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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 18:23

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La place des actes dans la pensée murjite

(Partie 2)

 

Les murjites sont les juifs de la qibla

 

Il est vrai que, selon l’expression d’un ancien, les murjites sont les juifs de la qibla. Il s’agit de Sa’îd ibn Jubaïr, comme le rapportent certains recueils de sunna (mais cela ne veut pas dire qu’il faut l’imputer à tous les anciens). Il est vrai également que les détracteurs des pseudos-salafis murjito-jahmite, font tourner cette annale dans les forums, mais sans connaitre réellement de quoi il en retourne, wa bidûn tahqîq !

 

Ensuite, il est possible de deviner ses intentions, ou pour le moins d’essayer de les deviner, en cherchant du côté de la caractéristique des murjites, ou des implications de leurs croyances ; cette tendance ouvre en effet la porte au libertinage et à la zandaqa, peut-être un peu à la manière de Paul le juif qui introduisit l’irja dans la religion chrétienne et qui la corrompit de fond en comble en amenuisant les commandements divins et en axant son discours sur le pardon divin aux dépens des actes, ou bien plus vraisemblablement, fait-il référence au v. 80 de la s. la vache.[1]

 

Mais apparemment, cette caractéristique est plus à mettre sur le compte de jahm, que des murjiya proprement dits, comme nous allons l’expliquer…

 

Dors et déjà, il faut savoir qu’il existe d’autres expressions des anciens sur les murjites, qui, elles, sont plus répandues. Certaines d’entre elles vont jusqu’à dire qu’ils représentaient un plus grand mal pour la communauté que les khawarij azâriqa (l’une des sectes kharijites les plus extrémistes pour certains).

Cette parole est imputée à Ibrahim e-Nakha’î, mais il y en a d’autres comme celles de Zuhrî, Yahya ibn Abî Kathîr, Qatâda, Shuraïk el Qâdhî, et Sufiân e-Thawrî.

 

Cependant, ibn Taïmiya relativise ce discours ; comprendre qu’il faut replacer les choses dans leurs contextes, et que la plupart des savants qui condamnaient l’irja venaient de Kufa, là où la secte prit son envol. Il était donc impératif de lui porter un grand coup afin de la tuer dans l’œuf.

 

Ibn Taïmiya explique que de grandes sommités connues pour leur piété furent entachées par l’irjâ, comme le leur reconnaissent les traditionalistes, Les anciens n’ont pas kaffar cette tendance.[2] Ils considéraient que leur innovation était plus sur la forme que sur le fond, et qu’elle n’était pas dogmatique, bien que liée au dogme ! Ce qui leur était reproché, c’était qu’ils n’étaient pas fidèles au vocabulaire coranique, et qu’ils ouvraient grand la porte aux mutakallimîns et aux murjites proprement dits. Sans compter qu’ils donnaient des idées aux libertins qui pouvaient désormais, sous leur couvert, s’adonner à tous les plaisirs. Les anciens l’avaient bien compris, alors ils voulurent fermer la porte avec autorité à tous les débordements dans le but de préserver la religion.[3] 

 

En revanche, Ahmed a kaffar les jahmites qui confinaient la foi dans la connaissance.[4] Selon certains chercheurs, les anciens faisaient une distinction entre les murjites et les jahmites dont la croyance était beaucoup plus grave. C’est avec la venue des hérésiographes qu’on commença à compter les jahmites dans le cercle des murjites, en sachant qu’ils n’ont jamais été influencés dans la mise en place de leur crédo par les murjiya el fugaha. Ces derniers étaient même connus pour être des grands pourfendeurs des jahmites.[5]

 

Qui est le premier homme de la pensée murjite ?

 

Nous avons vu plus haut que leur venue coïncidait au départ des Compagnons, entre la fin des années 70 plus exactement et le début des années 80. Pour être plus précis, on commence à parler d’eux sous l’autorité d’Abd Allah ibn Zubaïr (m. 73 h.), puis d‘Abd el Mâlik ibn Marwân (m. 86 h.).[6] Qatâda fait concorder leur avènement à la cabale d’ibn el Ash’ath (de 81 à 83) qui déboucha sur sa mort aux alentours de 84, 85 de l’Hégire.[7]

 

Il est difficile de cerner l’instigateur de la secte, mais ibn Taïmiya dresse une liste de plusieurs prétendants possibles Dharr ibn ‘Abd Allah el Hamadânî, Hammâd ibn Abî Sulaïmân, Sâlim el Aftas, Talq ibn Habîb, Ibrahim e-Taïmî.

 

Son choix s’arrêta sur Hammâd ibn Abî Sulaïmân.[8] Or, ce même ibn Taïmiya rapporte certaines annales des anciens, imputant l’avènement de la secte à el Hasan ibn Mohammed ibn el Hanafiya.

 

L’irjâ d’el Hasan ibn Mohammed ibn el Hanafiya

 

L’annale d’Ishâq ibn Rahawaïh au début de l’article va dans ce sens. Selon ibn Taïmiya, en contestation aux mu’tazilites, ce fameux el Hasan coucha par écrit une lettre dans laquelle il exhortait à l’irjâ.[9] L’irjâ en question était de s’abstenir de tout avis sur l’affaire d’Alî et d‘Uthmân sans prendre parti ni pour ni contre les uns et les autres. Il appelait non pas à la neutralité, mais à une espèce de statuquo invitant en substance à remettre le sort à Dieu de tous ceux qui furent mêlées dans cette histoire.

 

Cet irja s’inscrivait en porte à faux avec les mu’tazilites qui considéraient pervers l’un des deux groupes en conflit, mais sans pointer aucun des deux. Cette accusation pouvait aussi bien désigner l’armée d’Alî que celle d’Âisha qui comptait dans ses rangs Zubaïr ibn el ‘Awwâm et Talha ibn ‘Ubaïd Allah, lors des affrontements de ma’raka el jamal, mais sans être formel sur la chose. Ainsi, Wâsil ibn ‘Atâ et ‘Amr ibn ‘Ubaïd vouaient à l’Enfer éternel la partie fautive, mais sans savoir laquelle. El Hasan s’insurgea contre cette conception, mais sans donner raison ou tort à l’un des deux groupes. Il préconisait tout simplement de remettre leur sort au Très-Haut. Par la suite, il regretta son geste, et personne après lui ne reprit le flambeau de sa pensée.

 

Ibn Hajar el ‘Asqalânî souligne que l’irjâ d’el Hasan n’a rien à voir avec celui en vogue dans le jargon des savants et qui touche à la conception de la foi.[10]

 

Ainsi, il ne faut voir aucune contradiction dans le discours d’ibn Taïmiya qui s’appuie sur certaines annales des anciens imputant pour certaines l’avènement de l’irjâ à el Hasan et pour d’autres à Hammâd ibn Abî Sulaïmân ; il s’agit en effet de deux choses différentes.

 

Dharr ibn ‘Abd Allah el Hamadânî

 

En outre, il est plus précis d’imputer les débuts de la secte à Dharr ibn ‘Abd Allah el Hamadânî au sujet duquel l’Imam Ahmed témoigne : « Dharr est le premier à en avoir parlé. »[11] Cette hypothèse tient d’autant plus qu’il comptait dans les rangs d’ibn el Ash’ath.[12] Il est possible toutefois de conjuguer entre cette opinion et celle d’ibn Taïmiya en disant que Dharr ibn ‘Abd Allah (m. 99 h.) est effectivement le premier à avoir parlé d’irjâ, mais que Hammâd ibn Abî Sulaïmân (m. 120 h.) reprit les rênes et théorisa davantage les principes de la secte. Ce serait donc de ses mains qu’elle aurait pris son envol.[13]

 

Les sectes murjtes

 

E-Shahristânî dresse sa liste des tendances murjites pures (khâlisa) et qui sont au nombre de six :

 

1-      El yûnusiya ;

2-      El ‘ubaïdiya ;

3-      El ghassâniya ;

4-      E-thûbâniya ;

5-      E-tûmaniya ;

6-      E-Sâlihiya.[14]

 

 

Abû el Hasan el Ash’arî en ajoute six autres que voici (ce qui fait douze en tout) :

 

1-      El jahmiya ;

2-      E-najjâriya ;

3-      El ghîlâniya ;

4-      Les adeptes de Mohammed ibn Shabîb ;

5-      Les adeptes d’Abû Hanîfa ;

6-      El Karrâmiya.[15]

 

En réalité, les najjâriya et les adeptes de Mohammed ibn Shabîb ne sont pas des murjites purs, car ils tolèrent une disparité (tafâdhul) de la foi entre les individus. El Baghdâdî, hérésiographe lui aussi, l’avait bien compris. Ce dernier consacra une section entière pour défendre l’idée que les najjâriya ne méritaient pas le nom de murjites purs. C'est pourquoi il ne les compta pas dans sa liste.[16]

 

Ibn Taïmiya fit une synthèse des tendances recensées par el Ash’arî et les divisa en trois grands ensembles.

 

Premièrement : Ceux qui disent que la foi s’avère uniquement dans le cœur. Ceux de cette tendance se divisent ensuite en deux catégories.

A-               Ceux qui entrent les actes du cœur dans la définition de la foi conformément à la plupart des sectes murjites, comme El yûnusiya.

B-               Ceux qui n’entrent pas les actes du cœur dans la définition de la foi, comme Jahm et e-Sâlihî. El Ash’arî et la plupart de ses adeptes optent pour cette tendance.

 

Deuxièmement : ceux qui disent que la foi se résume à la parole verbale. Avant el karrâmiya, personne en particulier n’avait avancé cette opinion.

 

Troisièmement : tasdîq el qalb et qawl e-lisân. C’est la tendance notoire des fugaha et des pieux parmi eux.[17]

 

Notons que les jahmites-murjites et les karrâmites qui pour les premiers confinent la foi dans la connaissance et, pour les seconds, dans la reconnaissance verbale se sont éteints, bien que les ash’arites et mâturidites ne divergent pas vraiment des premiers.[18]

 

À suivre…

 

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 



[1] Firaq mu’âsira Ghâlib ‘Awâjî (2/276).

[2] Voir : el imân (p. 377) et majmû’  el fatâwa (7/394) tout deux d’ibn Taïmiya.

[3] Majmû’  el fatâwa (7/394-395).

[4] Majmû’  el fatâwa (7/507-508).

[5] Voir : maqâlât el jahm ibn Safwân (1/201-213), qui à l’origine est une thèse ès magistère de Yâsir Qâdhî.

[6] Minhâj e-sunna (6/231).

[7] Majmû’  el fatâwa (7/395).

[8] Majmû’  el fatâwa (7/507).

[9] Minhâj e-sunna (8/7).

[10] Tahdhbî e-tahdhîb (1/414).

[11] Rapporté par el Khallâl dans e-sunna (3/564).

[12] Tahdhbî e-tahdhîb (1/579).

[13] Voir : maqâlât el jahm ibn Safwân (1/206-213), qui à l’origine est une thèse ès magistère de Yâsir Qâdhî.

[14] El milal wa e-nihal de Shahristânî (1/139-146).

[15] Maqâlât el islâmiyîn d’el Ash’arî (p. 132-141).

[16] El farq baïna el firaq (p. 202) d’Abd el Qâdir el Baghdâdî

[17] Majmû’ el fatâwa (7/195).

[18] Majmû’ el fatâwa (7/398-400).

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Publié par mizab - dans Takfir
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