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1 avril 2017 6 01 /04 /avril /2017 12:12

 

L’invention de La Mecque

(Partie 6/1)

Ibn Taïmiya rapporte l’adage arabe selon lequel l’amour rend sourd et aveugle ! Majmû’ el fatâwâ (9/314).

Matthieu 13 : 13 : "parce qu’ils regardent sans regarder et qu’ils entendent sans entendre ni comprendre."

« Ils ne comprennent pas, ils ne discernent pas, car leurs yeux sont encrassés, au point de ne plus voir, leurs cœurs le sont Aussi, au point de ne plus saisir ! » (Essaie 44 : 18). Le Nouveau Testament répète cette leçon dans Marc 4 : 11-12 et Matthieu 13 :11-15.

 

 

Prologue

 

À vouloir démontrer l’évidence, on ne fait que la rendre floue. C’est d’ailleurs tout l’intérêt des thèses farfelues qui revisite l’Histoire à des fins pas toujours catholiques ! À quoi bon vouloir prouver par un sophisme éhonté que le soleil pointe au zénith, si ce n’est que la poussière lancée dans sa direction n’entamera jamais sa lumière. On cherche à tout prix à noyer tout ce qui bouge sur la berge de ses phobies ! Humble, tout chercheur digne de ce nom, fait profil bas. On ne construit pas de théorie loufoque sur des bribes d’informations, ne serait-ce qu’au minimum, sans parler d’honnêteté intellectuelle – ne soyons pas trop exigeant –, pour échapper au ridicule. « Je sais que je ne sais pas » disait le sage, et le savoir est une mer sans rivage, alors que la culture, c’est comme la confiture…

 

Michel Orcel apporte sa pierre à l’édifice ! Dans L’invention de l’Islam, il confronte sereinement, avec la plus stricte neutralité, le corpus islamique à la science laïque contemporaine. Pour se faire, comme tout chercheur, il est retourné aux sources. Cependant, prenant en compte que l’essentiel des sources musulmanes est constitué de sources orales et que celles-ci ont été compilées par écrit tardivement, deux ou trois siècles après le prophète de l’Islam, Orcel est allé chercher d’autres éléments, des éléments « parallèles », exogènes. Il a ainsi utilisé des sources grecques, arméniennes, syriaques, non musulmanes, ou encore des sources musulmanes secondaires, qui ont été souvent écartées par la tradition.

 

Pour notre chercheur, les éléments externes à la Tradition musulmane, viennent le plus souvent corroborer celle-ci. Que ce soit sur l’existence du Prophète de l’Islam ou bien sur la « constitution » du Coran, « il semble bien que l’islam soit mieux loti que le christianisme » pour lequel les plus anciens témoignages et textes (biographiques et dogmatiques) date de prés d’un siècle après la mort de Jésus. De même, nier l’existence de la Mecque et de la Kaaba avant l’époque des califes Omeyyades comme le font certains tenant de l’hyper-criticisme (pour ne pas dire certains « révisionnistes »), pour l’auteur « cela relève aujourd’hui non de l’hypothèse scientifique, mais de l’idéologie et presque de la mauvaise foi, tant sont nombreux les indices et témoignages contredisant cette thèse ».[1]

Patricia Crone et Michael Cook défient le récit traditionnel selon lequel le Coran fut compilé du vivant de Mahomet quand ils écrivent « Aucune preuve de l'existence du Coran sous aucune forme n'existe avant la dernière décade du VIIe siècle de l'ère commune. » Ils soulèvent aussi le débat sur la précision de quelques-uns des récits « historiques » donnés par le Coran. On admet le plus souvent que le travail de Crone et Cook renouvelle l'approche dans sa reconstruction de l'histoire des origines de l'islam, mais leur récit alternatif de cet islam originel fut à l'origine quasi unanimement rejeté. Josef van Ess récusa leur thèse disant « qu'une réfutation n'est peut-être pas nécessaire vu que les auteurs ne font aucun effort de démonstration dans le détail... Là où ils ne donnent qu'une nouvelle interprétation de faits bien connus, ils ne sont pas décisifs. Mais là où les faits acceptés sont consciemment mis sous le tapis, leur approche est désastreuse. »

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Historicit%C3%A9_de_Mahomet#cite_ref-40

 

Pour ce qui concerne les thèses révisionnistes, quant à la non-existence de Mahomet, elles sont, pour l'instant, dépassées. Elles ont toutefois eu un grand mérite : ouvrir de nouveaux paradigmes. Pour paraphraser J. Johns, l'absence d'une preuve n'est pas la preuve d'une absence.

 

L'approche historico-critique est bien entendu un dénominateur commun des orientalistes depuis les travaux de Ignaz Goldziher. Néanmoins, s'il est bien clair que l'histoire de Mahomet a été sacralisée à des fins de légitimation religieuse, dans un contexte marqué par la canonisation de la tradition islamique, on ne peut plus, pour autant, tomber dans les dérives ultra-critiques du courant « sceptique » représenté par Wansbrough et ses élèves (Gerald R. Hawting et Patricia Crone, entre autres). Certains d'entre eux, notamment Patricia Crone, sont revenus sur leurs thèses quant à l'historicité de Mahomet.

 

Rattrapée par les faits, Patricia Crone, en effet, est revenue en partie sur sa thèse notamment dans deux articles :

- Le premier a été publié en 2007  « Qurays and the Roman army: Making sense of the Meccan leather trade» dans le Bulletin of the School of Oriental and African Studies 70, n°1, 2007, pp 63-88 ;

- Le second en 2008 : What do we actually know about Mohammed?

En outre, même son maître John Wansbrough ne l'a pas suivi, pourtant chef de file de l'école de la critique radicale de l'Islam.

 

Depuis 2007, P.Crone admet l'existence d'un site préislamique, et, il est vrai qu’elle n’a plus vraiment le choix avec les découvertes archéologiques récentes, notamment les graffitis qui témoignent de l’existence des chemins de Pèlerinage à la Mecque.

 

Pour ce qui concerne la naissance de l’islam proprement dit, souligne Michel Orcel dans un interview, en passant au crible tous les témoignages externes, il m’apparaît en effet que seul le Prophète a une existence réelle dans les chroniques qui lui sont contemporaines ou de peu postérieures.  Il n’y a aucun témoignage externe de l’existence de Jésus avant Flavius Josèphe, soit à la fin du 1er siècle, et encore s’agit-il d’un témoignage en partie interpolé.[2] On voit donc que, de ce point de vue, l’avantage est indubitablement du côté du Prophète de l’islam – même si ses traces sont très floues.

En revanche, du point de vue interne, la Sira est si tardive et les hadiths si peu fiables (d’un point de vue historique), qu’on ne peut rien tirer de certain sur les actes et les propos de Mahomet – même si le cœur de cette tradition a de bonnes chances d’être historique. Pour le christianisme, en revanche, malgré leurs incohérences partielles et surtout l’absence totales de documents d’époque (archéologiques et épigraphiques), les Evangiles sont très convergents et, surtout, l’Evangile de Jean présente un certain nombre de caractères qui peuvent le faire attribuer à un témoin direct, un jeune prêtre juif.

 

Aujourd’hui, ces querelles scientifiques ont franchi les bornes des cercles académiques : l’immigration incontrôlée et même inquiétante que connaît l’Europe, la diffusion d’un islam politique qui a pris auprès des déshérités la place du communisme, l’apparition d’un terrorisme religieux et sacrificiel, parallèlement à l’expansion financière de l’islam wahhabite, tout aussi odieux, ont tout ensemble exacerbé et diffusé (via internet, notamment) l’islamophobie.[3]

 

Paul-Éric Blanrue, qui depuis s’est converti à l’islam, s’est évertué à travers une enquête révisionniste à démystifier l’existence du Christ.[4] Comme par un effet de miroir, nos « amis » catholiques projettent sur leur meilleur ennemi la carence de leurs sources face à l’hypercritique.

 

Michel Orcel pointe du doigt cette nouvelle islamophobie savante : « On exerce son agressivité sur un objet haï en tentant de le démolir de façon à la fois symbolique et rationnelle. La psychanalyse aurait là-dessus son mot à dire. Que peut signifier pour Mingana, Prémare, Gillot ou autres Gallez cette tentative de disqualifier, de discréditer, l’islam et le Coran en les historicisant ? Je l’ignore, mais il va de soi qu’il y a souvent là-dessous du « règlement de compte »…»[5]

 

L’absence de preuves n'est pas forcément synonyme d'absences de faits

 

L’étude de milliers de graffitis en Arabie Saoudite, jusqu’alors délaissés par les chercheurs, nous livrent une photographie de la société arabe et musulmane des débuts de l’islam totalement inédite. Gravés dans la pierre, analysés en masse, ces graffitis du Haute époque islamique écrits en caractères dits coufiques archaïques permettent de jeter un nouveau regard sur l’histoire des débuts de l’islam au VII-VIIIe de l’ère chrétienne et au Iier et IIe siècle de l’hégire que nous ne connaissions que par des textes hagiographiques et relativement tardifs.

 

Pour ne prendre que le cas de l’Arabie, les prospections menées par le Département des Antiquités saoudien dans le cadre du Comprehensive Archaeological Survey fait état de plus d’un millier de textes coufiques non encore étudiés.

Au regard des plus anciens monuments de l’écriture lapidaire arabe d’époque islamique, on est étonné par l’absence de références directes au religieux. Le graffito d’al-Muthallath près de Yanbuʿ en Arabie, daté de 23/643, étonne par son laconisme (Kawatoko, 2005 : 51) : kataba Salma thalath wa ʿishrîn (Salma a écrit en 23). Ce personnage anonyme a gravé son texte afin de marquer son passage en ce lieu et pour rappeler qu’il était l’auteur de la gravure. À cet effet, il introduit directement la datation sans employer le mot sana (année) traditionnellement utilisé. Le début du comput hégirien fut mis en place entre 16/637 et 18/639, sous le califat de ʿUmar (de Prémare, 2002 : 272), ce qui implique que le personnage ait eu connaissance de l’ajustement calendaire.

 

Le formulaire du second graffito le plus ancien, trouvé à l’est d’al-ʿUlâ (Arabie) et daté de 24/644-45 (Ghabbân, 2003 : 337) se place dans la même logique : anâ Zuhayr katabtu zaman tuwuffiya ʿUmar sanat arbaʿ wa ʿishrîn (C’est moi, Zuhayr ! J’ai écrit à l’époque de la mort de ʿUmar, en l’année 24).[6]

À Ruwâwa, près de Médine en 76/695, dans le contexte particulier d’une demande de guérison, nous relevons l’invocation suivante (Râshid, 1993 : 83) : Allâhumma ʿâfi Rabâḥ b. Ḥafṣ ’ûṣî bi-yad Allâh wa l-riḥm (Ô Dieu, rends la santé à Rabâḥ b. Ḥafṣ ; je recommande de se lier à Allâh et à la parenté).

L’épigraphiste regrettera bien sûr que les tous premiers documents épigraphiques entourant l’avènement de l’islam (à Usays en -94 avant l’islam et en Arabie en 23, 24 et 27 de l’Hégire) ne nous fournissent aucun élément en rapport direct avec le religieux.

 

Il paraît par ailleurs très probable que dans le lot des graffiti non datés puissent se trouver des textes antérieurs à l’apparition de l’islam, c’est-à-dire datables d’avant 1/622, date sur laquelle s’accorde la tradition historiographique.

Les graffiti faisant état de la croyance des lapicides, stricto sensu, sont très nombreux en Arabie comme sur l’ensemble du Proche-Orient. Ils ne sont généralement pas datés et apparaissent sous des formulations variées ; les plus brèves, sans doute les plus anciennes, utilisent l’accompli comme l’inaccompli.

 

Il est intéressant de noter que les déclarations de foi les plus anciennes s’adressent à la seule divinité nommée Allâh (ou rabb Seigneur) et que la mention du prophète Muḥammad en est absente. À titre d’exemple, un personnage a laissé un credo sur les parois d’une montagne de Dîsa où il décline les fondements de sa foi, incluant les anges et les livres révélés sans mentionner le (ou les) prophète(s) : âmana Ṣâliḥ b. Abî Ṣâliḥ bi-Llâh wa malâ’ikati-hi wa kutubi-hi (Ṣâliḥ b. Abî Ṣâliḥ croit en Allâh, en ses anges et ses livres). Parfois la croyance se voit évoquée d’une façon assez indirecte à travers la mention des peuples anéantis par Dieu : en 83/702 à Aqraʿ, non loin d’al-Ḥîjr (actuelle Madâ’in Ṣâliḥ) nous lisons : âmantu bi-mâ kadhdhaba bi-hi aṣḥâb al-Ḥijr (j’ai cru en ce que les gens d'al-Ḥijr ont nié).

 

Derrière les particularités textuelles locales propres à chaque site, à savoir le choix d’une formule singulière répétée et recopiée à l’envie, il semble possible d’isoler de grandes tendances comme, par exemple, le recours aux invocations de demande de pardon, de miséricorde ou de bénédiction. Parmi celles-ci, les demandes de pardon sont les plus communes en Arabie comme sur l’ensemble du Proche-Orient. Elles prennent la forme stéréotypée d’une invocation à Dieu en faveur d’un personnage qui, dans la plupart des cas, s’avère être le lapicide lui-même.

 

 Dans la région de Najrân, nous trouvons la plus ancienne mention datable, en contexte, de 27/648.

 

En termes de données matérielles, la plus ancienne mention du prophète remonte à l’année 66/685 sur une drachme arabo-sassanide (Walker, 1941 : 97) ; vient ensuite une pierre tombale égyptienne de 71/691 (Hawary, 1932 : 289) et l’inscription du Dôme du Rocher de Jérusalem datée de 72/692 (Grabar, 1996 : 184).

 

S’attacher à étudier les graffiti exprimant la foi, souligne Frédéric Imbert, le spécialiste en la matière, c’est aussi entrer dans une logique d’argumentum ex silentio comme semble le montrer la question de la présence ou de l’absence du prophète, illustrant notre volonté de retrouver les premières strates de la croyance en islam à partir de ce que les graffiti ne mentionnent pas. Il faudra du temps pour comprendre vraiment les réalités religieuses de l’islam lapidaire que l’on pensait si évidentes. Les graffiti sont des textes qui ne disent que le nécessaire et vont à l’essentiel car la pierre est dure et la gravure difficile, interdisant de s’exprimer autrement que par la concision et l’allusion ; écrire la foi, c’est aussi aller à l’essentiel. Entre ceux qui exploitent les silences des témoignages de la pierre et ceux qui y lisent l’expression d’une croyance immuable, se trouve une voie médiane que la recherche en épigraphie se doit maintenant d’emprunter.[7]

 

À suivre…

                     

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 

 

 

[6] La première inscription citant ʿUmar fut trouvée par le chercheur saoudien A.Ghabban à Qāʿ al Muʿtadil à l’est d’al-ʿUlā en Arabie. Il s’agit d’un texte à portée purement historique daté de 24/644 : anā Zuhayr katabt zaman tuwuffiya ʿUmar sanat arbaʿwa ʿišrīn (C’est moi, Zuhayr ! J’ai écrit à l’époque de la mort de ʿUmar, en l’année 24). Autrement dit, ce graffito est postérieur de seulement 12 ans à la mort du prophète.

Plus récemment, en 2012, deux autres graffiti mentionnant le même personnage ont été découverts par nos soins sur le site d’al-Murakkab près de Najrān au sud de l’Arabie Saoudite. Un graffito unique, récemment trouvé près de Taymā’ en Arabie Saoudite, cite l’événement [de l’assassinat du troisième calife] 17 : Anā Qays al-kātib Abū Kuṯayr, laʿana Allāh man qatalaʿUṯmān b. ʿAffān wa aḥ a ṯṯ a qatla-hu taqtīlan (je suis Qays, le scribe, Abū Kuṯayir. Que Dieu maudisse celui qui a assassiné ʿUṯmān b. ʿAffān et [ceux qui] ont incité à ce meurtre sans pitié!) Le calife ayant été tué à la toute fin de l’année 35 h., le texte doit probablement dater de l’année 36/656, l’année de la bataille du Chameau.

http://www.academia.edu/30937312/Note_%C3%A9pigraphique_sur_la_d%C3%A9couverte_r%C3%A9cente_de_graffiti_arabes_mentionnant_le_calife_%CA%BFUmar_b._al-%E1%B8%AAa%E1%B9%AD%E1%B9%AD%C4%81b_Najr%C3%A2n_Arabie_Saoudite_

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