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4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 14:48

Murjites Vs kharijites

(Partie 3)

12- D’ailleurs ce dernier entérine ce principe sans ambages. Selon Abû Bakr el Marwazî, j’ai entendu dire Abû ‘abd Allah (Ahmed) en parlant du Khalife el Mutawakkil : « J’implore Allah de le réformer et de le préserver. S’il lui arrive quoi que ce soit, poursuivit-il, vous verrez le mal que l’Islam subira. »[1] Ailleurs, il signe : « J’implore Allah jour et nuit de l’assister et de lui concéder la rectitude et la réussite. Je vois que c’est un devoir pour moi. »[2]

À l’époque d’Ahmed, le caractère créé du Coran fut imposé comme crédo officiel par les sultans successifs. L’épreuve battait à son plein. Accompagnés d’un groupe de savants, les élèves de l’Imâm vinrent le visiter à Bagdad pour se plaindre de la situation. « Abû ‘Abd Allah, lui cria-t-on, la chose a pris de grandes proportions, et nous voulons que tu nous donnes des consignes afin que nous sortions de cette fitna.

  • Vous devez obéir, patienter, et garder votre calme jusqu’au jour où, débarrassé de l’oppresseur, le croyant sera en paix. »

Nous sommes toujours avec l’Imam : « Gloire à Allah ! Pas de sang, pas de sang ! Je n’en veux pas et je n’appelle pas à cela ! Il vaut mieux endurer ce qui nous arrive que de sombrer dans les troubles qui laisse libre court à l’effusion de sang, le vol et le viol (l’atteinte à la vie, les richesses et l’honneur ndt.). As-tu oublié l’époque de la fitna ?

  • Mais, Abû ‘Abd Allah, nous sommes en plein dedans.
  • Si c’est le cas, celle-ci est limitée, mais avec les guerres intestines, tout le monde est touché, et les voies sont coupées (l’insécurité s’installe ndt.). Il vaut mieux pour toi de patienter et préserver ta religion. »[3]

Selon el Marwazî, Abû ‘Abd Allah interdisait de faire couler le sang et condamnait fermement les révoltes.[4] Ailleurs, Ahmed précise : « La fitna, c’est de ne pas avoir d’imam à la tête des affaires du peuple. »[5] Un adage qui était sur toutes les langues à l’époque des anciens est plus qu’éloquent : « Soixante ans sous l’autorité d’un tyran valent mieux qu’une seule nuit sans sultan. »[6]

13- Avec le temps, les traditionalistes en firent un crédo qu’ils véhiculent de génération en génération. E-Tahâwî – qu’Allah ait son âme – établit : « Nous ne voyons pas la révolte contre les gouverneurs en place, même quand ils sont des tyrans ; ne n’invoquons pas contre eux, et nous ne contestons pas leur autorité ; nous considérons que leur obéissance, qui relève de l’obéissance d’Allah (U), est un devoir tant qu’ils n’appellent pas à désobéir à Allah ; nous invoquons le Seigneur de les réformer et de les préserver. »[7]

Ibn Taïmiya établit : « L’élite des musulmans interdisait de se rebeller et de prendre les armes en période de troubles. ‘Abd Allah ibn ‘Omar, Sa’îd ibn el Musaïb, ‘Alî ibn el Husaïn, etc. défendaient de sortir contre Yazîd, l’année d’el Harra. El Hasan el Basrî, Mujâhid, et tant d’autres défendaient de participer à la campagne (fitna) d’ibn el Ash’ath. Par la suite, un crédo se dessina chez les traditionalistes qui appelaient à ranger l’épée dans son étui en période de troubles. Ils se conformaient ainsi aux hadîth authentiques imputés de façon certifiée au Prophète. Ils prirent l’habitude de l’évoquer dans leur crédo, et incitaient à la patience face à la tyrannie des sultans, et à ne pas prendre les armes contre eux. »[8]

Ailleurs, il signe : « C’est pourquoi, l’un des principes traditionalistes invite à renoncer à prendre les armes contre les sultans, et à participer à des troubles, contrairement aux mu’tazilites, qui voient en cela, l’un des grands principes de leur religion. »[9] L’Imam Ahmed a des paroles claires à ce sujet. Il affirme en effet : « Il n’est permis à personne de combattre le sultan ni de se rebeller contre lui, sous peine de devenir un innovateur ayant dévié de la sunna et de la bonne voie. »[10]

En résumé, nous pouvons recenser quatre raisons à travers l’Histoire ayant poussé les savants à l’erreur dans ce domaine.

  • Certains d’entre eux n’avaient tout bonnement pas eu accès aux textes sur la question ;
  • D’autres remettaient en question leur authenticité ;
  • D’autres, à l’image d’ibn Hazm, pensaient qu’ils étaient abrogés ;
  • D’autres les interprétaient à leur façon, comme tout mujtahid.[11]

14- Chronologiquement, les murjites sont venus après les kharijites, mais aussi après les qadarites, mais avant les jahmites. Sheïkh el Islam ibn Taïmiya précise à ce sujet : « Puis, à la fin du siècle des Compagnons, les qadarites ont fait leur apparition. Leur incapacité à appréhender correctement le Destin d’Allah et la foi à Ses Commandements (obligations/interdictions) est à l’origine de leur innovation… Auparavant, les kharijites se sont initiés à la question du takfîr des auteurs des grands péchés de la communauté musulmane qu’ils vouent à l’Enfer éternel. La polémique a ensuite pris de l’ampleur pour s’étendre aux qadarites après la mort d’el Hasan el Basrî. ‘Amr ibn ‘Ubaïd et ses disciples assument qu’ils ne sont ni des musulmans ni des mécréants, mais qu’ils se trouvent à un état intermédiaire (manzila baïna el manzilataïn) ; ils méritent malgré tout de demeurer éternellement en Enfer. En cela, ils rejoignent la croyance des kharijites disant qu’ils demeurent à jamais dans la Géhenne, et qu’ils n’ont aucun lien avec l’Islam et la foi (Iman), bien qu’au même moment ils ne portent pas le nom de mécréants. »[12]

Or, les balbutiements de l’irjâ se firent ressentirent dans la deuxième partie du premier siècle, après la mort d’ibn el Ash’ath, en réaction au kharijisme, à la fin des années 70 plus exactement.[13] La plupart de ses premiers adeptes venaient de Kûfa, mais ils ne comptaient pas parmi les élèves d’ibn Mas’ûd ni de l’Imam Ibrahim e-Nakha’î.[14] Plus une innovation s’éloigne de l’époque des Compagnons plus celle-ci est grave.[15] Ibn Taïmiya explique que les premières innovations étaient plus en adéquation avec les religions juive et chrétienne, plus proches de l’Islam, que celles qui vinrent par la suite.[16] En sachant que ressembler aux Juifs n’est pas une annulation de l’Islam en soi. Notons que les murjites qui vinrent juste après les qadarites ont un point commun avec ces derniers ; tous deux en effet ouvrent une porte au laxisme.[17] Néanmoins, globalement, sans entrer dans les détails, les murjites sont mieux que les qadarites,[18] et c’est ce qui nous intéresse ici !

15- Les anciens n’en ont pas moins condamné les kharijites, comme nous l’avons vu plus haut ; notamment : d’après el Khallâl, l’Imam Ahmed affirme : « Les kharijites sont des gens mauvais ; je ne connais pas de gens plus mauvais qu’eux sur terre. Certains hadith authentifiés du Prophète (r) leur sont consacrés et ils les blâment selon dix aspects. »[19] Donc, la parole d’ibn Jubaïr ne fait pas plus autorité que celle de l’Imam Ahmed, c’est même le contraire qui serait plutôt vrai !

16- Néanmoins, il est possible de dire que sous un certain angle les murjites sont pires, car ouvrant de mauvaises portes, alors que les kharijites sont, eux, motivés dans leur zèle par la sauvegarde de la religion. Mais, vus sous un autre angle, les kharijites sont pires, car, pour reprendre la formule d’ibn Taïmiya « ils ne parvinrent ni à maintenir la religion ni à épargner le profane » malgré leurs bonnes intentions.

Il n’est donc pas tout à fait juste d’avancer que les murjites sont pires que les kharijites dans l’absolu, même si ce n’est pas tout à fait faut. Le détail s’impose, comme le prône ibn Taïmiya : les kharijites et mu’tazilites, en effet, sont en désaccord avec ahl e-sunna au niveau du nom et du statut du désobéissant, tandis que les jahmites et les murjites se distinguent avec eux au niveau du nom, non du statut. Ils conçoivent qu’il soit à la fois louable et condamnable, mais sans que sa foi puisse baisser.[20]

Ainsi, les premiers auxquels il faut ajouter les karrâmites sont plus proches de la vérité au niveau du nom que les seconds, qui, inversement, sont plus proches de la vérité au niveau du statut, ce qui est moins grave. Dire que les désobéissants sont voués à l’Enfer éternel est la pire opinion qui soit sur ce point. Néanmoins, dire qu’ils bénéficient d’une foi pleine est la pire opinion qui soit sur ce point, car allant à l’encontre de la religion, de la raison, et de la Langue arabe.[21]

Voir : http://www.mizab.org/#!lauteur-des-kabir-dans-la-pens-murji/ceoc

http://www.mizab.org/#!les-murjites-fondent-leur-foi-sur/c1ix5

17- Mieux, si les murjites se caractérisent pour saboter la Loi sur laquelle repose la bonne marche de la religion, les kharijites ne font pas mieux en s’attaquant aux porteurs de la religion, et en installant l’insécurité dans les rangs. Ce qui à terme conduit les gens au laxisme des murjites, car pataugeant, sans guide, dans les ténèbres de l’ignorance. Donc, en définitive, il n’y a pas de différence entre eux en regard des résultats, mais, toujours est-il que le Prophète (r) nous a ordonné de tuer les kharijites, wa Allah a’lam !

18- Ibn Taïmiya souligne que les traditionalistes se situent au juste milieu entre, d’un côté, les kharijites qui, mus par une culture religieuse très maigre, refusent, au nom d’un scrupule mal placé, d’accorder leur obéissance aux mauvais gouverneurs, et d’un autre côté, les murjites qui les obéissent à outrance quitte à enfreindre les limites imposées par la religion.[22] Plusieurs textes, en effet, ordonnent d’obéir dans les limites du convenable, notamment : « Obéissez, mais uniquement dans les limites du convenable. »[23] ; « Nulle obéissance à la créature qui réclame de désobéir au Créateur. »[24]

À suivre…

Par : Karim Zentici

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[1] Rapportée par el Khallâl dans e-sunna (n° 16).

[2] Rapportée par el Khallâl dans e-sunna (n° 14).

[3] Rapporté par el Khallâl dans e-sunna (1/131).

[4] Rapporté par el Khallâl dans e-sunna (1/131).

[5] Rapporté par el Khallâl dans e-sunna (1/81).

[6] E-siyâsa e-shar’iya d’ibn Taïmiya (p. 176).

[7] El ‘aqîda e-tahâwîya (p. 47). Notons que Mohammed el Khamîs est l’auteur d’une thèse universitaire dans laquelle il se sert de cette citation de Tahâwî pour justifier qu’Abû Hanîfa aurait finalement renoncé à cautionner les révoltes armées contre les gouverneurs désobéissants. Voir : usûl e-dîn ‘inda el imâm Abî Hanîfa (p. 569).

[8] Minhâj e-sunna (12/297).

[9] Majmû’ el fatâwâ (28/503).

[10] Sharh usûl el i’tiqâd (1/161) d’e-Lalakâî

[11] Minhâj e-sunna (4/538).

[12] Majmû’ el fatâwâ (13/36, 37).

[13] Voir : ârâ el murjiya fî musannafât Sheïkh el Islâm ibn Taïmiya qui est une thèse ès Doctorat du D. ‘Abd Allah ibn Mohammed e-Sanad (p. 93-101).

[14] Majmû’ el fatâwa (13/38).

[15] E-radd ‘alâ el Akhnâî d’ibn Taïmiya (p. 213).

[16] Majmû’ el fatâwâ (8/458).

[17] Majmû’ el fatâwâ (8/450).

[18] Majmû’ el fatâwâ (16/242-243).

[19] E-sunna d’el Khallâl (1/145) ; selon l’auteur de la recension, sa chaîne narrative est authentique.

[20] Sharh el asbahâniya (2/586-587).

[21] Majmû’ el fatâwa (7/158-159).

[22] Majmû’ el fatâwâ (28/508).

[23] Rapporté par el Bukhârî (n° 7257), et Muslim (n° 1840), selon ‘Alî (t).

[24] Rapporté par Ahmed (n° 3889), selon ‘Alî ibn Abi Talib (t).

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Publié par mizab
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