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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 16:24

Desert-Oasis-Libya

 

 

La condamnation publique du gouverneur

(Partie 5)

 

La condamnation publique est une forme de révolte

 

Dhû el Khuwaïsira interpella le meilleur des hommes (r) en ces termes : « Sois juste ! Tu n’as pas été juste.

-           Malheur à toi, lui lança-t-il, qui peut se vanter d’être juste si je ne le suis pas. » 

 

Après le départ de cet individu, le Messager (r) prévint : « Il y aura dans la postérité de cet homme, des gens devant la prière desquels vous aurez honte, et devant l’adoration desquels vous aurez honte. Mais, ils sortiront plus vite de la religion que la flèche transperce sa proie. Où que vous les trouviez, tuez-les. »[1]

 

Selon une version : « Ce partage ne fut pas motivé pour le Visage d’Allah. »[2]

 

Sheïkh el Islâm ibn Taïmiya fait remarquer que Dhû el Khuwaïsira est le premier kharijite à sortir, alors qu’il n’a jamais pris les armes.[3] Sheïkh el ‘Uthaïmîn fait la même remarque en soulignant que l’homme en question se contenta de contester verbalement le meilleur des hommes (r). Quand certains ouvrages parlent de la révolte avec l’épée, ils vont allusion à la dernière étape, non qu’il n’y en ait pas d’autres, de la même façon que le regard est la première étape de l’adultère. Il est impensable d’imaginer une insurrection qui n’a pas été précédée par un discours enflammé. En cela, la condamnation publique du gouverneur est une forme de khurûj, car elle prépare les cœurs remontés à bloc, à une entreprise armée.[4]

 

Sheïkh el Fawzân explique à ce sujet : « Le bon conseil envers les autorités réclame plusieurs choses :

 

1- Être convaincu de leur légitimité : malheureusement, certains jeunes et savants autoproclamés la remettent en doute. C’est le Coran qui nous impose de nous soumettre à leur obéissance. Le Très-Haut révèle en effet : [Ô croyants ! Obéissez à Allah, obéissez au Messager et aux détenteurs de l’autorité parmi vous].[5] Nous leur devons le respect en vertu des droits que l’Islam leur a octroyés. Il est inadmissible de les prendre en dérision, de médire sur leur dos, ou de les dénigrer. Le Messager (r) est formel sur la chose : « Je vous recommande de craindre Allah, d’écouter et d’obéir au gouverneur, même à un esclave. »[6] Selon une certaine version : « Écoutez et d’obéissez au gouverneur, même à un esclave abyssin ayant une tête comme un raisin sec. »[7] Une autre version précise : « même s’il a les membres coupés. » Une erreur potentielle de leur part ne remet nullement en question ce principe, à condition qu’elle ne fasse pas sortir de la religion. Surtout, nous évitons de la répandre partout pour éviter les troubles, les séditions, et tous les événements qui entrainent l’anarchie.

 

Il incombe à tout musulman de rester fidèle à cette voie qui nous fut tracée par le Coran et la sunna. Une menace terrible plane sur tout contrevenant ; Allah avilit celui qui avilit un sultan.

 

Le législateur nous commande également, dans cet ordre, de transmettre directement ses plaintes au gouverneur, sans passer par la chaire du vendredi, ni par les cassettes audio. Dévoiler de cette façon les défauts des gouverneurs au grand public est un acte de rébellion, et stimule l’animosité des citoyens. Il est beaucoup plus prolifique de lui parler en privé, voire par courrier ou de passer par les personnes en contact avec lui.

 

Il est inadmissible d’étaler ses défauts devant n’importe quelle audience (réunion entre amis, congrès, sermon du vendredi, etc.). C’est un acte de trahison à même de déstabiliser le pays et d’inciter à la rébellion et à la division des rangs. Cela ne rapporte aucun avantage.

 

Allah (Y) s’adressa en ces termes à Mûsâ (r) et son frère Hârûn (r) : [Rendez-vous] ; [et tenez-lui] ; en face non dans son dos : [chez Pharaon qui s’est rendu rebelle et tenez-lui un doux langage, ainsi se reprendra-t-il ou va-t-il s’émouvoir (craindre)].[8] Le Coran nous montre la voie. Pharaon qui revendiquait la divinité, lui l’auteur des paroles : [Il dit : je suis votre seigneur le Très-Haut ][9] ; [Je ne vous connais pas un autre dieu que moi].[10] Pourtant, le Seigneur enjoignit à Ses deux prophètes d’user de la plus grande délicatesse, sans l’insulter dans la rue ou au milieu des assemblées. Ils ne fomentèrent aucune sédition ni aucune manifestation contre ce tyran. Comment devons-nous alors nous comporter avec les émirs musulmans ? Pour ceux qui n’ont pas les moyens d’entrer en contact avec eux, nous leur disons : [Allah n’impose rien à la personne qui soit au-dessus de ses forces].[11] La chose n’est pas entre leurs mains, mais cela ne justifie nullement de le stigmatiser par-derrière au nom d’une soi-disant morale (ordonner le bien et interdire le mal). Une telle attitude est plutôt scandaleuse et n’engendre que des inconvénients. »[12]

 

Plus récemment, il fut encore plus éloquent. Qu’on en juge :

 

Question : certains partisans du khurûj mettent en avant l’idée qu’on ne s’écarte pas du groupe en faisant des manifestations ou en faisant part de ses opinions, mais uniquement en prenant les armes contre les autorités en place.

 

En réponse : il existe plusieurs sortes de khurûj :

-          Avec la parole : encourager l’insurrection, même sans n’y participer. C’est même éventuellement pire dans la mesure où on propage la pensée kharijite sans prendre les armes.

-          Avec le cœur (la croyance et l’intention) : ne pas considérer l’autorité du gouverneur légitime ni ses devoirs envers lui, et lui vouer de l’aversion.

-          Avec les actes : avec les armes et tous les moyens préliminaires à la révolte.[13]

 

Exemples de cette compréhension dans les rangs des anciens :

 

Un jour, Mu’âwî monta sur le minbar à l’époque de la fitna, et invita l’assemblée à donner son avis sur sa position. En réalité, il visait ‘Abd Allah ibn ‘Omar qui avait bien des choses à dire, mais qui se rétracta. Et quand on l’interrogea sur les motivations de son silence, voici quelle fut sa réponse : « J’ai eu peur de prononcer une parole qui soit mal interprétée, et qui soit à l’origine de la division et de l’effusion de sang. Alors, je me suis rappelé des merveilles qu’Allah avait promises au Paradis, et ais gardé le silence. »[14]

 

Makhûl s’adressant à Ghîlân qui multipliait les critiques à l’encontre des émirs : « Malheur à toi, Ghîlân ! Tu as insufflé à la communauté la pensée kharijite, à la différence où toi, tu ne prends pas l’épée. Par Allah, je crains plus pour elle quelqu’un comme toi, que les buveurs (ou les vendeurs ndt.) de vin ! »[15]

 

‘Abd Allah ibn ‘Ukaïm : « Après ‘Uthmân, je ne contribuerais plus jamais à verser le sang d’un Khalife.

-          Abû Ma’bad, lui demanda-t-on, tu as contribué à sa mort ?

-          Je considère que de blâmer ses défauts contribua à son assassinat !  »[16]  

 

Les qa’diya doivent leur nom à cette caractéristique, car, comme leur nom l’indique, ils embellissaient le khurûj tout en restant assis chez eux.[17] Aux yeux d’Abd Allah Tarasûsî, ils sont même les pires des kharijites,[18] car travaillant dans l’ombre.

 

El Hasan ibn Sâlih était très exigeant envers lui-même sur les conditions que devait réunir le khurûj ; des conditions quasi impossibles à concrétiser, c'est pourquoi il ne trempa jamais dans les guerres intestines, mais cela ne l’empêcha pas d’envoyer beaucoup de ses compatriotes à la mort.[19]

 

Alors qu’Alî se tenait sur la chaire du vendredi, un homme se leva pour s’écrier : « La loi n’appartient qu’à Allah (autre traduction possible : le jugement ne revient qu’à Allah ndt.) » Un autre se leva pour crier la même chose, puis ils se regroupèrent dans un coin de la mosquée pour scander toujours la même phrase. De la main, le dernier khalife leur enjoignit de s’assoir avant de s’exclamer : « Oui, c’est vrai, la loi n’appartient qu’à Allah, mais c’est prêcher le vrai pour faire passer le faux. »[20]

 

Selon une version, l’un d’eux se présenta devant lui en récitant, les doigts dans les oreilles : [Nous avons révélé à toi et à ceux qui t’ont précédé : si tu associes quoi que ce soit à Allah, ton œuvre sera annulée et tu compteras parmi les perdants].[21] Ce à quoi, le gendre du sceau des prophètes (r) répondit : [Prend ton mal en patience, car la promesse d’Allah est vérité ; et ne te laisse pas infléchir par ceux qui n’en sont pas convaincus].[22]

 

El Hasan : je rendis visite à Qudâma ibn ‘Anaza el ‘Anbarî chez qui je trouvai Mirdâs Abû Bilâl (le même qu’Abû Bakra réprimanda dans une annale précédente ndt.), Nâfi’ ibn el Azraq, et ‘Atiya ibn el Aswad. Abû Bilâl prit la parole et vanta les vertus de l’Islam avec une éloquence que je n’avais jamais entendue. Puis, son discours se tourna vers le sultan dont il fit le procès. Il se tût, et Nâfi’ prit la parole. Il resta dans le même sujet, mais avec une plus belle éloquence. ‘Atiya étala tout son talent d’orateur une fois que son tour fut venu, mais sans n’atteindre, toutefois, le niveau de Nâfi’. Ainsi, tour à tour, les trois hommes malmenèrent le Sultan, ce qui fit réagir Qudâma qui ne mâcha pas ses mots : « Mes frères, lança-t-il dans sa harangue quasi guerrière, je sais autant que vous tout ce que vous avez raconté aujourd’hui, et je blâme tout autant que vous ce que vous venez de blâmer. Je pense comme vous tant que vous ne semez pas l’épée contre nous, mais si vous osez le faire, alors je suis innocent de vous. »[23]

 

Notons que par la suite, ces trois orateurs trempèrent dans des révoltes.[24]

 

À suivre…

 

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 



[1] Rapporté par el Bukhârî (5057) et Muslim (1066), selon ‘Alî ibn Abî Tâlib (t).

[2] Rapporté par el Bukhârî (3150) et Muslim (1062), selon ibn Mas’ûd (t).

[3] Majmû’ el fatâwâ (28/476).

[4] Cassette (2/a) qui est l’explication de raf’ e-salâtîn de Shawkânî.

[5] Les femmes ; 59

[6] Rapporté par Ahmed (4/126), Abû Dâwûd  (4607), e-Tirmidhî (2676) ayant fait ensuite le commentaire suivant « Ce hadîth est bon et authentique. » ; selon el ‘Irbâdh ibn Sâriya (t).

[7] Cette version fut rapporté par el Bukhârî (n° 693, 696, 7142), selon Anas (t).

[8] Ta-Ha ; 44

[9] Les anges qui arrachent l’âme ; 24

[10] Les récits ; 38

[11] La vache ; 286

[12] Voir : e-nasîha wa atharuha ‘alâ wihda el kalima ; voir également : el fatâwa e-shar’iya (p. 107).

[13] El i’lâm bi kaïfiyat tansîb el imâm de Sheïkh el Fawzân.

[14] Rapporté par el Bukhârî (4108).

[15] Voir : târîkh ibn ‘Asâkir (6/373).

[16] Rapporté par ibn Sa’d (6/115).

[17] Hâdî e-sârî d’ibn Hajar (p. 483).

[18] Rapporté par Abû Dâwûd dans Masâil Ahmed (p. 271).

[19] Rapportée par el Khallâl dans e-sunna (94).

[20] Rapporté par ibn Abî Shaïba (8/741), la phrase célèbre d’Alî est dans Muslim (1066).

[21] Les groupes ; 65

[22] Les Romains ; 60 cette version est rapporté par Tabarî dans son târîkh (3/114-115), et authentifiée par el Albanî dans irwâ el ghalîl (2462) ?

[23] Rapporté par ibn Abî e-Duniyâ dans el amr bi el ma’rûf (98).

[24] Voir : siar a’lâm e-nubalâ de Dhahabî (5/323), et tarîkh d’ibn Khaldûn (3/147).

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