vis-à-vis du destin. » ; à la place de : « … et le pouvoir des émirs égarés. » Sinon, dans le même ouvrage, il la valide noir sur blanc, en s’inspirant d’un grand nombre de voies [voir : silsilat e-sahîha (n° 1582)]. Certaines d’entre elles sont intrinsèquement authentiques, à l’image de celle de Thawbân chez Abû Dâwûd (n° 4252), et Tirmidhî (n° 2229). Une version intégrale remonte à ‘Omar (t) avec une chaine narrative authentique dans sifat el munâfiq d’el Faryâbî (n° 29-30), et jâmi’ bayân el ‘ilm wa fadhlihi d’ibn ‘Abd el Barr (2/110). Certains traditionnistes l’imputent à Abû Dardâ, Mu’âdh, et Salmân (y) [Voir : la référence précédente et i’lâm el mawqi’în d’ibn el Qaïyim (3/285)]. Voir : on a le gouverneur qu’on mérite (kamâ takûnû yuwallâ ‘alaïkom) du Sheïkh Abd el Mâlik Ramadhânî.

[7] Majmû’ el fatâwâ(10/354).

[8] Majmû’ el fatâwa (10/355).

[9] Le fer ; 25

[10] Le discernement ; 31

[11] Majmû’ el fatâwâ (28/234).

[12] Le Coran, qui est la source d’inspiration du djihad par la plume, nous dit bien : [Alors ne cède pas à la volonté des infidèles, et sers-toi de ce Livre pour leur livrer un grand combat] [Le discernement ; 52]. Autrement dit, la plume à l’ascendant sur l’épée. Pour ibn el Qaïyim, il s’agit du plus grand des combats. Voir : miftâh dâr e-sa’âda (1/70).

[13] Hadîth rapporté, entre autres, par el Kharâitî dans makârim el akhlâq (p. 28), et authentifié par Sheïkh el Albânî dans silsilat e-sahîha (n° 1739).

[14] Hadîth rapporté par Ahmed dans e-zuhd (n° 224), ibn Abî e-Duniya dans makârim el akhlâq (n° 265), et autres ; Sheïkh el Albânî l’a authentifié dans silsilat e-sahîha (n° 1739).

[15] Les femmes ; 58 Ibn Taïmiya fait remarquer que le Coran consacre deux Versets l’un en faveur du gouverneur et l’autre en faveur des sujets. Voici le premier : [Allah vous ordonne de rendre les dépôts à ses ayants droit, et si vous devez juger entre les gens, alors faites-le avec justice. Quelle belle chose celle à quoi Allah vous exhorte ! Il était certes Voyant et Entendant]. Celui-ci tend à orienter le sultan, et le Verset qui vient juste après s’adresse à ses sujets : [Ô croyants ! Obéissez à Allah, obéissez au Messager et aux détenteurs de l’autorité parmi vous. Si vous avez le moindre litige, alors ramenez-le à Allah et au Messager, si vraiment vous croyez en Allah et au jour du jugement dernier ; cela vaut mieux et aura de meilleures conséquences pour vous]. Sheïkh el Islâm consacra un ouvrage entier en explication à ces deux Versets, et qu’il intitula e-siyâsa e-shar’iya fî islâh e-râ’î wa e-ra’iya.

[16] Rapporté par Muslim (n° 145).

[17] Majmû’ el fatâwa (10/356).

[18] Majmû’ el fatâwâ (10/356). Ailleurs, il précise : « Allah envoya aux hommes Mohammed (r) porteur de la bonne direction (hudâ) et de la vraie religion (dîn el haqq) qui devait dominer sur la religion entière ; et Allah suffit comme témoin ! Son message s’adresse à l’humanité entière : notamment à l’élite parmi les savants et les pieux, mais aussi parmi les émirs. Son Seigneur paracheva Sa religion pour lui et sa communauté ; Il leur eut parfait de Ses bienfaits, et leur agréa l’Islam comme religion.

La bonne direction englobe les sciences utiles et la vraie religion englobe les œuvres pieuses. Les anciens baignaient dans un climat de hudâ et de dîn el haqq, mais, par la suite, l’innovation et la perversité firent leur éclosion. Ainsi, la communauté se divisait désormais entre ceux qui étaient accrochés à la hudâ et à dîn el haqq, et ceux qui en avaient dévié…

Deux sortes d’égarés se dégageaient : l’innovateur dans la religion et le débauché dans le domaine du profane. Et, comme l’affirment el Hasan el Basrî, Sufiân e-Thawrî, et un grand nombre d’anciens, en étant préserver de la tentation de l’innovation et de celle de la vie terrestre, on s’en sort sain et sauf. L’innovation étant certes plus aimée par Satan que les péchés. La première forme de tentation touche les savants et les religieux et la seconde, les émirs et les riches.

Allah (I) révèle : [Nombreux sont les prêtres et les moines qui mangent impunément l’argent des autres et qui détournent de la voie d’Allah ; quand à ceux qui amassent cupidement l’or et l’argent sans le dépenser sur le sentier d’Allah, annonce-leur un châtiment douloureux] [Le repentir ; 34].

Ibn el Mubârak disait :

Qui d’autres que les rois ont-ils souillé le culte ?

Ainsi que les mauvais prêtres et les moines

… Ainsi, la négligence des uns et l’hostilité des autres ont gravement contribué au déclin de la religion et à la recrudescence de l’innovation. Wa Allah a’lam ! » Jâmi’ el masâil n° 18 (42-43).

[19] Voir : minhâj e-sunna (1/75).

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Publié par mizab
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