Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 11:43

 

 

Dialogue entre un quiétiste et un chrétien flic

(Partie 4/2)

 

Les mutakallimîns tendent vers la voie des Juifs, et les soufis vers la voie des chrétiens[1]

 

Le mu’tazilisme est très proche de la religion juive selon les propres aveux du chef fondateur de la secte mâturîdite, Abû Mansûr.[2] Ibn Taïmiya fait remarquer en effet que les rationalistes musulmans avaient des liens très étroits avec les juifs. Ces derniers se plaisaient à faire un parallèle entre leur crédo et les cinq principes mu’tazilites. Il était tout à fait normal pour eux de consulter les livres références des rationalistes musulmans. Ils en arrivèrent à avoir les mêmes raisonnements pour éluder les points obscurs de leurs enseignements qui touchent au « Théo ».

 

En parallèle, de nombreux soufis s’inspirent de l’ascétisme chrétien. L’apport des pratiques païennes que les chrétiens ont emprunté au paganisme d’antan fait rage dans les confréries musulmanes. En outre, les juifs sont des assimilateurs (mushabihha) anthropomorphistes en attribuant à Dieu des attributs humains perfectibles. Tandis que les chrétiens sont des mushabihha en attribuant aux humains des Attributs divins parfaits.[3]

 

On comprend mieux désormais le fameux adage d’ibn ‘Uyaïna : « Ceux qui, parmi nos savants, s’égarent ressemblent aux Juifs et ceux qui, parmi nos adorateurs, s’égarent ressemblent aux chrétiens. »[4]

 

L’égarement est propre aux chrétiens, et l’animosité et l’injustice sont propres aux juifs, mais cela ne veut pas dire que les juifs ne sont pas égarés ni que les chrétiens ne fassent pas preuve d’injustice, mais nous parlons ici de leur ascendant.[5]

 

C'est pourquoi le savoir des anciens tournait autour de deux éléments :

  1. Connaitre leur Bien-aimé en qui ils donnaient foi à travers Ses Noms et Attributs, ainsi que ses Lois.[6]
  2. Et œuvrer pour ce Bien-aimé à travers les actions légiférées par Ses Lois.

 

Ils se distinguaient ainsi de deux catégories d’individus :

    • Ceux qui étaient portés vers la connaissance du Créateur, les discussions et la théorie (les mutakallimîns) ;
    • Ceux qui étaient portés vers l’amour du Seigneur, l’ascétisme et la pratique (les soufis).

 

Les premiers se concentraient sur le savoir aux dépens des actes, et les seconds se polarisaient sur les actes aux dépens du savoir.

Chacun d’eux s’égarait par un côté et prenait ses distances avec la voie des anciens qui reposaient sur la bonne connaissance des Noms et Attributs divins, doublés des bonnes œuvres dont ils puisaient la légitimité dans les textes du Coran et de la sunna.[7]

 

La salafiya

 

Il est notoire que les traditionalistes désignent les Compagnons du Messager d’Allah (r), et leurs fidèles successeurs à travers les siècles, et jusqu’à la fin des temps. Avec l’émergence des sectes hérétiques, les représentants de la vérité ont cherché à se démarquer de celles-ci en se donnant des noms qui puisent leur légitimité dans les textes sacrés : « les adeptes de la sunna » « ahl e-sunna wa el jamâ’a » « el firqa e-nâjiya » « e-tâifa el mansûra » « ahl el hadîth wa el athar », etc.

 

C’est dans cette optique que le terme salafî s’imposa dans les rangs, car il symbolise parfaitement la fidélité à l’orthodoxie millénaire. Il incarne la voie pure qui est conforme à la compréhension des Compagnons et des générations glorieuses. Le vocable « salafî » est synonyme des autres surnoms des traditionalistes. Prêcher le chemin des anciens à travers la « da’wa salafiya », c’est inviter en fin de compte à suivre le vrai Islam et la vraie sunna qui s’illustre dans le retour aux sources de la religion. Des sources pures et limpides comme aux premiers jours de la Révélation que le Prophète (r) a transmise aux nobles Compagnons.

 

Dans hukm el intimâ ilâ el firaq wa el ahzâb wa el jamâ’ât el islâmiya (p. 21), Sheïkh Bakr Abû Zaïd nous offre l’analyse suivante : « Lorsque ces sectes affiliées à l’Islam ont fait leur apparition, et qu’elles se sont séparées de la colonne vertébrale de la communauté musulmane, les traditionalistes se sont fait appeler par des noms légitimes permettant de distinguer entre l’orthodoxie musulmane et les sectes adeptes des mauvaises pulsions (el ahwa). Ces noms peuvent être reconnus à l’origine par la législation : el jamâ’a, e-tâifa el mansûra, el firqa e-nâjiya. Ils peuvent provenir également de leur conformité à la Tradition face aux innovateurs. Ainsi, les traditionalistes ont gardé le lien avec la première époque en se faisant appeler : les anciens,  ahl el hadîth, ahl el athar, et ahl e-sunna wa el jamâ’a.

 

Ces nobles appellations sont complètement différentes de celles attribuées à n’importe quelle secte, pour les raisons suivantes :

 

Premièrement : ces différentes appellations n’ont jamais coupé le lien – ne serait-ce qu’un instant – avec la nation islamique depuis sa formation et qui est basée sur la voie prophétique. Elles incluent tous les musulmans qui suivent le chemin de la première génération, et des références reconnues dans l’enseignement des sciences, l’approche des textes, la nature de la prédication, dans la nécessité de cantonner la secte sauvée aux traditionalistes. Ces derniers sont les adeptes de ce manhaj qui va se perpétuer jusqu’à la fin des temps conformément au hadîth : « Une partie de ma communauté sera toujours maintenue sur la vérité. »

 

Deuxièmement : elles englobent l’Islam dans son ensemble, et que représentent le Coran et la sunna. Elles s’en tiennent ni plus ni moins aux textes sans dévier en quoi que ce soit de leur signification.

Troisièmement : certaines de ces appellations puisent leur origine dans l’authentique Tradition ; d’autres ont vu le jour en réaction aux gens des passions et aux sectes égarées afin de réfuter leurs innovations, de se distinguer d’eux, d’enlever toute confusion dans l’esprit des gens, et de manifester l’opposition à leurs tendances. Avec l’éclosion de la bid’a, ils se sont distingués par le vocable « e-sunna » ; puis, plus tard, en opposition au mouvement de la pensée, ils se sont identifiés au « hadîth wa el Athar » ; l’innovation et les passions se sont énormément répandues dans les dernières générations, c’est pourquoi ils ont pris l’étiquette « hadî e-salaf » (la voie des anciens ndt.), etc.

 

Quatrièmement : les notions d’alliance (l’amour et la haine en Dieu) ont été établies au nom de l’Islam non au nom d’un slogan quelconque, que celui-ci porte un nom ou non. Leur seul critère dans ce domaine, c’est le Coran et la sunna.[8]

 

Cinquièmement : ces appellations ne les poussent nullement à adhérer aveuglément à une personne en dehors du Prophète (r).

 

Sixièmement : ces appellations n’engendrent nullement l’innovation, la désobéissance à Allah, ou l’adhésion aveugle à une personne ou à un groupe en particulier. »

 

Qui sont les salaf sâlih ?

 

D’un point de vue linguistique : salaf est le pluriel de sâlif qui signifie prédécesseur. Les salaf correspondent donc à l’ensemble des prédécesseurs comme dans le Verset : (Nous en avons fait des prédécesseurs et un exemple pour les générations suivantes).[9]

 

El Baghawî nous en donne l’exégèse : « ... les salaf représentent les générations précédentes ; Nous les avons fait venir en premier afin que les générations suivantes tirent des leçons et prennent exemple sur eux. » Ibn el Athîr explique quant à lui : « Les salaf de quelqu’un sont les personnes qui l’ont précédé dans la mort parmi ses ancêtres et sa famille. C'est pourquoi les gens de la première époque parmi les successeurs des Compagnons furent appelés les salaf e-sâlih (les pieux Prédécesseurs). »

 

Pour cerner ce terme plusieurs définitions terminologiques ont été proposées, dont voici les principales :

  1. Il correspondrait aux Compagnons exclusivement ;
  2. Ou bien aux Compagnons et à leurs successeurs (tâbirûn) ;
  3. Ou encore aux Compagnons, à leurs successeurs, et aux successeurs des successeurs (tâbirû e-tâbi’în) ;
  4. Il correspondrait aussi aux générations avant le cinquième siècle (de l’Hégire). Les partisans de cette opinion prétendent que cette tendance (les salaf) est délimitée dans le temps à une période déterminée sans pouvoir la franchir. La pensée islamique aurait évolué ensuite sous la conduite de ses adeptes.

 

 Or, est-il suffisant pour comprendre le terme salaf de le définir à travers des périodes déterminées dans le temps ? Si l’on conçoit que ce terme est synonyme, d’un point de vue temporel, aux trois premières générations comme le dénotent les hadîth délimitant l’âge d’or des musulmans, doit-on ainsi considérer toute personne ayant vécu dans cette période comme un modèle parmi les anciens ?

 

Nul doute que la réponse est non et que cette conception est erronée ! Bon nombre de sectes en effet ont vu le jour au cours de cette période. L’éloignement dans le temps n’est donc pas suffisant pour déterminer le concept de salaf. Il est néanmoins primordial de lier à l’élément temporel, un autre critère et non des moindres. Autrement dit, il est impératif de concorder avec les textes du Coran et de la sunna dans la réflexion. En ayant une pensée qui s’oppose au Coran et à la sunna, on ne compte pas dans le cercle des salafîs, bien qu’on ait pu vivre au sein des Compagnons ou de leurs successeurs.[10]

Ainsi, la présence d’un individu quelconque à cette époque ne suffit pas pour juger de son adhésion à la tendance des anciens. Il doit en plus de cela être fidèle au Coran et à la sunna dans ses paroles et ses actes, soit être conformiste non innovateur ! C’est pourquoi bon nombre de savants précisent en désignant les anciens : les salaf e-sâlih (les pieux Prédécesseurs). L’Imam e-Saffârînî a dit : « La tendance des anciens comprend : le chemin des nobles Compagnons (y), de l’élite parmi leurs fidèles successeurs, de leurs successeurs, et des grandes références de la religion reconnues comme telles. Ils sont connus pour la place illustre qu’ils occupent au sein des musulmans ; leurs paroles se sont propagées de génération en génération. Tous les individus coupables d’avoir innové dans la religion ne comptent pas dans leurs rangs. Ceux-là mêmes qui se distinguent par de mauvaises appellations à l’exemple des kharijites, des râfidhites, des qadarites, des murjites, des jabarites, des jahmites, des mu’tazilites, des karrâmites, etc. »[11]

 

Cet Imam a fait preuve de réserve. Il a considéré que les anciens à prendre en référence doivent être reconnus pour leur autorité sans n’avoir été coupables d’innovation. Les hommes des premiers siècles ne sont pas tous des exemples ! Seule l’élite parmi eux constitue la référence. Celle-ci renferme les Compagnons, les grands imams parmi leurs successeurs, et leurs successeurs d’après. Leur prépondérance est incontestable. Ils sont célèbres pour leur attachement à la Tradition à tel point qu’ils en sont devenus les références. Ils ont, par ailleurs, non seulement pris leur distance avec l’innovation, mais ils ont mis la communauté en garde contre ses méfaits.

 

Ibn Ma'sûd affirme (t) : « Si vous devez suivre quelqu’un, alors choisissez-le parmi ceux qui ne sont plus de ce monde, car le vivant n’est pas à l’abri des tentations. Tandis que les Compagnons de Mohamed (r) étaient l’élite de cette communauté ; ils avaient les cœurs les plus purs, les sciences les plus approfondies, et faisaient le moins d’affectation possible. Des gens qu’Allah a élus pour être aux côtés de Son Prophète (r), et pour propager Sa religion. Imprégnez-vous donc de leurs mœurs et de leur tendance, car ils étaient sur le droit chemin. »[12] L’Imam Ahmed établit quant à lui : « Les fondements de la Tradition chez nous consistent à s’attacher au chemin des Compagnons du Messager d’Allah (r), de les suivre et de s’éloigner des innovations. »[13]

E-Sam’ânî nous donne les détails suivants : « E-salafî avec une fatha sur le sîn et le lâm, et avec un à la fin, signifie s’affilier aux salafs et adhérer à leur tendance comme on a pu l’entendre d’eux. »[14] Après avoir cité les paroles de Sam’ânî, ibn el Athîr ajoute : « Certains savants étaient connus par ce surnom. » Dans certains de ses ouvrages, Sheïkh el Islam ibn Taïmiya surnomme salafî ceux qui adhéraient à la tendance des anciens sur la question d’el fawqiya.[15] De son côté, dans e-siar, e-Dhahabî affirme : « Il requiert au savant érudit (Hâfizh) d’être pieux, intelligent… et salafî. »[16] Il a dit également dans la référence en question au sujet de Dâraqutnî : « L’homme n’a jamais touché aux sciences scolastiques (el kalâm) ni à la polémique ; il ne s’est jamais investi dans ces choses, il était plutôt un salafî. »[17]

 

À suivre…

                     

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 

 

[1] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (2/43).

[2] Voir : kitâb e-tawhîd (p. 87).

[3] Voir : dar-u e-ta’ârudh d’ibn Taïmiya (7/94-95).

[4] Voir notamment : tafsîr ibn Kathîr (2/351).

[5] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (22/307).

[6] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (3/333).

[7] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (2/41).

[8] Conformément à la compréhension des anciens.

[9] L’ornement ; 56

[10] Voir : Wasatiya ahl e-sunna baïna el firaq du Docteur Mohammed Bâ karîm (p. 96-101) dont nous avons légèrement modifié l’extrait.

[11] Lawâmi’ el anwâr (1/20).

[12] Sharh e-sunna d’el Baghawî (1/214).

[13] Sharh usûl i’tiqâd ahl e-sunna d’e-Lâlakâî (1/156).

[14] El ansâb (3/273).

[15] Elle établit qu’Allah est au-dessus de Sa création. (N. du T.) Il a donné ce surnom à un certain nombre de savants. Voir bayân talbîs el jahmiya (1/122) et Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (207/7, 134/7).

[16] Siar a’lâm e-nubalâ (12/380).

[17] Idem. (17/457)

Partager cet article

Repost 0

commentaires