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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 09:17

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L’abécédaire du jarh wa ta’dîl

(Partie 2)

 

‘Abd Allah ibn el Mubârak : « Ne mentionnent pas les défauts quand c’est les qualités qui l’emportent, et ne mentionnent pas les qualités quand c’est les défauts qui l’emportent. » [Siar a’lâm e-nubalâ de Dhahabî (8/71).] 

 

 

Comment reconnaitre la fiabilité intellectuelle d’un rapporteur ?

 

C’est très simple (en théorie) ! Il suffit d’analyser ses narrations en les comparant avec celles des grandes références en la matière. Si elles leur sont conformes, ne serait-ce que sur le fond, c’est le signe qu’il est crédible. Les quelques différences notées sont insignifiantes. L’essentiel, c’est de rester fidèles aux autres spécialistes dans la plupart des propos qu’il ramène. Si les incohérences se multiplient, ses narrations seront rejetées avec tous les détails que ce point réclame.[1] 

 

Que faire quand les critiqueurs divergent sur la fiabilité d’un même rapporteur ?

 

Il est possible qu’un rapporteur soit critiqué en mal par un ou deux spécialistes, et au même moment, qu’il soit critiqué en bien par un nombre équivalent de critiqueurs. Dans ce cas, à l’unanimité des savants, il incombe de faire passer avant la critique négative (à condition qu’elle soit détaillée). La raison, c’est que la critique négative apporte une information supplémentaire, à laquelle, en général, tout le monde n’a pas accès (et qui est souvent le fruit d’une enquête poussée), y compris l’auteur de la critique positive.[2]

 

Il est possible, toutefois, d’accepter une critique négative non détaillée (jarh mubham), à condition qu’il n’existe aucune critique positive sur laquelle on peut se reposer. La raison, comme le souligne ibn Hajar, c’est que déjà, le rapporteur est anonyme, et qu’en plus, il ne serait pas pertinent de faire abstraction dans notre enquête de l’avis d’un spécialiste en la matière.[3]

 

Les querelles entre grands érudits…

 

Selon l’opinion la plus vraisemblable des savants, pour reprendre les termes d’ibn ‘Abd el Barr, on ne tient pas compte des récriminations faites à l’encontre d’un rapporteur dont la réputation n’est plus à refaire, sauf si celles-ci sont fondées sur des preuves objectives et irréprochables. L’Histoire nous montre que des grands hommes, avec les Compagnons à leur tête, perdent le contrôle de leurs paroles sous l’effet de la colère. Ce sont, avant tout, des êtres humains qui n’ont pas les mêmes réactions en temps normal. Les grands spécialistes prennent en compte ce paramètre, et font la sourde oreille quand de tels événements se produisent.[4]

 

Dans Siar a’lâm e-nubalâ’, l’Imâm e-Dhahabî fait également mention de cette fameuse règle.[5]

 

Or, celle-ci est valable dans la mesure où trois conditions sont réunies :

1-      La réputation du narrateur critiquée doit être irréprochable.

2-      Il doit exister entre les deux antagonistes une raison justifiant des attaques personnelles.

3-      Souvent, la critique est non détaillée et injustifiable, mais, s’il le contraire s’avérait, alors elle a toutes ses raisons d’être.[6]

 

Exemples

 

Quand l’Imâm el Bukhârî arriva à Nîsâbûr, Mohammed ibn Yahyâ e-Dhuhlî recommanda à ses élèves de participer à ses assemblées qui devinrent une grande attraction dans la région. Il en coûta à  e-Dhuhlî qui voyait de moins en moins de monde autour de lui. Fut-il emporté par la jalousie, mais le fait est qu’il en vint à mettre en garde contre l’auteur de l’ouvrage le plus illustre après le Coran.[7]

 

Les savants ne tinrent pas compte non plus des critiques du grand défenseur du hadîth Yahyâ ibn Ma’în à l’encontre du Hâfizh Ahmed ibn Sâlih qui illuminait l’Égypte de son érudition, et qui n’avait rien à lui envié au niveau du savoir.[8] Pour la défense d’ibn Ma’în, il est possible qu’il fît allusion à un autre rapporteur du même nom. Ahmed ibn Sâlih e-Shumûmî, qui avait pris La Mecque pour résidence, aurait été confondu avec le maitre du pays des Pyramides. Il y aurait donc eu erreur sur la personne.[9]

 

Ce même Ahmed ibn Sâlih eut un démêlé célèbre, avec l’Imâm Nasâî qui avait fait des kilomètres et des kilomètres pour le visiter sur les bords du Nil. Cependant, le grand érudit du coin ne recevait personne avant de se renseigner sur lui, et, comme il ne connaissait rien sur son hôte, il dédaigna le recevoir. L’auteur du recueil des sunan en avait tellement gros sur le cœur qu’il dénicha toutes ses erreurs de hadîth, mais en vain. La morale, c’est quant on s’acharne injustement sur son frère, on ne se fait du mal qu’à soi-même.[10]

 

Classification des critiqueurs du hadîth

 

L’Imâm e-Dhahabî nous propose deux classifications : quantitative, et qualitative

 

Classification quantitative des critiqueurs

 

1-      Ceux qui ont eu une opinion sur la plupart des narrateurs : ibn Ma’în et Abû Hâtim e-Râzî.

2-      Ceux qui ont eu une opinion sur de nombreux narrateurs : Mâlik et Shu’bâ ibn el Hujjâj qui est l’initiateur de la spécialité.

3-      Ceux qui ont parlé sur certains narrateurs : ibn ‘Uayïna et Shâfi’î.[11]

 

Classification qualitative des critiqueurs

 

1-                          Les durs (muta’annitûn) : ceux qui sont prompts à critiquer à la moindre erreur ou presque. L’avantage avec eux, c’est que leur critique positive est un vrai « label de qualité ». En revanche, il faut prendre avec des pincettes leur critique négative, et la comparer avec une critique positive éventuelle. En cas de divergence entre critiqueurs, seule la critique négative détaillée sera prise en considération ; comprendre que la critique négative non détaillée ne fait pas le poids devant une critique positive. Dans cette catégorie, nous comptons ibn Ma’în, Abû Hâtim et el Jawzujânî.

2-                          Les souples (mutasâhiûn) : Tirmidhî (ce qui est fort contestable, il est plutôt à ranger dans la catégorie des modérés), el Hâkim, el Baïhaqî.

3-                          Les modérés (mu’tadilûn) : el Bukhârî, Ahmed, Abû Zur’a, ibn ‘Adî.[12]

 

Certains experts jonglent entre deux catégories. D’un côté, ibn Hibbân, comme nous l’avons vu, se contente des apparences et des aptitudes morales des narrateurs, sans n’être sourcilleux sur leurs aptitudes intellectuelles. C’est la raison pour laquelle, ses critiques positives sont jugées trop souples. En revanche, il dénigre les narrateurs crédibles à la moindre erreur. C’est la raison pour laquelle, ses critiques négatives sont jugées trop dures.[13]

 

 

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 

 

 



[1] ‘ulûm el hadîth d’ibn Salâh ; voir : e-taqyîd wa el idhâh d’el ‘Irâqî (p. 138).

[2] Voir : el kifâya d’el Khatîb el Baghdâdî (p. 123).

[3] E-nuzha du Hâfizh ibn Hajar (p. 144).

[4] Jâmi’ bayân el ‘ilm wa fadhlilî d’ibn ‘Abd el Barr (2/155).

[5] Siar a’lâm e-nubalâ (8/71).

[6] Tahrîr qawâ’id e-jarh wa ta’dîl d’Amr ibn ‘Abd el Mun’im (p. 35-36).

[7] Siar a’lâm e-nubalâ (12/453).

[8] Siar a’lâm e-nubalâ (11/82).

[9] Tahdhîb e-tahdhîb d’ibn Hajar (1/36) ; voir également : e-thiqât d’ibn Hibbân (8/25).

[10] Tahrîr qawâ’id e-jarh wa ta’dîl d’Amr ibn ‘Abd el Mun’im (p. 147-148).

[11] Voir : Dhikr man yu’tamad qawluhu fî e-jarh wa e-ta’dîl (p. 158).

[12] El mawqizha d’e-Dhahabî ; voir : Tahrîr qawâ’id e-jarh wa ta’dîl d’Amr ibn ‘Abd el Mun’im (p. 59-60).

[13] Tahrîr qawâ’id e-jarh wa ta’dîl d’Amr ibn ‘Abd el Mun’im (p. 60).

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