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13 septembre 2019 5 13 /09 /septembre /2019 16:56

Le tawassul ou l’intercession indirecte

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Ainsi, à l’époque de la Révélation, il ne s’agissait pas de jurer par le Prophète pour influencer la décision d’Allah ou de justifier son intercession par sa simple personne sans passer par ses invocations. Sinon, il aurait été inutile de solliciter les prières de son oncle après sa mort. Il aurait suffit de continuer le procédé consistant à approcher le Très-Haut grâce à la simple évocation de son nom. C’est la preuve si l’en est que l’intercession indirecte (tawassul) s’acquiert grâce aux invocations d’un tiers. Nous avons vu précédemment que les textes scripturaires recensés par les recueils de hadîth authentiques corroborent ce procédé.

 

D’après le recueil d’el Bukhârî, ibn ‘Omar confie que le visage du Bien-aimé implorant la pluie lui inspirait le vers imputé à Abû Tâlib :

 

Cette candeur généreuse qui provoque la pluie

Prend soin de l’orphelin et protège la veuve[1]

 

Aucun musulman n’a jamais dit que pour gagner les faveurs d’Allah, les Compagnons juraient par le Prophète de son vivant ou qu’ils évoquaient sa personne en guise d’intercession.

 

Nous avons démontré ailleurs que même le hadîth de l’aveugle (qui fut rapporté par Ahmed, Nasâî, ibn Mâjah, Tirmidhî, et autre), ayant été décortiqué mot à mot par nos soins, démontre explicitement que l’individu en question sollicita les prières du Messager (r).

 

Selon ‘Uthmân ibn Hanîf, un aveugle se présenta auprès du Prophète pour lui exposer sa requête : « Implore Dieu pour moi afin qu'il me rende la vue !

  • Si tu le désires, suggéra-t-il avec grande commisération, j’adresserai des prières en ta faveur, mais il vaut mieux pour toi que je les reporte (ou selon une version : il vaut mieux pour toi de prendre ton mal en patience, ndt.).
  • Je préfère que tu implores pour moi. »

 

Il lui prescrivit de se purifier avec soin pour ensuite accomplir une prière bipartite au cours de laquelle il prononcerait la formule : « Ô Allah, Je t’implore et m'oriente vers Toi, par l'intermédiaire de Ton serviteur, le Prophète de la miséricorde ! Toi Mohamed, Je m'oriente vers le Seigneur par ton entremise afin qu'Il exhausse mes vœux ! Ô Allah, fais-le intercéder en ma faveur (et selon une version chez Ahmed et el Baïhaqî : et fais-moi intercéder en la sienne) ! » Il observa ces prescriptions à la lettre, et fut guéri.[2]

 

Le début du texte souligne que cet homme atteint de cécité pria l’Élu d’implorer Allah de lui rendre la vue. Sa demande d’invocation fut donc directement adressée au Prophète qui lui recommanda en retour de faire ses ablutions et deux unités de prière dans laquelle il emploierait la formule ci-dessus. Celle-ci fut renforcée par l’invocation du Prophète (r) qui se plia à la volonté de son interlocuteur, qui doit donc sa guérison à cette double action.

 

Dans ce registre, nous avons l’histoire de Rabî’a ibn Ka’b el Aslamî qui raconte : j’ai passé la nuit avec le Messager d’Allah (r) au service de qui je me suis mis en lui apportant notamment son récipient pour ses ablutions : « Demande-moi ce que tu veux, s’exclama-t-il pour me récompenser ! 

  • Fais juste en sorte que je sois en ta compagnie au Paradis, m’empressai-je de répondre en y voyant là une occasion inespérée.
  • Est-ce réellement ce que tu veux ?
  • Je ne désire rien d’autre.
  • Alors, facilite-moi la tâche en veillant à te prosterner le plus souvent possible. »[3]

 

Ainsi, l’intercession du Messager d’Allah (r) en faveur d’un tiers est éventuellement soumise à des conditions, comme elle peut être parasité par un empêchement quelconque (ex. : ses prières en faveur des hypocrites décédés). Rien n’est plus efficace ou presque, pour arriver à ses fins, que de passer par les invocations prophétiques, qui, malgré tout, comme tout moyen, sont potentiellement tributaires de conditions à remplir et d’empêchements à évacuer.  

 

Par exemple, Ibrâhîm n’obtint pas satisfaction le jour où il pria en faveur de son défunt père. De plus, le saint Coran prévint le Prophète (r) qu’il était vain d’intercéder en faveur des hypocrites ayant rejoint l’autre monde : [Tu as beau implorer le pardon en faveur de ces gens-là, Allah ne le leur accordera jamais, car, sur le droit chemin, Il n’allait surtout pas guider les pervers][4] ; [Tu as beau implorer le pardon en faveur de ces gens-là, Allah ne le leur accordera jamais, quand bien même tu t’y emploierais à soixante dix reprises, car, ces gens-là ont renié Dieu et Son Messager, et sur le droit chemin, Allah n’allait surtout pas guider les pervers][5] ; [Ne t’avise pas de célébrer la prière mortuaire sur la dépouille de l’un d’entre eux, et ne te recueille pas devant sa tombe, car ces gens-là ont renié Dieu et Son Messager, et sont demeurés pervers jusqu’à leur dernier souffle].[6] 

 

Les Amis d’Allah, Mohammed et Ibrâhîm, les deux meilleurs êtres que n’a jamais contenu la terre, concède une place énorme auprès de Leur Seigneur qui accorde à leurs prières une attention particulière. Le Très-Haut ne les a pas exaucées pour autant, étant donné que celles-ci ont été confrontées à un obstacle de taille ; l’état de mécréance de ceux à qui elles étaient destinées : [Allah ne transige pas avec l’association, mais, en dehors de cela, Il pardonne à qui Il veut].[7]  Les portes du Paradis sont fermées à jamais pour les hypocrites et les infidèles, et l’intercession de ces deux hommes ne peut rien y changer, aussi honorables soient-ils. Ce refus catégorique ne remet nullement en question le haut rang qu’ils bénéficient.

 

Dans ce registre, nous avons le propos authentique selon lequel l’Élu confie : « Mon Seigneur m’a refusé la permission d’implorer Son pardon en faveur de ma défunte mère, mais il m’a donné l’autorisation, à la suite de ma demande, de visiter sa tombe. »[8]

 

Une injonction coranique est formelle sur l’interdiction de prier en faveur de la dépouille d’un mécréant : [Il n’appartient ni au Prophète ni aux croyants d’implorer le pardon en faveur des païens, fussent-ils leurs proches, une fois qu’ils aient acquis la certitude que ceux-ci seront jeté au milieu des damnés des abîmes infernales].[9] Le Patriarche, lui, il avait une excuse pour le faire : [Ibrahim implora certes le pardon pour son père, il lui en avait fait la promesse, mais dès qu’il acquit la certitude qu’il s’érigea pour toujours en ennemi juré de Dieu, il prit ses distances avec lui, car, bien que magnanime, il était profondément dévoué à Son Seigneur].[10]

 

Nous venons de voir que le Messager (r) recommanda à  Rabî’a, qui avait levé la barre très haute, d’apporter sa contribution afin de réaliser son vœu en multipliant les actes d’adoration, les prosternations en l’occurrence. Le pouvoir de la prière rituelle seule étant insuffisant ici. C’est exactement ce qu’il a fait avec l’aveugle en lui demandant d’associer deux unités de prière à son invocation dans laquelle il solliciterait la faveur du Seigneur en s’appuyant sur l’intercession et la prière de Son bien-aimé. La fin du hadîth est très révélatrice à ce propos : « Ô Allah, fais-le intercéder en ma faveur, s’exclama-t-il. » Autrement dit, fais-le intercéder en ma faveur grâce à son action, non simplement grâce à sa personne ou à son rang.

 

Ainsi, le tawassul légal nous est dévoilé par l’usage des Compagnons qui sollicitaient les faveurs du Très-Haut par l’entremise de Son Prophète, dans le sens où il y avait son intervention en proposant ses invocations et son intercession. Malheureusement, cette subtilité échappa à certains qui pensèrent à tord que l’entremise du Prophète à l’occasion du sermon ou du tawassul faisait allusion à sa simple personne, non à son invocation. C’est réellement se méprendre sur l’usage des Compagnons.

 

Qu’en est-il de l’avis des savants ?

 

L’auteur de la question s’inspire de plusieurs citations imputées notamment à Abû Hanîfa et à son élève Abû Yûsaf stipulant l’interdiction de procéder au tawassul par le biais des personnes. Ibn ‘Abd e-Salâm – qu’Allah ait son âme – s’accorde en substance sur ce principe, sauf qu’il fait exception au Messager en s’appuyant sur l’histoire de l’aveugle sous caution qu’elle soit authentique.[11] Non seulement elle l’est effectivement, mais, apparemment, il ne l’avait pas à l’esprit dans son intégralité au moment d’émettre son avis. Sinon, il aurait vu, qu’en réalité, celle-ci ne va pas à l’encontre de la première partie de sa fatwa, comme elle ne corrobore pas la problématique qui lui fut soulevée dans la question. Alors oui, le propos prophétique n’est pas apocryphe, mais non, il ne touche pas à la question problématique qui nous intéresse ici.

 

Enfin, l’auteur de la question cite un passage d’el Qushaïrî qui, je l’ai démontré ailleurs, ne tranche pas formellement sur la chose. Dans son fameux ouvrage mansak el Imâm Ahmed, el Marrûzî retranscrit l’avis de son maitre, ibn Hanbal, selon lequel les salutations destinées au Prophète (r) à l’occasion d’une invocation expriment un tawassul opéré par le biais de sa personne. Or, ce même Marrûzî cite des grandes sommités, à l’exemple d’Abû Hanîfa, qui disent le contraire. Il rapporte également une narration de ‘Uthmân ibn Hanîf selon laquelle il recommanda à un homme, à une époque où l’Élu ne faisait plus partie de ce monde, de réciter la formule de l’aveugle, à l’exception du passage : « Ô Allah, fais-le intercéder en ma faveur ».

 

J’ai, par le passé, proposé une enquête détaillée sur l’authenticité de cet ajout en procédant à l’analyse technique de sa chaine narrative.[12] J’ai démontré que même dans l’hypothèse où elle n’était pas viciée, elle s’inscrit à contre-courant de la pratique du second Khalife qui eut lieu en présence d’un grand nombre de Compagnons. Au mieux, ce point est sujet à divergence, et, auquel cas, seuls les textes du Coran et de la sunna font autorité pour trancher. En outre, el Marrûzî ramène une fatwa imputée à l’Imâm Ahmed – qu’Allah accepte son œuvre – qui tolère le serment prononcé au nom du Messager (r). C’est pourquoi, il impose une expiation en cas de parjure, au même titre que n’importe quel serment. Il est donc, selon ce raisonnement, aussi légitime de jurer par Mohammed pour gagner les faveurs d’Allah que d’évoquer sa personne en guise d’intercession. Or, cette opinion est contestée par la plupart des grandes références de la religion qui retiennent l’autre avis du fondateur éponyme de l’école hanbalite, interdisant formellement de jurer par n’importe laquelle des créatures, même le Prophète. Ainsi, partant du principe que ce serment est illégitime, aucune expiation n’est prévue en cas de parjure.

Cette fatwa marginale, qui s’inscrit à contre courant de l’avis majoritaire, fut adoptée par un camp au sein de l’école hanbalite, à l’instar du Qâdhî Abû Ya’lâ, Abû Ja’far, le doyen hachémite de la branche iraquienne, ibn ‘Aqîl, etc. La plupart de ces derniers émettent toutefois la restriction que cette loi est spécifique à l’Apôtre de Dieu sur lequel repose le second pilier de l’attestation de foi. Loin de leur concéder ce point, ibn ‘Aqîl autorise indistinctement à jurer par n’importe lequel des envoyés, dans le sens où le serment est valide. Or, la grande majorité des savants, tant anciens que modernes, rejoignent l’autre position d’ibn Hanbal prohibant une telle pratique sans n’accorder aucune dérogation pour le moindre envoyé. À leurs yeux, le sermon est auquel cas nul et non avenu. Les autres représentant des écoles canoniques, Mâlik, Shâfi’î, et Abû Hanîfa, mais aussi une partie des hanbalites corroborent cette dernière tendance.

 

À suivre…

                     

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 

 

[1] Rapporté par el Bukhârî (n° 963).

[2] Voir :  Sahîh el jâmi’ e-saghîr  de Sheïkh Albani (n° 1279).

[3] Rapporté par Muslim (n° 489).

[4] Les hypocrites ; 6

[5] Le repentir ; 84

[6] Le repentir ; 84

[7] Les femmes ; 48, 116

[8] Rapporté par Muslim (n° 976).

[9] Le repentir ; 113

[10] Le repentir ; 114

[11] Dans son fameux recueil de fatwa, ‘Izz e-Dîn ibn ‘Abd e-Salâm émet l’avis que, je cite : « Il est interdit de procéder dans ses prières à l’intercession indirecte d’une créature quelconque à l’instar des prophètes et des vertueux, à l’exception du Messager d’Allah si l’on s’en tient à l’authenticité du texte de l’aveugle cautionnant celle-ci. »

[12] Voir : majmû’ el fatâwâ (1/268-278). Ibn Taïmiya conclut que sa chaine narrative est suspecte à plus d’un titre : elle contredit notamment d’autres narrations qui, elles, sont indiscutables. Et quand bien même elle serait authentique, selon la règle, on retient ce que le Compagnon rapporte du Prophète, non ce qu’il en comprend.

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commentaires

R
Merci beaucoup pour cet article très complet.
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