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18 avril 2012 3 18 /04 /avril /2012 19:38

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Le jarh wa ta’dîl à la loupe

(Partie 4)

 

Voir notamment : el ibâna de Mohammed el Imâm, et qui fut préfacé par cinq sheïkh du Yémen, et lu et révisé par Sheïkh Rabî’. 

 

L’équité est de mise

  

‘Aïn e-ridhâ ‘an kulli ‘aïb kalîlatun

Kamâ anna ‘aïn e-sakhat tubdî el masâwî

L’œil ami ne voit toujours presque aucun défaut

Là où l’œil ennemi ne laisse rien échapper

 

Il est connu que deux savants aux vertus équivalentes ne seront pas vus de la même façon par leurs adeptes respectifs. L’un sera encensé par les siens qui auront naturellement plus confiance en ses opinions que celles des autres. Ces derniers seront plus enclins à le suivre, et éprouveront éventuellement de la répulsion pour ses paires, soit par jalousie soit par animosité à l’instar des Juifs qui combattirent avec force Mohammed (r) alors qu’il avait le même discours que Mûsâ.[1]

En outre, comme le souligne ibn Taïmiya, le phénomène action/réaction entraine aux extrêmes, à l’image des chrétiens, qui, face à l’animosité des Juifs envers Jésus et leur rigueur dans la loi de la Thora, en vinrent en moins de cent ans, à l’adorer et à s’émanciper, dans un laxisme quasi libertin, de l’ancienne tradition. Le porc était l’un des symboles qui incarnera pour toujours la haine du Juif.[2]

 

C’est ce qui pousse à décrire son leader avec les plus beaux superlatifs qui soient et son opposant, à tort ou à raison, avec les pires qualificatifs. L’homme sensé est celui qui, lucide, fait la part des choses, et qui distingue le vrai du faux dans ces querelles. Pour se faire, il met les passions de côté, et l’objectivité est la devise qu’il garde constamment entre les yeux. Ses jugements ne sont pas faussés par ses sentiments, contrairement à ceux qui, aveuglés par un chauvinisme haïssable, transforment les qualités de leurs adversaires en défaut, et ferment les yeux sur les défauts de leur leader quand ils n’y voient pas des qualités.[3]

 

Exemples d’objectivité des anciens

 

Un homme, qui interrogea Shu’ba sur les narrations d’Ayyûb, eut pour réponse : « Tu es fou ! Tu m’interroges sur un hadîth d’Ayyûb, alors que Hammâd est juste à côté de toi ! »[4]

 

Selon ‘Abd el Wahhâb e-Thaqafî, j’ai entendu dire ibn ‘Awn : « Revenez à Ayyûb, car il est plus savant que moi. » Yûnas avait exactement le même discours.[5]

 

Ibn Mahdî a dit : « Ghundtar est plus sûr que moi dans ses narrations de Shu’ba. »[6] 

 

Ishâq ibn Râhawaïh : « Allah n’a pas honte de la vérité, Abû ‘Ubaïd [ibn sallâm] est plus savant que moi, qu’ibn Hanbal et que Shâfi’î. »[7]

 

Ahmed ibn Hanbal lui-même disait : « Ishâq ibn Râhawaïh est le plus grand savant de l’autre côté du pont du Khurâsân, bien qu’il divergeait avec nous sur certains points. La divergence d’opinions a toujours existé. »[8]

 

Ce même Ahmed ne tarissait pas d’éloges sur Shâfi’î et lui reconnaissait son érudition.[9] Shâfi’î le lui rendit en avouant que son contemporain était plus versé que lui dans la science des rapporteurs.[10] Mais, est-ce étonnant que les vertueux de même hiérarchie se reconnaissent entre eux les vertus ?[11]

 

Classification des critiqueurs du hadîth

 

L’Imâm e-Dhahabî nous propose deux classifications : quantitative, et qualitative

 

Classification quantitative des critiqueurs

 

1-      Ceux qui ont eu une opinion sur la plupart des narrateurs : ibn Ma’în et Abû Hâtim e-Râzî.

2-      Ceux qui ont eu une opinion sur de nombreux narrateurs : Mâlik et Shu’bâ ibn el Hajjâj qui est l’investigateur de la spécialité.

3-      Ceux qui ont parlé sur certains narrateurs : ibn ‘Uayïna et Shâfi’î.[12]

 

Classification qualitative des critiqueurs

 

1-                          Les durs (muta’annitûn) : ceux qui sont prompts à critiquer à la moindre erreur ou presque. L’avantage avec eux, c’est que leur critique positive est un vrai « label de qualité ». En revanche, il faut prendre avec des pincettes leur critique négative, et la comparer avec une critique positive éventuelle. En cas de divergence entre critiqueurs, seule la critique négative détaillée sera prise en considération ; comprendre que la critique négative non détaillée ne fait pas le poids devant une critique positive. Dans cette catégorie, nous comptons ibn Ma’în, Abû Hâtim et el Jawzujânî.

2-                          Les souples (mutasâhiûn) : Tirmidhî (ce qui est fort contestable, il est plutôt à ranger dans la catégorie des modérés), el Hâkim, el Baïhaqî.

3-                          Les modérés (mu’tadilûn) : el Bukhârî, Ahmed, Abû Zur’a, ibn ‘Adî.[13]

 

Certains experts jonglent entre deux catégories. D’un côté, ibn Hibbân, comme nous l’avons vu, se contente des apparences et des aptitudes morales des narrateurs, sans n’être sourcilleux sur leurs aptitudes intellectuelles. C’est la raison pour laquelle, ses critiques positives sont jugées trop souples. En revanche, il dénigre les narrateurs crédibles à la moindre erreur. C’est la raison pour laquelle, ses critiques négatives sont jugées trop dures.[14]

 

Dhahabî se plaint de la dureté de certains grands pieux à travers l’Histoire, et des mauvaises répercussions qu’elle engendra.[15] Il traita même l’un d’eux de muhaddith (spécialiste en hadith ou traditionniste) de bas niveau ayant un faible bagage scientifique.[16] Il impute notamment à ibn Najjâr décrivant Abû Ja’far el Hâshimî : « Il était retiré pour se consacrer à la dévotion, et menait une vie austère. Il était ferme dans ses positions, à tel point qu’il entraina les gens simples à importuner tout le monde ; des dissensions se créèrent, le sang coula, et les savants subirent les pires injures. Sa virulence le mena en prison. »[17]

 

‘Alî el Madînî : « Abû Nu’aïm et ‘Affân sont acceptables (sadûq), mais je ne prends aucune de leur parole sur les rapporteurs, car tout le monde y passe avec eux ! »[18]

 

Le plus étonnant, c’est que malgré leur crédibilité, et leur participation active dans le domaine de la critique, pratiquement aucun recueil spécialisé ne fait mention de leurs jugements.[19]

 

Shu’ba : « Je ne connais pas quelqu’un ayant le plus invectivé les savants de Médine que Sa’d ibn Ibrahim. À chaque fois que je lui faisais l’éloge de l’un d’entre eux, il s’empressait de le discréditer. »[20]

 

‘Abbâs ibn ‘Abd el ‘Azhîm jure : « Par Allah en dehors de qui il n’y a d’autre divinité ! ‘Abd e-Razzâq est un grand menteur, et el Wâqidî est plus sincère que lui. » Déclaration qui ne passe pas pour Dhahabî. Outre le fait qu’elle s’inscrit en faux contre le consensus sur el Wâqidî, elle dénigre l’un des piliers de la profession.[21] Cela n’empêche pas à Dhahabî de vanter l’érudition de ce fameux ‘Abbâs.

 

Ailleurs, il reproche à Abû el Hasan el Qattân de manquer d’équité envers Hishâm ibn ‘Urwa.[22] Sakhâwî décrit Abû Shâma comme un grand pieux, humble malgré sa grande érudition. Son défaut, c’est qu’il n’arrêtait pas de dire du mal de grands noms de son époque. Il fut déchu aux yeux de beaucoup et eut droit à son tour à maintes critiques. Deux individus respectables lui tinrent un guet-apens pour le frapper violemment, mais, à cause de sa mauvaise réputation, personne ne vint à son aide.

 

L’un de ses contemporains, loin d’avoir son niveau de science, connut un sort encore plus tragique à cause de sa mauvaise langue. Devenu insupportable, il fut chassé de sa ville et vécut des épreuves dont il ne se remit pas.[23]

 

À suivre…

 

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 



[1] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (14/325).

[2] Manhâj e-sunna (1/320).

[3] Miftâh dâr e-sa’âda d’ibn el Qaïyim (1/444-445).

[4] Sharh ‘ilâl e-Tirmidhî d’ibn Rajab (1/167).

[5] Sharh ‘ilâl e-Tirmidhî d’ibn Rajab (1/167).

[6] Mîzân el i’tidâl (3/502).

[7] Siar a’lâm e-nubalâ (10/500).

[8] Siar a’lâm e-nubalâ (11/371).

[9] Siar a’lâm e-nubalâ (10/58).

[10] Muqaddima el jarh wa e-ta’dîl d’ibn Abî Hâtim (p. 203).

[11] Siar a’lâm e-nubalâ (9/563-580).

[12] Voir : Dhikr man yu’tamad qawluhu fî e-jarh wa e-ta’dîl (p. 158).

[13] El mawqizha d’e-Dhahabî ; voir : Tahrîr qawâ’id e-jarh wa ta’dîl d’Amr ibn ‘Abd el Mun’im (p. 59-60).

[14] Tahrîr qawâ’id e-jarh wa ta’dîl d’Amr ibn ‘Abd el Mun’im (p. 60).

[15] Voir : el ‘ibar (3/340-341), tadhkira el huffâzh (1/1407), et Siar a’lâm e-nubalâ (17/186-187 et 20/590-591).

[16] Siar a’lâm e-nubalâ (17/186-187 et 20/590-591).

[17] Siar a’lâm e-nubalâ (9/563-580).

[18] Muqaddima el jarh wa e-ta’dîl et Tahdhîb el kamâl (20/168).

[19] Muqaddima el jarh wa e-ta’dîl.

[20] Rapporté par ibn ‘Asâkir dans târikh Dimashq (20/223).

[21] Siar a’lâm e-nubalâ (9/571-572).

[22] tadhkira el huffâzh (1/1407).

[23] Fath el mughîth (4/435-436).

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