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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 18:45

Le contrat social 2/3

 

Extrait du Traité de l’amour révérenciel d’ibn Taïmiya.

 

Dans ce registre, nous avons une variété d'alliances contractées ou non sur la base de l’amitié ou de la fidélité envers les rois, les chefs, et les maitres, mais aussi au nom d’une corporation comme celles en vogue chez les conscrits, les soldats de métier, etc. Ces alliances sont universellement pratiquées par les hommes. Il n’est donc pas rare de les trouver, bien qu’involontairement, en accord avec la Volonté d’Allah. L’Élu (r) lui-même fut témoin de ce phénomène anthropologique : « Plus jeune, j'ai assisté en compagnie de mes oncles maternels à l’intérieur de la maison d'Abd Allah ibn Jud’ân à une alliance que je n’aurais voulu rompre pour rien au monde, même pour le plus beau des chameaux roux (qui constituait à l’époque la richesse la plus prisée, ndt.). Si on m’y invitait aujourd’hui, j’y apposerais mon accord sur le champ ! »[1]

Une autre narration, rapporté par Muslim via Jubaïr ibn Mut'im relate les propos du Prophète (r) : « L’Islam, qui valide avec plus d’entrain l’exercice de la bienfaisance, ne reconnait pas les alliances qui avait cours à l’époque du paganisme. »[2]

 

Le Bien-aimé fait allusion à « l’alliance des parfumés » (hilf el mutaïyibîn). Celle-ci faisait suite aux mauvais traitements dont étaient victimes les voyageurs lors de leur séjour dans la Ville sainte. Forts de leurs privilèges, plusieurs notables mecquois se rendaient coupables, à leur encontre, d’exactions qui restaient le plus souvent impunies. Les plaintes incessantes qui parvenaient aux oreilles des habitants des lieux n’y changeaient rien. Un jour, face à cette inaction, un étranger exprima son amertume et son désarroi qu’il enregistra dans ces deux vers :

 

Ô mecquois, à l’aide ! On m’a ici dépouillé

Au sein du sanctuaire près du Coin et la Pierre ![3]

 

La demeure d'Abd Allah ibn Jud'ân, un éminent citoyen des Lieux saints, fut choisie par les notables Qorayshites pour mettre un terme à ces agressions répétées.

 

Sur place, une alliance de solidarité fut décidée en vue de rendre justice aux opprimés. Pour parapher cette alliance, les membres présents posèrent leurs mains sur un plat où se trouvait du parfum. Cet accord fut baptisé « l’alliance des parfumés » en référence à cette anecdote. Depuis l’avènement de la Législation du sceau des prophètes qui veille au bien-être matériel et spirituel des individus et des sociétés, ces chartes de solidarité n’ont plus lieu d’être. Désormais, l’Islam prend en charge les victimes d’injustice avec un soin qui va au-delà des dispositions déjà existantes. 

 

La Loi islamique constitue la référence en matière d’alliance, de solidarité, d’aide aux démunis et aux opprimés. Le Coran rend hommage aux élus d’Allah qui sont à cheval sur ces principes moraux qu’ils érigent au rang d’éthique et de code d’honneur : (Vous croyants, Dieu prévient ceux au sein des vôtres qui s’avisent de renoncer à leur foi qu’Il les remplacera bientôt par des serviteurs qu’Il aime et qui L’aiment ; humbles envers les croyants et fiers envers les infidèles, ils serviront par les armes la cause de Dieu en faisant fi des critiques ; Dieu étend sur les créatures de Son choix Sa grâce incommensurable en vertu de Son Savoir infini).[4] C'est sur cette base que le fidèle fait allégeance aux responsables de l’autorité temporelle et spirituelle. Le second Khalife, Abû Bakr le Véridique, montra la voie à l’occasion d’un sermon qu’il donna devant ses sujets : « Accordez-moi votre obéissance aussi longtemps que je suis fidèle à Dieu et à Son messager. Mais, dès lors que je trahis cet engagement, vous n’êtes plus tenus de m’obéir. » Les textes scripturaires nous orientent vers cette ligne de conduite à l’endroit de l’autorité en place, comme en témoignent ces trois narrations :

 

1°) « Chaque musulman a le devoir d'écouter et d'obéir à son émir aussi bien dans l’aisance que dans la difficulté, que ce soit de son plein gré ou à contre cœur, tant qu’il ne lui est pas demandé de désobéir à Dieu. Auquel cas, il n’est tenu ni d’écouter ni d’obéir. »[5]

2°) « Le pacte d’obéissance est valable uniquement dans les limites du convenable. »[6]

3°) « Une créature qui réclame de désobéir au Créateur ne mérite pas qu’on lui obéisse. »[7]

 

D’après le recueil e-sahîh d’el Bukhârî, 'Abd Allah ibn 'Omar fit remettre par écrit son pacte d'allégeance à 'Abd el Mâlik ibn Marwân, l’année où ce dernier prit les rênes de l’Empire. Voici la teneur de sa missive : « À l’adresse d'Abd El Mâlik, le gouverneur suprême des musulmans. Je te témoigne ma fidélité et ma soumission, autant que faire se peut, en vertu de l’usage initié par la Loi céleste et la Tradition prophétique. Et, je garantis la fidélité de mes enfants à cet engagement. »[8]

 

Le fils du second Khalife témoigna son obédience au souverain de l’époque, en accord avec la Volonté du Législateur, sous réserve de ne pas désobéir à Dieu et dans les limites de ses capacités. Il remplit par cette démarche son devoir de citoyen. Ce pacte d’allégeance emboite le pas aux Auxiliaires médinois qui, à la suite de leur conversion, jurèrent assistance au fondateur de la Nation naissante. El Hudaïbiya fut également le théâtre d’une alliance à la vie à la mort des compagnons de voyage du meilleur des hommes (r). À chaque fois, le contrat était conditionné par cette clause : « … dans la limite de mes capacités. »[9]

 

L’obéissance au Prophète, qui participe à l’alliance avec le Seigneur de l’Univers, est un devoir qui incombe à tous : (Et souviens-toi du ferme engagement que le Seigneur prit de la part de Ses prophètes : quelle que soit la force d’autorité conférée aux Écritures et à la Sagesse que Je vous ai révélée, le jour où un Prophète viendra les corroborer, vous ajouterez foi à son ministère et vous défendrez pleinement sa cause. À la suite de quoi, Dieu leur somma de ratifier verbalement cet accord : vous donnez votre accord par la force de notre alliance indénouable, n’est-ce pas ? Oui, nous le donnons, ratifièrent-ils. Alors, conclut le Seigneur, prenez acte de votre témoignage, et Je serais là pour le valider et vous le rappeler).[10]

 

Cette alliance céleste était respectée à la lettre sous l’ère des quatre Khalifes. Par la suite, avec l’agrandissement des frontières de l’Empire, elle commença progressivement à perdre de l’ampleur. Bientôt entrèrent en compétition des conventions humaines qui, sans la déloger, s’inscrivaient occasionnellement en porte à faux avec elle. Bien sûr, les différentes clauses auxquelles portaient ces conventions qui ne dérogeaient pas aux textes scripturaires, étaient frappées du sceau de la légalité. Les autres n’avaient aucune légitimité en regard des prescriptions prophétiques jugées authentiques par les spécialistes : « Comment des gens osent-ils imposer des conditions dont le Livre d’Allah ne fait pas mention ? Celles-ci sont nulles et non avenue, quand bien même elles seraient évaluées à cent. Elles ne font aucun poids devant le Livre d’Allah dont les conditions sont infaillibles. »[11]

« Il incombe de s’acquitter de tout serment qui porte sur l’obéissance à Dieu, à l’inverse de celui qui l’enfreint, et qui ne mérite aucune attention. »[12]

Le recueil e-sunan relate l’injonction du Prophète (r) : « Les musulmans sont tenus de respecter les conditions auxquelles ils s’astreignent à part celles qui enfreignent une interdiction ou qui interdisent un acte licite. »[13]

 

Ces conventions humaines n’ont pas pour vocation d’infléchir les prescriptions temporelles et spirituelles qui ornent la Législation islamique et qui mènent à la félicité. Le Coran et la sunna sont les seules sources scripturaires frappés du sceau de la légitimité. Allah est le Législateur absolu. Et les lois positives, reléguées à un rôle subalterne, n’ont pas autorité pour rivaliser avec Lui sans le moindre accord venant de Lui. Malheureusement, l’hérésie infiltrée dans les rangs des musulmans tient tête à la Loi canonique. Les hérétiques arrivent souvent à rallier des adeptes à leur cause. Ces sectes constituées vont s’organiser autour de préceptes qui se substituent à la Révélation fixant les frontières de l’orthodoxie au-delà desquelles évoluent l’innovation et ses défenseurs.

 

Le mélange du vrai et du faux alimentent bien trop souvent les relations des fidèles surtout que le faux à l’état pur n’a pas sa place au milieu d’eux. C’est à la faveur de cette confusion des valeurs que fleurit l’innovation gangrénant la communauté. Ces mêmes symptômes avaient dévasté de long en large le patrimoine juif et chrétien au point de l’égarer littéralement de la voie du Très-Haut. Nous avons là une constante chez les communautés égarées qui travestissent les commandements divins au gré des passions pour construire une nouvelle religion sur mesure, et codifiée, au nom de la réforme, à coups d’hérésies avec l’aval complice de leurs conciles et de leurs règlements.

 

Selon la règle, tout ce qui touche au profane est tolérée en dehors de ce que les textes interdisent, et tout ce qui touche au religieux est interdit en dehors de ce que les textes autorisent. La place du Législateur pour déterminer les interdits dans le domaine temporel est aussi importante que celle qu’Il occupe pour légiférer les rites. À partir de ce postulat, les parties d’un accord bénéficient d’une liberté de manœuvre qui sera délimitée, malgré tout, par les clauses qu’ils édictent en concertation, et qu’elles sont tenus de respecter au risque d’empiéter sur les droits des autres contractants, avec pour devise : « Les musulmans sont tenus de respecter les conditions auxquelles ils s’astreignent à part celles qui enfreignent une interdiction ou qui interdisent un acte licite. »

 

Nombreux sont les légistes qui, en matière de droit civil, ont la vilaine manie de durcir les conditions de validité des contrats ou de carrément les prohiber au moment où les mystiques innovent, en matière de rituel, des pratiques qu’ils astreignent à leurs adeptes voués à une obéissance inconditionnelle en vertu d’un engagement solennel. Ces hérésies, qui débouchent quasi systématiquement sur le culte des saints et des mausolées, condamnent l’initié à suivre un seul maitre sans jamais se départir de son autorité au profit des autres opinions existantes quand bien même celles-ci seraient bien plus légitimes. 

 

L’engagement aveugle envers une confrérie ou une école entraine le disciple à dériver dans des zones éloignées de la norme orthodoxe qu’il sacrifie sur l’autel du sectarisme au nom de la ferveur religieuse. Les maitres, qui n’échappent pas à ce fléau, mettent un point d’honneur à dicter coûte que coûte les modalités de leurs serments d’allégeance quitte à contredire ouvertement les Enseignements divins. Pour donner du crédit à leur initiative, ils donnent l’impression que leurs avis hétérodoxes, un amas de conjectures animés par les mauvaises pulsions, sont le fruit d’une longue quête. Ils paient cher Le prix de leur fanatisme, car ils vont sciemment à l’encontre de la vérité.

 

Or, le Coran est la norme formelle pour régler les questions claires sujettes à divergence. Quand elles le sont moins, il n’y a aucun mal à engager un effort d’interprétation en accord avec les Textes. Si le résultat appartient à Allah, qui n’impose rien aux hommes qui ne soit au-dessus de leurs forces, l’essentiel est d’aller au bout de ses capacités. Le commun des musulmans se contentent, pour sa part, de se renseigner auprès des personnes compétentes qui vont leur fournir des fatwas afin de résoudre leurs affaires. Là aussi, la responsabilité n’incombe que dans la limite des moyens.

 

À suivre…

                     

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 

[1] Rapporté par Ibn Hibbân, el Bukhârî dans el Adab el mufrad, el Hâkim, avec une chaine narrative jugée fiable.

[2] Rapporté par Muslim, Abû Dâwûd, e-Nasâî, Ahmed, e-Tahâwî, e-Tabarânî,  

[3] « près du Coin et la Pierre » est la distance qui sépare le coin yéménite (angle sud-ouest) du coin où se situe la Pierre noire (angle sud-est). N. du T.

[4] Le repas céleste ; 54

[5] Rapporté par el Bukhârî, Muslim, e-Nasâî, Mâlik, ibn Hibbân, el Baïhaqî, etc.

[6] Rapporté par el Bukhârî, Muslim, Abû Dâwûd, e-Nasâî, Ahmed, Ibn Hibbân.

[7] Une autre version précise : « On n’est pas tenu d’obéir à être humain qui réclame de désobéir à Allah (U). » Celle-ci est rapportée par Abû Ya'lâ, Ibn Hibbân avec une chaine narrative dont les rapporteurs sont fiables.

[8] Cette anecdote est rapportée par el Bukhârî.

[9] Rapporté par el Bukhârî, Muslim, e-Tirmidhî, e-Nasâî, Abû Dâwûd.

[10] La famille d'Imrân ; 81

[11] Extrait d'un long hadîth rapporté par el Bukhârî, Muslim, Abû Dâwûd, e-Tirmidhî, e-Nasâî, ibn Mâdja, Ahmed, Ibn Hibbân, et el Baïhaqî.  

[12] Rapporté par el Bukhârî, Abû Dâwûd, e-Tirmidhî, e-Nasâî, ibn Mâdja, Ahmed, Mâlik, e-Dârimî, ibn Hibbân, el Baïhaqî, el Baghawî.  

[13] Rapporté par Abû Dâwûd, el Hâkim, Ibn Hibbân, el Baïhaqî. Ibn Hadjar a dit de ce hadîth : « La version qui remonta à 'Omar est plus notoire. » Il est rapporté aussi par e-Tirmidhî, ibn Mâdja, et el Hâkim avec une chaine narrative qui intègre le rapporteur faible Kathîr ibn 'Abd Allah.

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commentaires

R
I thoroughly enjoyed this. It was so clear and succinct. Big thanks!
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S
Ceci est un article génial.Merci! Vraiment cool.
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