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30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 18:48

 

 

Ibrahim Ruhaïlî et la définition de la foi

(Partie 4)

 

• Cette distinction entre l’essence et les branches de la foi s’inscrit notamment en réfutation aux kharijites pour qui la foi est indivisible. Ibn Hajar el ‘Asqalânî souligne à ce sujet : « Pour les anciens, elle est composée de la croyance du cœur, de la prononciation verbale, et des actes des membres. Ils veulent dire que les actes sont une condition de perfection de la foi. À partir de là, ils mirent en place le crédo selon lequel la foi monte et descend, comme nous allons le voir.

Les murjites la confinent dans la croyance et la prononciation verbale, tandis que les karrâmites l’enferment uniquement dans la prononciation verbale.

Pour les mu’tazilites, elle est également composée de la croyance, de la parole et des actes, à la différence avec les traditionalistes où, à leurs yeux, les actes sont une condition de validité. Alors que, comme nous l’avons vu, pour les anciens, ils sont une condition de perfection. »[1]

 

• C’est explicitement de cette façon qu’oriente Hâfizh el Hakamî ces deux expressions en parlant de la conception de la foi chez les kharijites, et les mu’tazilites : « …Pour le reste, la foi est composée de la croyance, de la parole, et des actes. La différence avec les pieux prédécesseurs c’est qu’aux yeux de ces derniers, les actes ne sont pas tous une condition de validité de la foi. Néanmoins, bon nombre d’entre sont à mettre au compte des conditions de perfection, qui, comme le souligne ‘Omar ibn ‘Abd el ‘Azîz, permettent de parfaire la foi, en les fournissant. Foi, qui reste imparfaite sans les fournir. Quant aux mu’tazilites, ils les rangent tous dans les conditions de validité, wa Allah a’lam ! »[2]

 

Sheïkh el Islam explique que toutes les sectes dissidentes au traditionalisme (kharijites, mu’tazilites, murjites, jahmites, etc.) considèrent que la foi est un et indivisible ; si on enlève une partie, elle s’annule entièrement ; et, à l’inverse, si elle existe en partie, elle existe entièrement. Ils s’inscrivent à contre courant du hadîth : « Le jour de la résurrection, Allah (I) dira : Sortez de l’Enfer quiconque décèle dans son cœur la foi la plus infime (mot-à-mot : ne serait-ce que l’équivalent d’un grain de moutarde ndt.). »[3]

 

Pour les kharijites et les mu’tazilites, l’ensemble des actes d’obéissance compose la foi ; « c’est tout ou rien » justifient-ils. C’est selon ce raisonnement qu’ils sortent l’auteur des grands péchés de la religion.  À l’opposé, nous avons les murjites et les jahmites, pour qui la foi est un et indivisible également, à la différence où, pour les seconds, elle se confine dans la croyance du cœur (tasdîq), et pour les premiers, elle se résume au tasdîq et à la parole. À leurs yeux, s’ils devaient faire entrer les actes dans la définition de la foi, cela voudrait dire qu’ils en font partie intégrante, et cela impliquerait, au même titre que les kharijites, de sortir de la religion l’auteur des grands péchés. Cela ne l’empêche pas d’avoir des implications  qui, en cas d’absence, sont la preuve de l’absence de la foi.

 

Notons enfin que les deux extrêmes pensent que les traditionalistes se contredisent, car d’un côté, ces derniers incorporent les actes dans la définition de la foi, et d’un autre côté, ils acceptent pleinement qu’il puisse y en avoir qu’en partie.[4]

 

Voir : http://www.mizab.org/les-variations-de-la-foi

 

• Ibn Taïmiya part dans un long développement qui nous apprend en substance qu’une entité quelconque, qu’elle soit abstraite ou concrète, ne perd pas forcément sa réalité en perdant certains de ses éléments ; de la même manière qu’en perdant certains de ses éléments assemblés, cela n’implique pas forcément de perdre tous les autres. Prenons l’exemple des rituels (prière, pèlerinage, etc.), il ne viendrait à l’esprit d’aucun homme sensé de dire qu’en négligeant certaines de leurs pratiques, ils gardent la même valeur. C’est la même chose pour un arbre, une maison, un homme, un animal qui, avec des éléments en moins, ne seront pas identiques à avant…

 

Néanmoins, il est légitime de se demander si, avec des éléments en moins, ces entités gardent leur nom ou non. En fait, il existe deux sortes d’entités composées ; celles qui doivent leur nom à la composition de tous leurs éléments réunis, et qui sont donc une condition (shart) pour pouvoir l’appeler ainsi ; et celles qui n’imposent pas cette condition. Le nombre dix et la boisson sakanjabîn relèvent de la première sorte, et dans l’autre nous avons les entités composées d’éléments semblables ou de même nature, mais pas seulement. Beaucoup d’entités aux éléments dissemblables jouissent également de cette caractéristique (garder leur nom après avoir enlevé certains de leurs éléments). C’est le cas des poids et mesures comme le blé, le sable, l’eau, etc. peu importe qu’ils soient en grande ou en petite quantité, ils gardent toujours leur nom.

 

C’est le cas également pour les entités abstraites comme les rituels, la charité, le savoir, la bienfaisance, les prières (invocations, évocation d’Allah), etc. Une montagne reste une montagne, même après avoir été diminuée en grande partie. Même chose pour une mer, un fleuve, une ville, un village, une maison, une mosquée, et… un arbre. En perdant certaines de ses branches, il reste toujours un arbre. Un homme, même amputé d’un membre, reste un homme. S’il s’appelle Zaïd, il gardera son nom après l’amputation.

 

Ainsi, il est faux de dire dans l’absolu qu’une entité disparait complètement, en perdant certains de ses éléments. Surtout si l’on sait qu’il existe plus d’entités de la seconde sorte que de la première.

 

Il va sans dire que la foi relève de cette seconde sorte, conformément au hadîth : « La foi est composée de plus de soixante-dix branches – ou selon une version : plus de soixante branches –. La plus haute est l’attestation qu’il n’y a d’autre dieu [digne d’être adorée] en dehors d’Allah, et la plus basse est d’enlever une entrave de la route ; la pudeur étant une branche de la foi »[5] Sans enlever les entraves de la route, on reste croyant !

 

Le hadîth suivant, comme nous l’avons expliqué plus haut, dit exactement la même chose : « Le jour de la résurrection, Allah (I) dira : Sortez de l’Enfer quiconque décèle dans son cœur la foi la plus infime (mot-à-mot : ne serait-ce que l’équivalent d’un grain de moutarde ndt.). »[6] Il nous apprend, contrairement au crédo des sectateurs en tout genre, que la foi est divisible et partageable, et qu’en en ayant perdu une grande partie, on reste croyant.

 

La foi est du même ordre que la prière, le pèlerinage, le Coran.

 

La négligence de certains parties du pèlerinage ou de la prière diminue sa réalisation parfaite imposée (kamâl el wâjib), et pour d’autres, elle diminue sa réalisation parfaite recommandée (kamâl el mustahab) tout en restant valable (ma’a e-sihha).[7]

 

Certaines de ces parties sont une condition (shart) par rapport à d’autres parties (ex. : croire à tout le Coran non en partie est une condition de la foi), mais ce n’est pas le cas pour toutes. Certaines ne font que diminuer le pèlerinage, comme nous l’avons vu avec le kamâl el wâjib (le jet de pierre et la nuit à Mina) ou le kamâl el mustahab (trottiner et se découvrir l’épaule pendant le tawâf), sans l’annuler entièrement.[8]

 

• Il existe certes un consensus qui établit l’impossibilité d’avoir une foi sans actes, notamment en raison de l’interaction qui existe entre eux.[9] Nous avons vu dans un article précédent qu’il était possible de conjuguer entre ce fameux consensus et le hadîth de l’intercession.[10] En résumé, toute définition tient compte de la majeure partie des cas (le consensus), et l’exception n’échappe donc pas à la règle (le hadîth de l’intercession).[11] Ainsi, quand Shâfi’î avance qu’il ne peut y avoir de foi sans actes (en sachant que Sheïkh Ibrahim oriente ses propos autrement), il parle du cas général, et, en même temps, il établit cette fameuse distinction entre l’essence et les branches de la foi, comme en témoigne le passage suivant que rapporte Shîrâzî : « La foi est composée de la croyance, de la reconnaissance verbale, et des actes ; l’hypocrite fait uniquement défection du premier élément, le mécréant du second, et le pervers, qui sera sauvé de l’Enfer éternel pour gagner le Paradis, fait uniquement défection du dernier. »[12]

 

El ‘Aïnî confirme notre propos : « La foi, dans le vocabulaire du Législateur peut renvoyer à son essence, quand elle n’est pas associée aux actes, comme dans le hadîth : « La foi est de croire en Allah, à Ses anges, à Sa rencontre, et à Ses messagers… »

Elle peut renvoyer également à la foi parfaite quand elle est associée aux actes, comme dans le hadîth : « Savez-vous quelle est la foi en Dieu l’Unique… C’est de témoigner qu’il n’y a d’autre dieu digne d’être adoré en dehors d’Allah, et que Mohammed est le Messager d’Allah, d’accomplir la prière, de verser l’aumône… »

 

La foi qui immunise d’entrer en Enfer est de la seconde sorte à l’unanimité des musulmans, et celle qui immunise d’y éterniser relève de la première à l’unanimité des traditionalistes, contrairement aux mu’tazilites et aux kharijites… Ainsi, les anciens avec Shâfi’î à leur tête, octroient aux actes le statut de piliers selon la seconde conception, non la première. Ils considèrent que la foi demeure, malgré la défection des actes, en faisant allusion à sa première conception. Autrement dit, elle est à même de sauver de l’Enfer, étant donné qu’elle existe, bien qu’elle ne soit pas accompagnée des actes. »[13]

 

À suivre…

 

 

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

http://www.mizab.org/

 

[1] Fath el Bârî (1/46).

[2] Ma’ârij el qabûl (2/30).

[3] Rapporté par el Bukhârî (n° 6560), et Muslim (n° 184), selon Abû Sa’îd el Khudrî (t).

[4] Majmû’ el fatâwâ (7/510-511).

[5] Rapporté par el Bukhârî (n° 9), et Muslim (n° 35), selon Abû Huraïra (t).

[6] Rapporté par el Bukhârî (n° 6560), et Muslim (n° 184), selon Abû Sa’îd el Khudrî (t).

[7] Majmû’ el fatâwâ (7/514-518).

[8] Majmû’ el fatâwâ (7/517-518, 520).

[11] Pour être mâni', jâmi', une définition doit être le plus élastique possible et englober le plus de cas possible, notamment les exceptions qui n'échappent pas à la règle, ce qui n'est pas le cas de la définition classique de la foi, si ce n'est qu'en regard de ses éléments constitutifs, non de toutes les catégories d'individus possible, wa Allah a'lam !

[12] Voir : ‘umda el qârî (1/175).

[13] ‘Umda el qârî (1/175).

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Publié par mizab - dans Takfir
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