Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 21:11

Le contrat social 3/3

 

Extrait du Traité de l’amour révérenciel d’ibn Taïmiya.

 

Ainsi, toutes les affaires humaines sont tributaires d’un pacte d’entraide quitte, parfois, à mentir sur Dieu en toute ignorance ou à Lui associer des rivaux dans l’exercice du culte. La débauche accompagne également l’exécution de ces entreprises solidaires. C’est en toute logique que la santé religieuse du groupe est entretenue par l’effort collectif de faire régner le bien et d’éradiquer le mal avec l’objectif d’accomplir la Volonté d’Allah. La solidarité est aussi salvatrice pour l’épanouissement de la foi qu’elle ne l’est pour les affaires temporelles de la société.

 

La survie d’un clan repose sur ce postulat anthropologique. La voie des armes est inévitable pour repousser un ennemi menaçant. Cette alternative prend une dimension transcendante lorsque l’objectif est de faire régner la Parole de Dieu sur toute la terre avec la volonté d’élever la condition humaine vers les hauteurs de la vertu.  Le saint Coran nous dicte la voie à suivre : (Combattez-les afin d’endiguer la tentation, et de faire triompher partout la religion d’Allah, mais s’ils renoncent à leur iniquité, alors Dieu est parfaitement au courant de leurs faits et gestes).[1] Une lutte perpétuelle s’engage entre les alliés d’Allah, les élus, et Ses ennemis, les méchants qui se liguent contre la vérité : (Puis, Nous t’avons prescrit une loi qui procède de Notre Ordre, alors applique-toi à la suivre, et tiens-toi éloigner des passions de ceux qui ne savent pas • Car ils ne te seront d’aucun secours contre Dieu, et si les injustes sont alliés les uns les autres, Dieu est l’allié des croyants craignant Dieu).[2] L’émancipation du croyant tient sur l’ambition d’aligner sa volonté sur celle de Son Seigneur et d’intégrer le camp de Ses alliés pour terrasser Ses ennemis qu’il va déterminer à l’aune du principe de l'amour et la haine en Dieu.

 

Il va aimer les alliés auxquels il se rattache et détester ses ennemis auxquels il déclare son animosité en se démarquant d’eux, mais aussi en se séparant de leur groupe. La tache du croyant consiste à dissocier les deux camps : (Vous n’avez d’autres alliés que Dieu et Son Messager autour duquel sont confédérés les croyants qui observent la prière, s'acquittent de l'Aumône légale, et qui se courbent devant Dieu).[3]

La haine et l'animosité sont déclarées entre les musulmans et leurs ennemis : (Vous croyants, ne prenez pas pour alliés les juifs et les chrétiens qui se liguent les uns les autres pour défendre leur cause, alors qui parmi vous sympathise avec eux subira le même sort, car jamais Allah ne guidera les méchants sur le droit chemin).[4] L’accent est mis ici sur la trahison des hypocrites qui pactisent avec l’ennemi. Le vocable « alliés » a donc une forte connotation avec l’idée de prêter main forte et de venir en renfort.

 

Or, la solidarité communautaire n’a pas pour critère, en Islam, la simple appartenance à une lignée, une même terre, une confrérie identique, une éthique, une amitié ou une affinité commune. Les mérites de chacun sont plutôt proportionnels à son investissement vis-à-vis des commandements d’Allah et de Son Messager. Ces commandements interdisent strictement de rallier la cause des mécréants avec lesquels Dieu a coupé tous les liens. La Religion d'Allah incarne le droit chemin sur lequel cheminent les élus : [Par son obéissance à Allah et à Son Messager, on intègre le cercle des élites touchés par la Grâce d’Allah tels que les prophètes, les véridiques, les martyrs, et les vertueux, avec lesquels on partage pour toujours le meilleur entourage].[5]  

 

Le Seigneur a envoyé aux hommes des Messagers porteurs des preuves éclatantes issues de la Révélation et de la Balance de toute chose afin que règne la justice. Il incombe au croyant de s’enquérir de cette fameuse justice qui désigne le droit chemin, et de la mettre en pratique afin d’échapper aux deux fléaux que sont l'ignorance et l'injustice. Ces deux fléaux engendrent, nous l’avons vu, l’hérésie en matière spirituelle et des délits en tout genre en matière civile si tant est que la confusion règne pour y distinguer le vrai du faux. De fil en aiguille, on ne discerne plus la part légitime des manœuvres frauduleuses qui contaminent leurs ententes. La vérité se perd au milieu des irrégularités si bien qu’un même individu accuse à la fois de bonnes et de mauvaises actions. Deux réactions extrêmes naissent de cet amalgame : il y a ceux qui renoncent carrément à la participation à la vie active pour éviter de sombrer dans la faute et ceux qui mordent dans la vie à pleines dents sous prétexte que le bien émerge au milieu des immondices.

 

Nous avons évoqué à maintes reprises cette règle qui porte sur la double dimension caractérisant un individu tiraillé entre le bien et le mal, entre la récompense et le châtiment. Les traditionalistes de tout bord s’accordent sur ce principe, à l’inverse d’un côté des kharijites qui mettent l’accent sur la menace divine et le courroux du ciel au même titre que les mutazilites, et de l’autre côté de la grande majorité des murdjites qui s’attardent sur la promesse divine et la miséricorde du ciel porteuse d’espoir. Ces deux orientations antagonistes partent du même postulat pour arriver à des conclusions opposées. Ces hérésies s’imaginent mal qu’une même personne vacille à la fois entre la punition et la récompense. À leurs yeux, on est soit entièrement louable soit entièrement condamnable. Il n’y aurait donc pas, selon cette conception, de niveau intermédiaire. Nous avons déjà fait la démonstration de l’impertinence de ce crédo en s’aidant de multiples preuves inspirées du Livre d’Allah, de la Tradition prophétique, et du consensus de la communauté. Nous avons aussi explicité les questions traitant d’une action particulière sous deux angles ; du point de vue de la nature de l’action et du point de vue de son auteur. Le but ici, est de montrer que le bien et le mal s’enchevêtrent chez une seule personne.

 

En réaction à cette dégradation des mœurs, un troisième type d’individus, qui va se détourner et du bien et du mal, émergera. Là aussi leur cas est mitigé. Si les membres du second ensemble sont à la fois blâmables pour avoir commis des péchés et louables pour avoir fait le bien, ceux de ce dernier ensemble sont aussi condamnables pour avoir renoncer à leurs devoirs, mais leur faute est relativement rattrapée grâce à leur détermination à renoncer aux péchés. La raison de ces diverses réactions est à chercher du côté de la nature même de l’homme qui est intrinsèquement ignorant et enclin vers l'injustice. Il est guidé dans ses choix par l’ascendant qui le domine et qu’il utilise indifféremment à bon et à mauvais escient, sans se soucier des limites imposées par le Tout-Puissant. Nous voyons là tout l’intérêt, pour atteindre l’équilibre, de se conformer à ces fameuses limites.

Par exemple : l’ascendance vers les sentiments de compassion tels que la bonté, la gentillesse, et la douceur va déteindre sur le philanthrope qui exploite généreusement ses atouts (rang, fonction, richesse) au service de la bonne cause et de son dévouement envers ceux pour qui il éprouve une affinité transcendante (Dieu, le Prophète, et les croyants). Sauf que, rattrapé par ses démons, il dépense sans compter pour satisfaire une cupide attraction vers la débauche. Sa prodigalité, qui revêt un double tranchant, génère, à la faveur de cette dualité, des réactions paradoxales. 

 

Autre exemple : la force de caractère fait éventuellement rempart aux bas instincts provoquant la répulsion. Cette même qualité va déteindre sur le misanthrope qui prodigue mansuétude et indulgence avec une extrême parcimonie. Il renonce simultanément à faire le bien et le mal, et, par voie de conséquence, il ne contribue ni à l’un ni à l’autre.

 

Ainsi, l’âme encline au mal, est déchirée entre l’influence du Démon qui, au gré d’un cercle infernal, l’entraine dans le vice sous le couvert de la vertu, et entre l’apport du Savoir qui, au gré d’un cercle vertueux, lui fait gravir les échelons de la piété. Or, pour le cas qui nous intéresse ici, le statu quo est maintenu entre une faible ferveur religieuse et une faible attirance pour le péché. 

 

Tout ceci pour dire que l'Homme est animé par deux forces antagonistes : une force positive et une force négative, toutes deux conçues au service du bien et de la vérité. Celles-ci impulsent de l’attraction pour tout ce qui plait à Dieu et de la répulsion pour tout ce qui lui déplait. Elles renvoient par un effet de réciprocité, les sentiments positifs ou négatifs qui sont affectés à l’égard de l’être qui les anime. Les idoles exercent occasionnellement un pouvoir d’attraction sur les âmes en mal de spiritualité. L’emprise de la force positive qui agit en osmose avec la nature originelle de l’homme oriente vers la vertu, sinon, elle se met au service du mal en vue d’alimenter les bas instincts. Cette emprise malsaine submerge les mystiques qui éprouvent des sentiments mitigés à l’égard des belles voix et de la beauté physique, si tant est qu’ils ne sont plus capables de retrouver la part réelle d’amour révérenciel qu’ils accordent à Leur Créateur, car perdu au milieu d’un amas de pensées malsaines.

 

Les passions gloutonnes et du bas-ventre obéissent à cette même logique perverse par laquelle on investit tous les moyens possibles pour les assouvir, même si, au même moment, on éprouve de la considération pour les gens bien à la faveur de cet amour révérenciel enfoui à l’intérieur du cœur. Dieu y reste présent malgré tous les parasites l’ayant gravement détérioré. Force est de constater que cette catégorie de pécheurs est plus méritoire qu’un grand nombre de mystiques dont la flamme de la foi s’est depuis longtemps éteinte. Preuve en est de Himâr, un médinois de la première heure, qui fut reconnu coupable de consommation de boisson enivrante. La peine prévue pour pareil crime lui fut infligée à plusieurs reprises, nous disent plusieurs recueils de référence dont sahîh el Bukhârî. Un jour qu’il récidiva encore, comme à l’accoutumée, l’Élu (r) le condamna au « fouet », sauf qu’exaspérée, une voix zélée s’éleva au milieu de l’assemblée pour l’invectiver : « Maudit soit-il, il n’arrêtera donc jamais !

  • Ne le maudis pas, rectifia l’Élu (r), car il aime Allah et Son Messager. »

                           

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 

[1] Le butin ; 39

[2] La nation agenouillée ; 18-19

[3] Le repas céleste ; 55

[4] Le repas céleste ; 51

[5] Les femmes ; 69

Partager cet article
Repost0

commentaires

R
I thoroughly enjoyed this. It was so clear and succinct. Big thanks!
Répondre
S
Ceci est un article génial.Merci! Vraiment cool.
Répondre