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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 18:55

 

 

Regard sur les revenants

(Partie 1)

 

« Les femmes du monde arabe savent bien que leur combat pour l'émancipation implique à la fois la fin du pouvoir patriarcal, dont la plupart des hommes se font les complices, et l'éradication d'une religion qui en justifie la prépondérance. »

(Raoul Vaneigem / né en 1934 / De l'inhumanité de la religion / 2000)

Un internaute interpella l’auteur de ses lignes afin qu’il jette un œil sur l’ouvrage ô combien intéressant, malgré les préjugés de départ, les revenants de David Thomson. Je dis préjugés, car les phénomènes qu’il dépeint m’apparaissaient plus comme un fait de société que comme une somme théologique. Après lecture, je n’en démords pas moins, mais je peux affirmer que la thérapie a marché. Il fallait être sacrément masochiste pour aller jusqu’au bout d’un livre qui dévoile non sans amertume les vilaines tribulations d’individus qui sont mis au compte de ma communauté, ce que je ne conteste pas le moins du monde. D’ailleurs, je n’ai pas pour ambition ici d’associer ma voix à la horde en jetant en pâturage – en guise de garantie pour amadouer la populace en liesse – ces êtres victimes d’une société en mutation, en panne d’identité, qui jette dans les bras de la « religion » ses enfants qu’elle n’a pas sus ni pus gardé. Une fois cette cure de flagellation achevée, je me tourne vers le clavier pour coucher mes impressions à froid et à chaud à travers une série d’article dont voici le préambule.

 

Préambule

 

Thomas Deltombe, qui fut voué aux gémonies pour le crime assassin dont s’est targuée sa plume en proie au syndrome de Stockholm, revient à la charge pour installer le décor qui entoure le retour des revenants à la réalité. L’homme de la cinquième colonne nous dessine les contours, cinglant de la température ambiante, au détour d’une croustillante interview. L’islamophobie, se plaint-il, est à l’évidence un instrument de pouvoir. Il s’agit d’une façon relativement récente – elle date de deux ou trois décennies – de reformuler le racisme d’antan. Il s’agit, en d’autres termes, d’un encodage. Là où l’on parlait des « Arabes », on parlera des « musulmans ». Là où l’on disait vouloir défendre la « civilisation chrétienne », on privilégiera désormais les supposées « valeurs de la République française ».

 

Toute une série de grandes « valeurs », un peu trop facilement qualifiées de « françaises », sont ainsi mobilisées – au sens quasi militaire du terme – pour ériger et maintenir une barrière symbolique qui sépare « eux » et « nous » : la laïcité, la condition des femmes, la liberté d’expression, etc.

Tout ce discours, qui a émergé dans les années 1980, au moment où les élites françaises découvraient les « Français issus de l’immigration », systématiquement décrits comme des Français de seconde zone car « culturellement différents », fonctionne comme un code qui permet de dire le racisme sans le dire explicitement. Cet encodage, cette façon de dire sans dire, est la marque de fabrique de l’islamophobie : c’est cela qui a permis de régénérer le racisme dont on disait, dans la période qui a immédiatement suivi la décolonisation, qu’il était condamné à disparaître.

 

Il suffit de regarder les résultats des sondages régulièrement effectués sur le « sentiment des Français à l’égard de l’islam », notamment dans les périodes marquées par des attentats, pour comprendre que l’islamophobie est un moyen assez puissant de « rassembler les Français ». C’est aussi un moyen pour les responsables politiques de gagner des élections et, pour certains journalistes, de gagner de l’argent.[1]

 

Un Retour en arrière pour un regard plus récent

 

L’infâme fait un judicieux parallèle entre la période coloniale et la psychose frénétique qui déboucha sur la situation actuelle dans un article édifiant qui reprend pour trame de fond le constat de Fanon, un témoin oculaire du passé récent de la France. En voici de larges passages :

 

Pour utiliser les mots de Fanon, lance l’apollon en tongues, l’expression formelle du racisme « se renouvelle », « se nuance », « change de physionomie », « se camoufle » et « se farde ». Et c’est par ce mécanisme, cette adaptation, cette mise à jour, que le racisme, loin de disparaître, peut au contraire se perpétuer

 

Soulignant ainsi le phénomène de l’encodage du discours raciste, et distinguant au passage ce qu’il appelle le « racisme vulgaire » de ce que l’on pourrait appeler le « racisme distingué », Fanon indique que ce n’est évidemment pas le problème du racisme qui a disparu mais bien l’« aspect du problème » qui a été « profondément modifié ». Fanon note que, ce faisant, et pour justifier leur domination, les sociétés qui se croyaient jusque-là biologiquement supérieures mettent de plus en plus en avant leur système de valeurs. Et cite un exemple qui, quoique faisant surtout référence à la guerre d’Algérie à l’époque, ne manquera pas de nous rappeler les discours de certains responsables politiques et médiatiques contemporains : « les “valeurs occidentales” rejoignent singulièrement le déjà célèbre appel à la lutte de “la croix contre le croissant”.

 

Si les formes du racisme évoluent, le fond, lui, demeure. Plus encore : c’est même parce que l’aspect du problème évolue que le problème peut se perpétuer. C’est par ce mécanisme d’adaptation que la société française, comme toute société coloniale, est restée une société raciste. Et Fanon insiste bien sur ce point central de la mécanique raciste, qui nous aide à penser l’islamophobie contemporaine : le racisme a pour caractéristique d’être à la fois systémique et total.

 

Fanon nous met en garde contre le piège tendu par le renouvellement formel du racisme : ce n’est pas parce qu’il « se camoufle » et « se farde », ce n’est pas parce qu’il deviendra plus « acceptable », que le racisme n’a pas l’horreur en horizon.

 

Ce qu’il importe de retenir de tout cela, c’est que les formes du colonialisme, mélange singulier de racisme et de guerre, se renouvellent perpétuellement et se cachent sans cesse pour lui permettre de perdurer. Et c’est cette plasticité du colonialisme, cette capacité à muter, à se camoufler et à étendre son champ d’action, qui a permis à la France de demeurer une société coloniale – donc raciste – bien des décennies après l’indépendance formelle de ses colonies.

 

Le système colonial, note-t-il, cherche à « valoriser » la culture indigène, à « célébrer » les coutumes traditionnelles et va même jusqu’à stigmatiser les « racistes » les plus caricaturaux, les plus vulgaires, qui flétrissent trop ostensiblement la culture dominée. La conquête des esprits se poursuit donc, sur le mode sournois de la dénégation : les systèmes de domination sont toujours plus efficaces lorsqu’ils incorporent des mécanismes d’euphémisation et de dénégation.

 

Manipulée par le système raciste, la culture se transforme également en arme entre les mains des colonisés. Face à l’offensive coloniale, de plus en plus subtile, les colonisé.e.s cherchent des parades. Et, après avoir vainement cherché à « s’assimiler », c’est-à-dire à incorporer les « valeurs » promues par le conquérant, que celui-ci respecte d’autant plus rarement lui-même qu’elles ont pour fonction première d’en exclure les dominés, il se rétracte dans sa culture et l’érige en culte. Ainsi risque de se développer, chez le colonisé, ce que Fanon appelle un « esprit sectaire », et que nos contemporains ont plutôt tendance à qualifier de « fanatisme », d’« intégrisme » ou de « fondamentalisme ».

 

Tout à sa tentative de « valoriser » la culture des colonisés, pour mieux la neutraliser, le colonialisme s’immisce dans les affaires musulmanes. « On assiste, écrit Fanon, à la mise en place d’organismes archaïques, inertes, fonctionnant sous la surveillance de l’oppresseur et calqués caricaturalement sur des institutions autrefois fécondes… » Il s’agit ni plus ni moins que d’une entreprise de simulacre et de mystification

 

La « bataille » du voile

 

C’est le texte « L’Algérie se dévoile », publié en 1959, qui nous donne le plus d’éléments sur la façon dont Fanon envisage l’« islam » – au sens culturel du terme – comme un instrument d’affrontement entre le système colonial et les colonisé.e.s. Ce texte analyse la « bataille » qui, en pleine guerre d’Algérie, se joue autour du voile des Algériennes : « Ce voile, élément parmi d’autres de l’ensemble vestimentaire algérien, va devenir l’enjeu d’une bataille grandiose, à l’occasion de laquelle les forces d’occupation mobiliseront leurs ressources les plus puissantes et les plus diverses, et où le colonisé déploiera une force étonnante d’inertie. »

 

Fanon décrit comment l’administration coloniale instrumentalise, à travers la question du voile, la situation féminine dans le but de stigmatiser la société algérienne tout entière :

« L’administration dominante veut défendre solennellement la femme humiliée, mise à l’écart, cloîtrée… On décrit les possibilités immenses de la femme, malheureusement transformée par l’homme algérien en objet inerte, démonétisé, voire déshumanisé. Le comportement de l’Algérien est dénoncé très fermement et assimilé à des survivances moyenâgeuses et barbares, avec une science infinie. La mise en place d’un réquisitoire-type contre l’Algérien sadique et vampire dans son attitude avec les femmes, est entreprise et menée à bien. L’occupant amasse autour de la vie familiale de l’Algérien tout un ensemble de jugements, d’appréciations, de considérants, multiplie les anecdotes et les exemples édifiants, tentant ainsi d’enfermer l’Algérien dans un cercle de culpabilité ».

 

Cette guerre psychologique contre le voile, que Fanon compare à un viol individuel et collectif, provoque presque mécaniquement une réaction, à la fois individuelle et collective, dans la société colonisée. Se sentant humilié.e.s, les Algérien.ne.s se cramponnent à cette tradition vestimentaire. Même les femmes non voilées, que le colonialisme cherche à enrôler, réagissent : « Spontanément et sans mot d’ordre les femmes algériennes dévoilées depuis longtemps reprennent le haïk, affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France. » Le voile devient ainsi une arme de résistance…

 

À suivre…

                     

Par : Karim Zentici

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Publié par mizab - dans Divers
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