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13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 16:03

La foi est-elle synonyme de calvaire sur terre ? 1/6

 

 

Extraits du traité de l’amour révérenciel d’ibn Taïmiya.

 

… ce sont les épreuves qu’Allah fait subir à Ses créatures sur terre en mettant sur leur parcours un bon ou un mauvais destin.

Le Seigneur révèle : (L’homme est constamment éprouvé ; quand Son Seigneur l’honore et le comble sans compter, il exulte : « Allah m’honore ! » Mais, quand pour l’éprouver, Il lui prodigue Ses largesse avec parcimonie, il crie : « Allah m’avilie ! » Hé pourtant !).[1]

 

Le Très-Haut corrige cette impression erronée qui place le curseur Satisfaction/Colère divine au gré des évènements heureux et malheureux qui parsèment le cheminement d’un homme. La richesse n’est pas forcément un signe d’agrément, mais plus que la pauvreté qui n’est pas non plus, dans l’absolu, un signe de désapprobation ni d’humiliation. Dans les deux cas, il s’agit ni plus ni moins d’un test pour voir lesquelles de Ses créatures sont reconnaissantes dans la joie et endurantes dans la peine. Il en va de leur intérêt de passer correctement l’examen auquel elles sont confrontées.

 

Le Prophète (r) remet le curseur au bon endroit : « La vie du croyant est vraiment étonnante ; quoi qu’il puisse lui arriver, c’est un bien pour lui, et personne d’autre que lui ne jouit de ce privilège. Dans la joie, il est reconnaissant, et c’est un bien pour lui, et dans la peine, il est patient, et c’est un bien pour lui. »[2]

 

Le croyant modèle vacille donc entre la gratitude et la patience, et il aurait tout à perdre à mal réagir face aux situations qu’il rencontre. Or, on peut toujours s’interroger, d’un point de vue purement formelle, sur la signification que prennent les richesses prodiguées à un mécréant. Sont-elles assimilées à des bienfaits dont il serait comblé ? Il y a débat sur la chose avec pour arrière-fond un enjeu doctrinal en relation avec la prédestination et l'Omnipotence divine.

 

D’un côté, nous avons les partisans du libre-arbitre (qadariya) qui accorde à Dieu une volonté de bienfaisance à l’égard de Ses créatures par l’intermédiaire des bienfaits qu’Il leur prodigue et de la Loi qu’Il leur révèle. Le mal serait, à leurs yeux, la conséquence du choix délibéré de désobéir à Dieu et de renoncer à Son obéissance. L’individu serait ainsi le propre acteur de son malheur. Sa responsabilité serait entière dans le sens où il n’y aurait aucune intervention de la part du Créateur qui n’aurait aucun pouvoir sur ses actions. Selon cette vision, les plaisirs dont jouit l’infidèle sur terre sont absolus et parfaits, ce qui, de ce point de vue, le place au même niveau que le croyant. Ce dernier ne jouirait d’aucun privilège particulier de la part de Son Seigneur et Maitre, pas même sur le plan spirituel. Les preuves intellectuelles issues de la Révélation et de la Raison sont exposées indistinctement à ces deux êtres qui furent traités avec le même soin et qui dispose à part égale des bienfaits de la création (en commençant par leur capacité intellectuelle et physique), à la différence notable où l’un des deux se plie à la religion alors que l’autre choisit de se rebeller contre Dieu qui n’avait pas particulièrement décidé de l’abandonner. Il n’y a pas de discrimination non plus sur le plan matériel. Les deux jouissent sur le même pied d’égalité des plaisirs terrestres à leur disposition. De l’autre côté dans ce débat, nous trouvons les déterministes adeptes de la prédestination qui se fendent d’arguments bancals pour réfuter les qadarites ultra, bien que relativement ils défendent mieux la vérité, car plus en phase avec celle-ci.

 

Il y a une récurrence dans les polémiques qui opposent des hérétiques ; il y aura toujours une partie avec un argumentaire plus pertinent bien que lui-même soit biaisé sur bien des points. Si celle-ci est plus proche de la vérité, cela ne justifie pas de rendre un mal par un mal ni de réfuter une grave hérésie par une autre hérésie quand bien même elle serait plus aseptisée. C’est la raison pour laquelle, les grandes références traditionnalistes bannissent toute polémique contreproductive, et préconisent un strict conformisme à la tradition prophétique originelle, et un juste milieu entre les extrêmes, loin des controverses faisant intervenir deux thèses aussi fausses l’une que l’autre.

 

Le cas échéant, il y a une grande partie des déterministes qui remettent en question la possibilité que les mécréants jouissent des plaisirs terrestres ou qu’ils soient concernés d’une manière ou d’une autre par les bienfaits d’ordre spirituel. Seule la finalité compte à leurs yeux. En regard de la finalité, en effet, une jouissance qui précède une grande souffrance perd sa qualité de jouissance, à l’exemple d’une nourriture empoisonnée ou d’un don d’argent qui servirait pour appâter quelqu’un qu’on projette d’assassiner ou de torturer.

 

D’après ce raisonnement, les plaisirs prodigués à l’impie ne font que l’éloigner de la vérité, et, par voie de conséquence, ils sont la cause de son malheur et du châtiment par le feu qu’il subira en Enfer : (Que les impies n’aillent pas s’imaginer que Nous leur accordons un sursis dans leur intérêt, mais Nous ne faisons que leur donner l’occasion d’aggraver leur cas pour finalement subir les pires châtiments avilissants)[3] ; (Pensent-ils vraiment que nous leur prodiguions richesses et enfants • Pour leur exprimer dès à présent Notre agrément, quel inconscience !)[4] ; (Ils se sont alors complu dans l’oubli de la bonne parole qui leur avait été prodiguée, et là Nous leur avons ouvert les vannes de tous les plaisirs, et c’est au moment où ils se sont sentis le plus infatués que Nous les avons brusquement frappés pour les jeter dans l’accablement • Avant d’exterminer jusqu’au dernier tous les éléments de ce peuple inique, qu’Allah le Souverain Maitre de l’Univers soit loué)[5] ; (Ne te préoccupe pas de ces impies qui jettent le discrédit sur la bonne parole, J’en fais Mon affaire ; Je les laisse profiter pour un temps pour mieux les subjuguer au moment où ils s’y attendent le moins • Le répit que Je leur tend les berce d’illusions en vertu de Ma ruse implacable).[6]

 

Une autre tendance qui partage avec la précédente la foi à la prédestination, ne remet pas en question, toutefois, le crédo qu’Allah concède au mécréant des plaisirs terrestres. La plupart des écoles partisanes de la prédestination parmi les disciples de l’Imam Ahmed et autres se reconnaissent dans l’une des deux opinions ci-dessus. Celles-ci fondent leur raisonnement sur les textes coraniques qui rappellent aux mécréants que le Tout-Puissant les a comblés de Sa Grâce, et qu’ils devaient en retour Lui exprimer Leur reconnaissance. Cet argument, qui a lui seul est déterminant, est corroboré par maints passages du Livre sacré, dont : (As-tu songé à ces hommes qui ont accueilli les bienfaits d’Allah avec ingratitude et qui ont mené leur peuple à leur perte • Jetés dans la Géhenne, cet horrible lieu de séjour)[7] ; Ils furent pourtant comblés : (Allah, Votre Dieu a créé l’immensité des cieux et la terre sur laquelle Il vous apporte par le biais des nuages la pluie afin de faire pousser, à votre attention, des fruits de toute sorte assurant votre subsistance ; Il a aussi mis à votre disposition des vaisseaux sur lesquels vous traversez les mers, et des rivières d’où vous tirez un énorme profit • Il vous a également assujetti le soleil et la lune, qui, dans une perpétuelle rotation assurent, pour votre intérêt, l’alternance du jour et de la nuit • Et Il accède à toutes vos demandes et davantage encore avec une telle prodigalité qu’il vous serait impossible de dénombrer tous les bienfaits dont vous bénéficiez de Sa part, sauf que l’homme est profondément enclin à l’ingratitude et à l’injustice)[8] ; (Nous lui avons montré la voix, à lui de choisir s’il est reconnaissant ou ingrat).[9]

 

En toute logique, l’ingratitude va de pair avec les bienfaits divins, alors que, poussés dans leurs derniers retranchements, les tenants de la première thèse sont obligés d’admettre que les mécréants n’ont pas à être reconnaissants puisqu’à la base, aucun bienfait ne leur est prodigué. Il va sans dire que cette implication à laquelle ils ne peuvent échapper d’une manière ou d’une autre prend le contre-pied aux principes élémentaires de la religion. Le Coran, en effet, se polarise, tout au long de son discours, sur l’ingratitude, un penchant intrinsèque à l’Homme. En voici la démonstration : (Sans cesse, l’homme fait preuve d’ingratitude envers Son Seigneur • Il en fait l’aveu lui-même • C’est qu’il éprouve une exubérante cupidité pour les richesses de ce bas monde)[10] ; (Il suffit qu’on le prive d’une seule jouissance que Nous lui avons fait goûté pour que l’homme, ingrat, sois consterné et désemparé • Mais dès que, à la suite d’un malheur, Nous l’alimentons à nouveaux des jouissances, il se vante, infatué et plein de suffisance : mon malheur est derrière moi).[11]

 

Sâlih exhorta son peuple en se focalisant sur ce point : (Souvenez-vous que Dieu a fait de vous les successeurs de 'Âd sur terre où vous avez installé votre pouvoir, et que vous vous serviez des plaines pour y construire vos palais et des montagnes pour y sculpter vos demeures secondaires, alors faites preuve de reconnaissance sans vous rendre coupables des pires corruptions sur terre)[12] ; (As-tu songé à ces hommes qui ont accueilli les bienfaits d’Allah avec ingratitude et qui ont mené leur peuple à leur perte • Jetés dans la Géhenne, cet horrible lieu de séjour)[13] ; (Allah prend en exemple une cité paisible où, baignée dans la sécurité, coulait à flot les richesses en provenance de tous les horizons, mais, bientôt, elle renia les bienfaits de son Seigneur qui, en punition à son ingratitude, lui fit goûter aux affres de la faim et de la peur • Ses habitants ont bien reçu la présence d’un messager avec qui ils se sont comportés tels des injustes en reniant tout bonnement son message, alors un châtiment les a durement frappés).[14]

 

L’autre partie dans ce débat interne n’en démord pas moins, et elle le montre avec cet argument : (Là où cheminent les justes que Tu as comblé de Ta Grâce, loin des égarés et des damnées qui ont encourus Ta colère) ; ses tenants en concluent que les mécréants sont exclus de la Grâce divine, et ils n’ont donc pas droit à ce privilège conféré aux croyants, et que le Coran tient à rappeler : (Profitez pleinement des aliments sains que Nous vous prodiguons, mais sans vous livrer à l’iniquité déclenchant ainsi Ma Colère qui est terrible lorsqu’elle s’abat sur des iniques)[15] ; (Accrochez-vous tous ensemble à la corde d’Allah sans jamais vous livrer à la division, et souvenez-vous des bienfaits qu’Il vous a comblés lorsque les ennemis que vous étiez sont devenus des frères, par un effet de Sa Grâce, après avoir installé l’harmonie dans vos cœurs. De même qu’Il vous a empêché in extrémis de trébucher dans le gouffre de l’Enfer. C’est ainsi qu’Allah vous montre Ses Signes, ainsi serez-vous guidés sur le droit chemine)[16] ; (Et souvenez-vous des bienfaits qu’Allah vous a comblés, et du pacte que vous avez noué avec Lui, alors craignez Allah qui connait parfaitement le fond des cœurs).[17]

 

Les mécréants ne jouissent pas de la même attention de la part du Coran qui leur réserve un autre discours dont le ton n’est pas aussi bienveillant. S’il est question de « bienfaits » avec eux, c’est uniquement pour leur rappeler leur côté éphémère ; et de toute façon, ils ne sont pas les seuls à en profiter puisque les croyants leur partagent ce privilège, à la différence où ces derniers bénéficieront en plus des plaisirs éternels.

 

En outre, la présence des infidèles, et même des débauchés, rapporte des avantages considérables aux croyants. C’est en effet grâce à leur rébellion que la Guerre sainte fut instituée et que la morale publique (prescription du bien et proscription du mal) est en vigueur. Les démons parmi les djinns et les humains donnent l’occasion au fidèle, par le biais de cet antagonisme, de renforcer son zèle religieux, mais aussi sa vigilance afin de ne pas sombrer dans la tentation. L’animosité qui l’oppose aux forces du mal constitue un véritable stimulant le propulsant dans les hautes sphères de la piété, là où il cumulera les meilleures récompenses.

 

À suivre…

                     

Par : Karim Zentici

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[1] L'aube ; 15-17

[2] Rapporté par Muslim.

[3] La famille d'Imrân ; 178

[4] Les croyants ; 55-56

[5] Le bétail ; 44

[6] La plume ; 44-45

[7] Ibrâhîm ; 28-29

[8] Ibrâhîm ; 32-34

[9] L’homme ; 3

[10] Les coursiers ; 6-8

[11] Hûd ; 9-10

[12] Les remparts ; 74

[13] Ibrâhîm ; 28-29

[14] Les abeilles ; 112-113

[15] Tâ-Hâ ; 81

[16] La famille d'Imrân ; 103

[17] Le repas céleste ; 7

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commentaires

safia 06/09/2020 12:34

tres bon article; merci beaucoup