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8 février 2011 2 08 /02 /février /2011 01:45

 

 

 

- Partie 2 -


 

Voir : Da’wa Sheïkh el Islâm ibn Taïmiya wa Atharaha ‘alâ el Harakât el Islâmiya el Mu’âsara wa Mawqif el Khusûm minhâ de Sâlih e-Dîn Maqbûl Ahmed.

 

Au cours du mois de Dhû el Qi’da de l’année 1347 de l’hégire, une réunion particulière se tint à el Isma’îliya en Égypte dans la maison de Hasan el Banna (1906-1949). Sous l’impulsion de son fondateur, cette réunion donna naissance au grand mouvement égyptien qui allait défrayer la chronique au-delà de ses frontières et tout au long du vingtième siècle ; la confrérie des Frères Musulmans. Six personnages ouvraient grands leurs oreilles au discours de leur leader et les sept personnes présentes dans la pièce en ce moment solennel se firent allégeance pour la cause de l’Islam.[1]

 

Celui qui sera le premier guide du mouvement évolua dans son enfance, dans un univers soufi. Lui-même adhérait à la confrérie Shâdhilite el Hasâfiya. Il monta très vite les échelons dans la secte et il aimait durant ses plus belles heures de dévotion, se rendre à pied au mausolée de son chef spirituel qui se trouvait à Damanhûr à vingt kilomètres de chez lui. Soucieux de réinstaller le Khalifat, il fonda dans un premier temps une association de bienfaisance qu’il dénomma el Jam’iya el Hasâfiya el Khaïriya. Élu secrétaire, il posait ainsi les premiers jalons de son futur mouvement. Il fut très influencé par l’école de pensée des réformateurs Jamel e-Dîn el Afghânî  et Mohammed ‘Abdû.[2]

 

Certains observateurs essayèrent en vain de faire la comparaison entre la Da’wa d’ibn Taïmiya et pour certains avec son lointain élève Mohammed ibn ‘Abd el Wahhâb[3] et celle de Hasan el Banna.[4] S’il est vrai que les Frères Musulmans ont fait des efforts non négligeables dans des domaines tels que la politique, l’économie et de la défense de l’Islam à une époque où l’influence occidentale faisait rage à travers la colonisation, il n’est pas possible d’en dire autant dans des domaines bien plus importants. Bien qu’ils aient inculqué une certaine prise de conscience à leurs concitoyens, il aurait fallu pour se conformer à la voie des prophètes et des grands réformateurs musulmans, se concentrer sur le dogme (la‘Aqîda) et sur le retour à la source. Ils auraient conjugué leurs efforts afin de les sortir des ténèbres de l’association et de l’innovation dans lesquels ils étaient plongés, pour les mener vers la lumière de l’unicité et de la Tradition.[5] Le prêche d’ibn Taïmiya était un prêche Salafi (traditionaliste).[6] Il était axé sur le retour aux enseignements du Coran et de la Sunna selon la compréhension des pieux prédécesseurs à tous les niveaux de la religion (le dogme, les rites, les relations, la politique, l’état, l’économie, la sociologie, etc.).

 

La Da’wa d’ibn Taïmiya était ainsi axée sur deux grands points fondamentaux : il cherchait à purifier les hommes de toutes les souillures qui entachaient l’unicité d’Allah au niveau de la ‘Aqîda et de leur imitation aveugle à une école quelconque au niveau notamment du Figh (les rituels).

Alors que le premier guide des Frères Musulmans considère que les Textes liés aux Noms et aux Attributs divins relèvent des questions ambiguës du dogme (el Mutashâbih),[7] ibn Taïmiya établit qu’ils sont formels (Muhkam).[8] Hasan el Banna ne se contente pas de cela, il affirme par ailleurs à la manière des néo-Ash’arites, qu’il faut s’en remettre au Tafwîdh concernant le sens des Textes liés aux Noms et Attributs divins ; dans le sens où ils sont incompréhensibles et où Seul Allah est à même d’en pénétrer le sens.[9] Pourtant, selon ibn Taïmiya, les partisans du Tafwîdh qui se revendiquent du chemin des anciens, sont les partisans d’une des pensées les plus hérétiques de l’Islam.[10] Il faudrait plutôt les compter dans le camp des « négateurs » (eNufât), [11] bien qu’ils se revendiquent du juste milieu.

 

Alors que dans ses mémoires, el Banna fait l’apologie du soufisme,[12] Sheïkh el Islam fut l’un de ses plus grands détracteurs. Il dévoila notamment au grand jour les aberrations de la confrérie Rifâ’iya .[13] Cela n’a pas empêché Sa’îd Hawa, l’un des leaders syriens du mouvement d’en faire l’éloge. Il s’en prit également à l’éducation soufie façon el Ghazâlî.[14] Tout au long de son parcourt, el Banna n’a pas échappé à ses origines soufies à tel point que dans ses mémoires, il vante les mérites de son « excursion spirituelle » au mausolée de Damanhûr.[15] À l’inverse, ibn Taïmiya condamne sévèrement ce genre de pratiques.[16] Sa position dérangea tellement les soufies de l’époque, qu’ils montèrent contre lui les autorités qui le jetèrent en prison en 722 h.

 

Le quinzième fondement parmi el Usûl el ‘Ishrîn (les vingt fondements) qu’el Banna a institué à ses adeptes, stipule clairement qu’il n’y a aucun inconvénient à solliciter le secours d’Allah par l’intermédiaire de l’une de ses créatures (e-Tawassul), au cours des invocations. La question selon lui ne devrait pas soulever autant les passions étant donné qu’à ses yeux, celle-ci est subsidiaire dans le sens où elle n’est pas liée au dogme.[17] Ibn Taïmiya a tellement traité de cette question dans ses différents ouvrages, qu’on a l’impression que ses réfutations s’adressent directement à el Banna.[18] S’il est autorisé en effet de solliciter Allah par l’intermédiaire de l’invocation de l’un de ses serviteurs, on ne peut pas en dire autant quant à le faire par l’intermédiaire de sa personne. Cette nuance touche au cœur du dogme. L’invocateur doit s’appuyer sur des œuvres pieuses qu’elles proviennent de lui ou d’un autre, mais il ne doit pas se tourner vers les mérites qu’une personne concède auprès d’Allah.[19] Quant à avoir recours au e-Tawassul par l’intermédiaire du Prophète, il faut mettre en avant l’amour, l’attachement ou la fidélité qu’on lui porte, non y avoir recourt par l’intermédiaire de sa propre personne.[20]

 

Dans un but d’unir les efforts contre l’ennemi commun, el Banna entreprit certaines initiatives en vue d’un rapprochement entre les chiites et les sunnites.[21] Il a ainsi institué un usage que les différents guides Ikhwans vont reprendre après lui. C’est tout naturellement que le mouvement accueillit à bras ouverts la révolution iranienne de 1979. C’est pourquoi, ils se mirent du côté de Khomaïnî au cours de la guerre qui l’opposait à l’Iraq. Quelques années plus tard, ils allaient considérer Saddam Hussaïn l’ennemi du passé, comme le Saladin du moment.[22] Or, dans son fameux Manhâj e-Sunna, ibn Taïmiya relate l’animosité viscérale que les shiites éprouvent vis-à-vis du sunnisme à tel point qu’ils s’allient toujours avec les ennemis de l’Islam contre ses adeptes. Il souligne notamment : « Si les Juifs parviennent à fonder un empire en Iraq ou ailleurs, les Rafidhites seront parmi leurs plus grands alliés. Ces derniers s’allient constamment avec les mécréants parmi les païens, les Juifs, et les chrétiens pour combattre les musulmans, et ils leur viennent toujours en aide. »[23]

 

Des personnages emblématiques de la secte Ikhwân comme Saïd Qutb et son frère Mohammed reconnaissent que le mouvement accuse une énorme défaillance au niveau de la ‘Aqîda et qu’il fallait refaire l’éducation du peuples à la base (el Qâ’ida) avant de se lancer dans l’arène de l’insurrection.[24] S’il est courant pour un mouvement quelconque de reprendre à son compte les mérites d’une grande personnalité, il est surprenant toutefois de s’aventurer à dire qu’elle avait ses limites. C’est en tout cas le constat audacieux que s’avance à faire ‘Omar e-Tlimsânî –tout comme l’avait fait un certain el Mawdûdî - dans sa comparaison opportune entre Hasan el Banna son leader suprême et Sheïkh el Islam. [25] Ibn Taïmiya n’est pas parfait certes, mais de là à considérer qu’il manquait de pratique, comparé au fondateur des Frères Musulmans qui réussit à former les martyres pour la cause, c’est vraiment se mettre un bandeau sur les yeux. El Banna aurait-il laissé une plus grande empreinte dans l’histoire de l’humanité, sous prétexte qu’ibn Taïmiya n’avait pas sous la main les moyens de communication actuels ! Ne devrons-nous pas dire plutôt que l’amour rend aveugle !

 

Traduit par :

Karim ZENTICI        

 



[1] Voir les mémoires d’el Banna : Mudhakkarât e-Da’wa wa e-Dâ’iya d’el Banna (p. 72).

[2] Idem. (p. 182).

[3] Voir : Da’wa el Ikhwân (p. 68).

[4] Voir : el Fikr e-Tarbawî du D. Mâjid el Kîlânî (p. 12). Dans la même page, l’auteur assume qu’ibn Taïmiya influença deux grandes écoles activistes contemporaines ; celle d’el Mawdûdî et de Saïd Qutb après lui et celle de l’algérien Mâlik ben Nabi.

[5] Voir : Manhâj el Anbiyâ fî e-Da’wâ ilâ Allah de Sheïkh Rabî’ el Madkhalî (101-102).

[6] Hasan el Banna se plaisait à dire qu’il suivait la voie Salafi mais il n’a jamais renoncé à son attachement soufi comme il l’avoue lui-même dans Nidhâm el Usar wa Nidhâm e-Ta’lîm (p. 12).

[7] Sharh el Usûl el ‘Ishrîn (p. 39).

[8] Voir : el Iklîl fî el Mutashâbih wa e-Ta-wîl (p. 33-50).

[9] Voir : Majmû’a Rasâil Hasan el Banna (p. 498).

[10] Voir : el ‘Aql wa e-Naql (p. 125).

[11] Voir : e-Risâla e-Tadmûriya (p. 30).

[12] Voir : Mudhakkarât e-Da’wa wa e-Dâ’iya (27, 28).

[13] Voir : Majmû’ el Fatâwa d’ibn Taïmiya (11/445-475).

[14] Idem. (11/465-467) et (2/55-57).

[15] Voir les mémoires d’el Banna : Mudhakkarât e-Da’wa wa e-Dâ’iya (p. 33).

[16] Voir : e-Rad ‘alâ el Ikhnâî (12-15).

[17] Voir notamment : Sharh el Usûl el ‘Ishrîn (p. 47).

[18] Voir : notamment : Majmû’ el Fatâwa (1/260).

[19] Voir : Qâ’ida Jalîla fî e-Tawassul wa el Wasîla (p. 52, 129, 152).

[20] Voir : Majmû’ el Fatâwa (1/264).

[21] Voir : el Mulhim el Mahwib Hasan el Banna de ‘Omar e-Tlimsânî (p. 78) et Mawqif ‘Ulama el Muslimîn min e-Shî’a wa e-Thawrat el Islâmiya (p. 13, 15).

[22] Voir : Da’wa el Ikhwân (p. 113-120).

[23] Voir : Manhâj e-Sunna (3/378). 

[24] Voir pour Saïd Qutb le troisième numéro de la revue el Muslimûn parue en 1405 h. et Wâqi’unâ el Mu’âsir de Mohammed Qutb (p. 410, 411, 417, et 419). En fait, les deux hommes posèrent les fondements d’une troisième voie entre l’Ikhwanisme et le traditionalisme que ses adeptes affilient à tord au Salafisme ! Ce mouvement Jihadiste fit ses premiers pas avec el Hijra wa e-Takfîr mais il prit d’autres formes et fut connus sous d’autres noms comme le Qutbisme, le surûrisme (en référence à son fondateur syrien Mohammed Surûr Zaïn el ‘Âbidîn), et dernièrement la nébuleuse el Qâ’ida.

[25] Voir : Hâkadha ‘Allamanî el Ikhwân el Muslimûn (3-4).

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