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13 décembre 2016 2 13 /12 /décembre /2016 15:28

 

 

Dialogue sur le ‘udhr bi el jahl dans le shirk akbar IV

(Partie 3)

 

• Pour sa décharge, notre ami ne se contente pas de Qarrâfî, mais s’appuie sur d’autres références mâlikites pour confirmer ce fameux consensus.[1] J’y reviendrais peut-être plus tard, mais dors et déjà, nous devons déjà cerner ce qu’ils entendent par asûl e-dîn, qui est loin de se confiner dans le tawhîd el ulûhiya (l’unicité dans le domaine de la divinité) ; il faut compter avec le tawhîd  dans les Noms et Attributs divins. Or, les anti ‘udhr reconnaissent que l’erreur dans ce domaine est excusable. Ces citations ne vont donc pas dans le sens de notre ami, mieux, elles se retournent contre lui, surtout dans la mesure où toute falsification d’un Attribut n’en demeure pas moins du shirk, au même titre que le culte des tombeaux, comme nous l’avons expliqué dans les premières parties.

 

Qu’il se rassure, car il n’est pas le seul à se précipiter dans ce genre d’approximation. Avant lui, il y a eu, entre autre, Râshid e-Râshid, l’auteur du fameux ‘âridh el jahl qui multiplie les citations des savants des quatre écoles refusant toute circonstance atténuante à toute entorse qui touche aux fondements de la religion, qui ne sont pas propres, rappelons-le, à tawhîd el ulûhiya.

 

C’est exactement ce que condamne ibn Taïmiya dans un passage cité plus haut, et que je remets ici : « Celui qui fait une mauvaise interprétation des textes, mais dont les intentions sont de suivre scrupuleusement le Messager (r), il ne devient pas mécréant ni pervers, s’il se trompe à la suite d’un effort d’interprétation. Ce principe est notoire pour les questions pratiques (furû’ ndt.). Quant aux questions liées au dogme (usûl ndt.), bon nombre de gens ne donnent pas d’excuse à celui qui se trompe dans ce domaine. Or, cette tendance n’est connue par aucun Compagnon ni par leurs fidèles successeurs ni par les grandes références de l’Islam. Elle prend son origine chez les innovateurs qui innovent des principes et qui sortent de l’islam tous ceux qui ne veulent pas s’y soumettre, à l’image des kharijites, des mu’tazilites, et des jahmites. Bon nombre d’adeptes des quatre écoles l’ont adoptée, comme certains malikites, certains shafi’ites, certaines hanbalites, et d’autres. »[2]

 

• Sans compter que d’autres savants malékites aux relents beaucoup moins hérétiques qu’el Qarrâfî déroge à ce prétendu consensus. C’est le cas notamment d’ibn el ‘Arabî (m. 543 h.), l’auteur des paroles : « Si l’ignorant ou celui qui commet une erreur parmi les adeptes de cette communauté, fait un acte de kufr ou de shirk qui en principe, le rend soit mushrik soit kafir, il est excusable en raison de son ignorance et de son erreur (ya’dhur bi el jahl wa el khata) jusqu’à ce que lui soit établit de façon claire et limpide, loin de toute confusion, la preuve d’Allah qui voue à la mécréance celui qui ne s’y soumet pas ; et qu’il renie ensuite un point élémentaire de la religion (ma’lûm min e-dîn bi e-dharûra), relevant du consensus recensé de façon sûre, et que tout musulman connait machinalement et sans réfléchir. »[3]

 

Ibn Hazm (m. 456 h.), un autre andalou, a un discours qui va dans ce sens.[4] La rigueur scientifique aurait réclamé de le signaler.

 

[Ne croyez-vous qu’à une partie du Livre au détriment du reste ; en agissant ainsi, quelle autre rétribution aura-t-on sinon de goûter à l’ignominie ici-bas et d’être jeté dans le pire des châtiments le Jour de la résurrection ; Allah n’est nullement inattentif à ce que vous faites][5] ; [Ils oublièrent alors une partie du rappel, et Nous attisâmes entre eux la haine et l’animosité jusqu’au Jour de la résurrection].[6]

 

• Mieux, ce même ibn Hazm met en avant un consensus disant exactement le contraire, bien qu’il ne fasse pas la distinction entre les formes d’erreurs.[7] Ibn Taïmiya est plus précis en soulignant que cette tendance, nuance, est celle des Compagnons, des tâbi’îns, et des grandes références de l’Islam.[8] Au cours d’un dialogue probablement imaginaire entre un pro et un anti ‘udhr, Sheïkh ‘Abd e-Rahmân e-Sa’dî entérine ce fameux consensus des Compagnons et de leurs successeurs direct (le consensus d’ibn Hazm prend tous son sens, si l’on sait qu’il ne reconnait pas les consensus des générations plus tardives) :

 

  • Le premier intervenant (anti ‘udhr) : le Coran, la sunna, et le consensus des savants musulmans établissent que l’invocation d’une idole (que ce soit un ange, un prophète, un pieux, une statue, etc.) fait sortir de la religion. Son auteur est un kâfir (mécréant) mushrik (païen) condamné à l’Enfer éternel. Ce principe est connu de façon élémentaire par tous les musulmans. Personne ne peut le renier. Tout coupable est un kâfir mushrik. Peu importe qu’il l’ait fait par obstination (‘inâd), ignorance (jahl), erreur d’interprétation (ta-wîl), ou suivisme aveugle (taqlîd). Allah ne distingue pas dans le Coran entre les catégories de mécréants. Ils ont tous le même statut. Aucune différence n’y est faite entre les leaders et les suiveurs ni entre les obstinés et les ignorants. Ils avancent pourtant l’excuse : [Nous avons trouvé nos ancêtres sur une voie et nous avons suivi leurs traces].[9] Il va sans dire que la plupart d’entre eux pensent qu’ils sont sur la vérité, comme le relate le Verset : [ceux qui s’égarèrent au cours de leur vie alors qu’ils pensaient bien faire • Ce sont ceux qui mécrurent aux signes de Leur Seigneur].[10] Leur conviction qu’ils sont sur le droit chemin n’intercède nullement en leur faveur. Ainsi, invoquer une créature, ou l’appeler au secours pour des choses que Seul Allah est à même de faire rend mécréant et païen, indépendamment de savoir qu’on l’ait fait par obstination ou non, qu’on eût connaissance des textes ou non. Sinon, quelle serait la différence entre les ignorants affiliés à l’Islam qui commettent l’association et les ignorants juifs, chrétiens, etc. ? Et quelle serait la différence entre celui qui renie la Résurrection même par ignorance et celui qui invoque une idole et qui recherche son aide et son secours. Tous deux ont le même statut ! Le Messager a transmis clairement le message, et la preuve céleste (hujja) est établie contre ceux qui reçoivent le Coran qu’ils l’aient comprise ou non.
  • Le second intervenant (pro ‘udhr) : vous avez évoqué, en vous appuyant sur les textes du Coran et de la sunna et du consensus que l’invocation et l’appel au secours des idoles relèvent de la mécréance et de l’association menant à l’Enfer éternel. Point sur lequel il n’y a aucun doute. En revanche, vous mettez sur le même pied d’égalité toutes les formes d’ignorance. D’un coté, nous avons les différentes confessions mécréantes (juive, chrétienne, etc.) qui ne donnent pas foi à la prophétie de Mohammed (r). D’un autre coté, nous avons les ignorants qui donnent foi à tous ses enseignements et qui adhèrent pleinement à son obéissance. Cependant, ces derniers commettent l’association sans s’en rendre compte, en invoquant une créature. Ils pensent ainsi rendre hommage à la personne qu’ils invoquent. À leurs yeux, c’est la religion elle-même qui le leur réclame. Or, faire une telle comparaison est une erreur grossière. Elle va à l’encontre des textes scripturaires (Coran et sunna), du consensus des Compagnons et de leurs fidèles successeurs (tâbi’în). Il est en effet connu de façon élémentaire par tous les musulmans que tous les ignorants mécréants, dont les juifs et les chrétiens, sont voués à l’Enfer éternel. Personne ne peut le contester. L’autre catégorie concerne ceux qui donnent foi à tous les enseignements du Prophète (r) et qui adhèrent totalement à sa religion, mais qui font une erreur dans la croyance, les paroles et les actes soit par ignorance, une mauvaise interprétation ou par suivisme.[11]

 

Ainsi, si consensus il y a eu, c’est au sein des générations récentes, non des Compagnons ni de leurs successeurs direct ni des grandes références de l’Islam ; en sachant que les adeptes des quatre écoles canoniques ont été influencées par le mu’tazilisme, et, par voie de conséquence, par l’ash’arisme. Nous avons vu aussi que certains hanbalites, particulièrement, appréhendaient mal la tendance de leur imâm sur la question, les conduisant ainsi vers l’excès. Et, comme le dit si bien ce dernier, la plupart des consensus revendiqués sont fallacieux !

 

Il y             a souvent un décalage entre les allégations des modernes et la réalité des anciens.

 

• Et cela, d’autant plus qu’il existe un autre consensus[12] remettant radicalement en cause ce prétendu consensus, mais surtout la théorie anti ‘udhr selon laquelle, il est impossible, d’une manière ou d’une autre, que la foi et le shirk s’associe chez une même personne responsable. Le consensus en question établit que le nouveau converti commettant une annulation de l’Islam bénéficie de circonstances atténuantes. Après avoir dressé une liste de questions connues par tous les musulmans de façon élémentaire, e-Nawawî nous apprend : « … Or, si le nouveau converti, qui ne connait pas l’Islam dans ses détails, renie l’un de ces éléments par ignorance, il ne devient pas mécréant (hukm ndt.), et garde le nom de musulman (ism ndt.) comme ceux que nous avons cités… »[13]

Plusieurs savants à travers diverses époques (Bahâ e-Dîn el Maqdisî, e-Suyûtî, ‘Alî el Qârî, ibn Qudâma el Maqdisî) donnent l’exemple du nouveau converti et du bédouin qui vit loin des villes pour dire qu’il ne devient pas kâfir, avant iqâma el hujja, pour faire la distinction entre lui et l’apostat (murtadd). Il n’y est pas question de distinction entre l’ism et le hukm. Pour mieux comprendre, il faut revenir à la définition du murtadd que nous proposent plusieurs savants. Tous s’accordent à dire qu’au niveau de la langue, apostasier, c’est revenir sur quelque chose dans l’absolu. Dans la religion, il consiste à renoncer verbalement à la religion ou dans les actes.[14]

 

Râshid e-Râshid lui-même corrobore ce principe dans ‘âridh el jahl où il dresse une liste des savants des quatre écoles qui l’entérinent, avant de conclure : « … Quant à celui qui commet du shirk, dans la mesure où il n’a pas accès à la science, comme ceux qui vivent dans les pays non-musulmans et dans les sociétés où il n’y a pas de prédicateurs qui appellent au tawhîd, de sorte qu’il ne peut remédier à son ignorance, dans ce cas, il est excusable, selon l’opinion la plus vraisemblable des savants. »[15]

 

• Or, il est possible de conjuguer entre ces deux consensus, qui, en apparence, se contredisent, en disant qu’en temps normal nul n’est censé ignoré la loi, mais que l’exception n’échappe pas à la règle. Malheureusement, dans certains endroits et à certaines époques, c’est l’exception qui prédomine. Ainsi, comme souvent entre traditionalistes, les divergences sont plus sur la forme que sur le fond.

 

En faisant en effet un résumé des paroles des savants des différentes tendances sur le sujet, on se rend compte paradoxalement que leur discours se rejoint.

 

Les cas où l’ignorance n’est pas une excuse dans les questions évidentes, non dans les questions subtiles qui réclament de faire iqâma el hujja.

 

  1. Celui qui vit en terres musulmanes ou dans un pays limitrophe.
  2. Celui qui vit à une époque où le savoir est répandu et accessible à tous.
  3. Celui qui a la possibilité de poser des questions aux savants sur les choses qu’il ignore.

 

 Les cas où l’ignorance est un facteur excusable dans les questions évidentes et à fortiori dans les questions subtiles

 

  1. Celui qui vit dans les périodes de fatra (sans prophétie) ou dans celle où la lumière de la prophétie s’est estompée.
  2. Celui qui vit en terre ennemi, étant donné qu’en principe, le savoir n’y est pas répandu.
  3. Le bédouin qui vit loin des villes.
  4. Le nouveau converti.
  5. Et, par analogie, tous ceux qui répondent au même signalement.

 

Pour faire cette classification, je me suis paradoxalement aidé du livre ‘âridh el jahl de Râshid e-Râshid.[16] Ainsi, l’état d’ignorance n’est pas une excuse en soi, mais il faut tenir compte d’un facteur qui est extérieur à l’individu et qui est indépendant de sa volonté, soit l’impossibilité d’avoir accès au savoir, pour une raison ou pour une autre. Wa Allah a’lam !

 

• Notre ami étend ce consensus à l’école hanafite,[17] mais nous savons désormais de quoi il en retourne réellement. Nous avons vu notamment que le maitre éponyme faisait allusion aux trois formes de tawhîd, non particulièrement au domaine de l’Unicité. Nous avons vu également que la négation des Noms et Attributs divins était à mettre au compte du shirk au même titre que le culte des tombeaux. Rien ne prête à dire en regard des textes qu’il faille distinguer entre les formes de tawhîd en matière d’iqâma el hujja. Quiconque prétend le contraire doit en avancer la preuve sans n’inverser les rôles. En outre, ce consensus revendiqué par les légistes modernes des quatre écoles et que Râshid e-Râshid a pris soin de compiler ne s’arrête pas au shirk ‘amalî. Il s’étend à la négation des Noms et Attributs, au caractère obligatoire d’un des piliers de l’Islam, etc. Or, ni ses fameux légistes ni Râshid e-Râshid ni les anti ‘udhr purs et durs ni même notre ami n’avancent qu’aucune excuse n’est accordée dans ces autres domaines ; pourquoi, alors, faire exception au shirk ‘amalî ? C’est celui qui lui attribue ce caractère exclusif qui doit en apporter la preuve, non celui qui s’en tient à la règle générale, n’inversons pas les rôles !

 

Wa Allah el musta’ân, pour reprendre une expression chère à Sheïkh Muqbil – paix à son âme – !

 

 

 

Par : Karim Zentici

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[2] Voir : minhâj e-sunna (5/240).

[3] Voir : tafsîr el Qâsimi (5/1307-1308).

[4] El fisal d’ibn Hazm (3/302)

[5] La vache ; 85

[6] Le repas céleste ; 14

[7] El fisal d’ibn Hazm (3/142)

[8] Majmû’ el fatâwa (23/346-347).

[9] Les ornements ; 22

[10] La caverne ; 104-105

[11] Voir : e-tibyânfî ta-sîlmasâil el kufrwa el îmânde Fathî el Mawsilî (232-238) ; l’auteur imagine un débat sur le takfîr d’un cas particulier ayant commis un « acte » de mécréance. Ce débat est retranscrit dans les fatâwâ e-sa’diya (578-584).

[12] Pour être plus précis, ibn Taïmiya attribue ce consensus aux grandes références de l’Islam. Voir : Majmû’ el fatâwa (11/407-408).

[13] Sharh e-Nawawî (1/205). Il dit mot à mot : baqâ ism e-dîn ‘alaïhi. Juste avant, Nawawî affirme au sujet de celui qui ne reconnait pas le troisième pilier de l’Islam : « Ainsi, nous pouvons dire la même chose concernant tous ceux qui renient un élément connu de façon élémentaire de la religion, dans la mesure où sa connaissance est répandue : comme les cinq prières, le jeûne du ramadhân, la grande ablution après les rapports sexuels, l’interdiction de l’adultère, l’alcool, le mariage consanguin, etc. Cela ne concerne pas ceux qui viennent d’embrasser l’Islam et qui ne connaissent pas ses lois. Les renier avec ignorance ne rend pas mécréant. » Sharh sahîh Muslim (1/205). Ibn Qudâma a également un discours qui va dans ce sens. Voir : el mughnî (8/131).

[14] ‘âridh el jahl (p. 345).

[15] ‘âridh el jahl (p. 224).

[16] ‘âridh el jahl (p. 213).

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Publié par mizab - dans Takfir
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