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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 17:06

Forest

 

 

Le takfîr, le tafsîq, et le tabdî' 

(Partie 2)

 

Bien qu’aléatoires, les termes usûl et furû’ ne sont pas condamnables en eux-mêmes !

 

L’homme qui rendit l’âme dans les murs de sa prison est l’auteur des paroles : « Si tu sais que l’expression usûl e-dîn, dans le vocabulaire de ses instigateurs est une notion vague et floue, car renfermant une conception élastique qui varie en fonction des contextes et des spécialités dans lesquels elle est utilisée ; tu te rendras compte que le vrai usûl e-dîn pour Allah, Son Messager, et Ses serviteurs croyants fut hérité, en réalité, du Messager. »[1]

« De nombreux imams des différents groupes, comme les légistes, les traditionnistes, et les soufis (y), bien qu’au niveau des furû’, ils suivent différentes écoles, tous revendiquent être conformes au niveau des usûlou de la sunna, à la tendance d’Ahmed ibn Hanbal. »[2]

« Là où nous voulons en venir ici, c’est que les procédés utilisés par le Coran pour éclairer les arguments et les questions dans les usûlet les furû’, sont d’une extrême perfection. »[3]

 

Ainsi, ces deux termes s’étant vulgarisés dans quasiment toutes les spécialités de la religion, et, de surcroit, pouvant revêtir une bonne connotation, il n’y a pas de raison à ne pas les utiliser. D’autant plus, qu’il est même possible, aux yeux d’ibn Taïmiya, d’utiliser des termes hérétiques par condescendance, et si l’intérêt le réclame. C’est le cas par exemple quand on s’adresse à des personnes qui ne connaissent que ce vocabulaire.[4] Que dire alors si l’on sait que ces deux termes trouvent leur légitimité dans les textes ! Le tout est de bien les délimiter et de les orienter. Ibn Taïmiya s’en charge en offrant une distinction d’une extrême cohérence et d’une imparable précision entre les notions d’usûl et de furû’.

 

Qu’on en juge : « En réalité, toute question évidente touchant à chacun de ces deux domaines (théorique et pratique) entre dans les usûl ; et toute question subtile entre dans les furû’. Connaitre le caractère obligatoire des cinq piliers de l’Islam, le caractère prohibé des interdictions évidentes et communément transmises ; comme savoir, parmi les questions dogmatiques évidentes et communément transmises, qu’Allah est capable de faire toute chose, qu’Il est Omniscient, qu’Il est Entendant, Voyant, que le Coran est Sa Parole, etc.

C’est pourquoi, en reniant les lois pratiques que nous avons citées, et sur lesquelles règne un consensus, on devient un mécréant, au même titre que celui qui renie l’une de ces questions dogmatiques… »[5]

 

La classification usûl/furû’ est tout simplement illégitime dans le domaine du takfîr[6] 

  

Puis, il enchaine : « Il est même possible qu’il soit plus imposé de reconnaitre certaines lois pratiques que les lois dogmatiques. C’est même le cas pour la plupart des questions ! Il suffit, en effet, d’avoir une connaissance générale des questions dogmatiques qui touchent à la foi en Dieu, à Ses anges, à Ses Livres, à Ses messagers, à la vie après la mort, et au destin qu’il soit bon au mauvais.

 

Quant aux obligations religieuses, il incombe d’en avoir une connaissance approfondie, car c’est le seul moyen de les mettre en pratique… » [7]

 

Ibn Taïmiya insiste sur le fait que les compagnons ne faisaient pas la différence entre les usûl (dont le shirk akbar fait partie) et les furû’ pour les erreurs d’interprétation.

 

Voici ses paroles : « Celui qui fait une mauvaise interprétation des textes, mais dont les intentions sont de suivre scrupuleusement le Messager (r), il ne devient pas mécréant ni pervers, s’il se trompe à la suite d’un effort d’interprétation. Ce principe est notoire pour les questions pratiques (furû’ ndt.). Quant aux questions liées au dogme (usûl ndt.), bon nombre de gens ne donnent pas d’excuse à celui qui se trompe dans ce domaine. Or, cette tendance n’est connue par aucun Compagnon ni par leurs fidèles successeurs ni par les grandes références de l’Islam. Elle prend son origine chez les innovateurs qui innovent des principes et qui sortent de l’islam tous ceux qui ne veulent pas s’y soumettre, à l’image des kharijites, des mu’atazilites, et des jahmites. Bon nombre d’adeptes des quatre écoles l’ont adoptée, comme certains malikites, certains shafi’ites, certaines hanbalites, et d’autres. »[8]

 

Il explique ailleurs : « Quant à moi, – ceux qui s’assoient avec moi le savent très bien –, je compte parmi les gens qui défendent avec le plus d’acharnement de condamner une personne en particulier d’apostat, de pervers, ou de désobéissant sauf s’il devient certain que la preuve prophétique a été fournie contre elle (qâmat el hujja e-risâliya) de sorte que toute personne qui les contredit soit condamnable d’être soit apostat, soit pervers ou soit désobéissant. J’ai par ailleurs établi qu’Allah pardonne les erreurs commises par les membres de cette communauté : Cela concerne aussi bien les erreurs qui relèvent des masâil el khabariya el qawliya (el usûl pour certains ndt.)que les masâil el ‘ilmiya(el furû’ pour certains ndt.). Les anciens se divisent encore sur ces questions. Personne n’a condamné l’un d’entre eux au kufr, au fisq ou à la ma’siya (…) J’expliquais que les paroles des anciens et des grandes références qui parlent du takfir el mutlaq en disant : celui qui fait telle et telle choses est un kafir ; j’expliquais qu’elles étaient justes, mais qu’il incombait également de faire la différence entre le mutlaq (le cas général) et le mu’ayin (le cas particulier). »[9]

 

L’Imâm Ahmed a-t-il deux opinions sur le takfîr d’un cas particulier ?

 

Ibn Taïmiya établit dans un passage : « Certaines paroles attribuées à l’Imâm Ahmed laissent à penser qu’il a kaffar certains cas particuliers ; certains en concluent qu’il a deux opinions sur la question, ce qui est très contestable. Il est plus pertinent, en effet, d’entrer dans les détails ; soit, que tous les cas particuliers qu’il a sorti de la religion, c’est uniquement dans la mesure où toutes les conditions étaient réunies pour le faire, et où toutes les restrictions possibles étaient exclues. Quant aux cas sur lesquels il ne s’est pas prononcé, c’est uniquement dans la mesure où ces paramètres n’étaient pas réunis. Cependant, cela ne l’empêchait pas de considérer dans l’absolu que leur faute faisait sortir de la religion. »[10] C’est ce qui nous amène au point suivant :

 

Le takfîr des sectes hérétiques

 

Il faut prendre dans leur sens général les paroles des anciens taxant certaines sectes d’apostasie, comme les jahmites, les qadarites, ou encore les rafidhites. Cela ne veut pas dire qu’il faille les appliquer sur des cas particuliers et que chaque membre de ces sectes est concernée par ce statut.[11] L’imam Ahmed n’a pas kaffar (taxer d’apostasie) chaque jahmite ni tous ceux qui se revendiquent jahmites ni tous ceux qui s’accordent avec certaines de leurs idées. Il a même prié derrière les khalifes jahmites, comme el Ma-mûn qui imposait à ces sujets de suivre sa tendance sous peine de leur faire subir les punitions les plus sévères. Ahmed ne remettait pas en question leur appartenance à l’islam et consacrait même des invocations en leur faveur.[12] La raison, c’est qu’ils ne démentaient pas le Prophète (r) et qu’ils ne reniaient pas ses enseignements. Ils furent simplement motivés par une mauvaise interprétation des textes qui leur avait été dictée par les savants jahmites en qui ils avaient une confiance aveugle.[13]

 

Certains élèves des grandes références de la première époque appréhendaient mal les questions du takfîr

 

Il souligne, en effet, dans un autre passage : « Par ailleurs, certains savants de notre école des nouvelles générations ont divergé sur la question de savoir si la personne ayant commis un acte de kufr, est vouée à l’Enfer éternel. La plupart estime que oui, comme le stipule un certain nombre d’anciens spécialistes en hadîth, à l’exemple d’Abû Hâtim, Abû Zur’â et de bien d’autres. D’autres désapprouvent ce jugement.

 

La raison à l’origine de cette divergence, c’est que les textes se « contredisent » à leurs yeux. Ils sont confrontés à des textes qui réclament de kaffar les auteurs de certaines paroles, mais au même moment, ils voient que certains d’entre eux avaient une foi telle, qu’ils n’étaient pas concernés par ce statut. Ainsi, les textes s’opposaient. En réalité, ils avaient raison de prononcer un jugement absolu, comme l’ont fait ces fameux Imams avec les textes scripturaires ; ils disaient en effet que l’auteur de telle parole était un kâfir. À les entendre, ils donnaient l’impression à ces savants que ce jugement englobait tous les cas possibles. Cependant, ils ne sont pas mis à l’esprit que le takfîr est soumis à des conditions à remplir et à des restrictions à exclure pour chaque cas particulier.

 

Ainsi, le takfîr el mutlaq (absolu) n’implique pas forcément le takfîr el mu’ayin (particulier), sauf dans la situation où toutes les conditions pour le faire soient remplies et où toute restriction obligeant à s’abstenir soit en même temps exclue. »[14]

 

Plus les questions sont claires moins elles sont pardonnables

 

 « … Les désaccords entre savants traditionalistes portent uniquement sur des questions subtiles qui échappent à la plupart des gens. »[15]

 

Les questions claires sont celles qui ont été éclairées par le Coran et la sunna de façon imparable, de sorte que nulle n’est censée les ignorer,[16] comme nous l’avons vu, mais il est possible qu’un savant se trompe sur des points subtils et subsidiaires de la religion, malgré ses bonnes intentions et tous les efforts qu’il entreprend à la recherche de la vérité. Les erreurs de ce dernier se noient dans l’océan de ses bonnes actions, et comparativement à sa fidélité aux textes.[17]

 

Exemples de questions qui font sortir de la sunna

 

La panoplie est vaste, elle s’étend sur tous les domaines de la religion : renier les Noms et Attributs divins, le destin, l’excès dans la religion, la révolte contre les autorités en place, passer ses mains sur ses chaussures au cours des ablutions, etc.[18]

 

Certains anciens, à l’instar de Sufiyân ibn ‘Uaïyna,[19] et ‘Alî el Madînî, [20] dressaient leur propre liste de questions incontournables. Ibn Qutaïba souligne que les anciens vouaient à l’innovation et à l’exclusion tous ceux qui contrevenaient à ces questions fondamentales.[21]

 

Exemples de questions qui ne font pas sortir de la sunna

 

L’Imâm Ahmed fut interrogé au sujet d’un homme qui classait les quatre khalifes, selon l’ordre de préférence de la façon suivante : Abû Bakr, ‘Omar, ‘Alî, ‘Uthmân. Voici quelle fut sa réponse : « Cette parole ne me plait pas !

-           Est-ce qu’on peut dire que son auteur est un innovateur, insista-t-on ?

-          J’appréhende de le considérer comme un innovateur ayant commis une innovation grave.

-          D’accord. Et celui qui dit Abû Bakr, ‘Omar, ‘Alî sans n’aller plus loin, et sans faire de préférence pour aucun d’entre eux.

-          Cette parole ne me plait pas non plus !

-          Est-ce qu’on peut dire qu’il est un innovateur ?

-          Cette parole ne me plait pas. »[22]

 

Ibn Taïmiya explique que la question de savoir qui est le meilleur entre ‘Uthmân et ‘Alî n’entre pas, aux yeux de la majorité des traditionalistes, dans les questions fondamentales qui vouent à l’égarement tout réfractaire ; et cela, contrairement à l’ordre du Khalifat.[23]

Abû el Qâsim e-Taïmî corrobore ce principe : « selon certains savants, les questions subsidiaires de la religion qui relève de l’effort d’interprétation ne condamnent pas leur auteur à l’innovation ni au blâme. »[24]

Shâtibî fait remarquer cette distinction dans les questions du tabdî’ entre les règles et les questions fondamentales (asl kulli) et les questions subsidiaires (juz-î min el juz-iyât). Il explique notamment que les divergences qui eurent lieu entre les Compagnons relevaient exclusivement du domaine de l’ijtihâd.[25] Plus loin, il précise qu’en multipliant les erreurs dans les questions subsidiaires à la manière des hérétiques, on est autant blâmable que celles commises dans les questions fondamentales.[26]

 

Juste avant cela, il parle du hadîth : « Quant à cette communauté, elle va se diviser en soixante-treize sectes ; toutes sont vouées à l’Enfer à l’exception d’une seule.

-          Laquelle Messager d’Allah, demandèrent les Compagnons ?

-          C’est la voie sur laquelle nous sommes mes Compagnons et moi. » » Rapporté par e-Tirmidhî.[27]

Il explique ensuite que la division en question ne concerne pas les questions subsidiaires à l’unanimité des savants.[28]

 

Iqâma el hujja dans les questions du tabdî’ : des traditionalistes peuvent sombrer dans l’innovation, mais cela ne fait pas forcément d’eux des innovateurs, tant qu’ils ne fondent pas dessus leurs sentiments d’amour et de haine

 

« Si ce genre d’individus ne fondent pas à partir de leur innovation une tendance avec laquelle ils se séparent de l’union des musulmans et sur laquelle ils fondent leur alliance (l’amour et la haine en Dieu), celle-ci sera mise au compte de la simple erreur. En sachant qu’Allah (I) pardonne ce genre d’erreur aux croyants. Ce fut le cas de bon nombre de grandes références parmi les anciens, qui, suite à un effort d’interprétation, furent les auteurs d’opinion qui allaient à l’encontre du Coran et de la sunna. Ils étaient différents de ceux qui fondaient dessus leur alliance et qui divisaient les rangs des musulmans ; ces derniers taxaient de mécréants ou de pervers tous ceux qui n’allaient pas dans leur sens, et épargnaient tous ceux qui les rejoignaient dans leurs idées et leurs efforts d’interprétation. Ils autorisaient moralement le sang de leurs adversaires, et ne touchaient pas à ceux qui s’accordaient avec eux. Ces gens-là sont les adeptes de la division et de la divergence. »[29]

 

À suivre…

 

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/



[1] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (1/41).

[2] Bayân talbîs el jahmiya (2/92).

[3] Majmû’ el fatâwa (2/8).

[4] Voir : Minhâj e-sunna d’ibn Taïmiya (2/554-555).

[5] Majmû’ el fatâwa (6/56-57).

[6] En annotation à ‘âridh el jahl (p. 97) de Râshid e-Râshid, Sheïkh el Fawzân souligne qu’ibn Taïmiya condamne cette classification dans les questions du takfîr, non qu’elle n’ait aucune origine dans la religion.

[7] Majmû’ el fatâwa (6/57).

[8] Voir : minhâj e-sunna (5/240).

[9] Majmû’ el fatâwâ (3/229).

[10] majmû’ el fatâwâ (12/489).

[11] Voir : el istiqâma (1/164) et Majmû’ el fatâwa (7/619) tout deux d’ibn Taïmiya. À ses yeux, lorsque les savants anciens considèrent apostat (kaffar) l’auteur de la parole : « le Coran est incréé », cela ne veut pas dire que tous ceux qui la prononcent sont des kuffars (mécréants).

[12] Majmû’ el fatâwa (7/507-508).

[13] Majmû’ el fatâwa (23/348-350).

[14] Mujmû’ el fatâwâ (12/487-488).

[15] El îmân (p. 281).

[16] Voir également : Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (2/66).

[17] Majmû’ el fatâwâ (13/64-65).

[18] Majmû’ el fatâwâ (28/105-106).

[19] Sharh usûl i’tiqâd ahl e-sunna d’e-Lalakâî (2/174).

[20] Sharh usûl i’tiqâd ahl e-sunna d’e-Lalakâî (2/185).

[21] Ta-wîl mukhtalaf el hadîth (p. 64).

[22] E-sunnad’el Khallâl (1/378).

[23] Majmû’ el fatâwâ (3/153).

[24] El hujja fî bayân el mahajja (2/411).

[25] El i’tisâm (2/177-178).

[26] El i’tisâm (2/201).

[27] Rapporté par e-Tirmidhî (2641) qui a fait le commentaire suivant : « Ce hadîth est bon et singulier. » ; un autre hadîth-témoin vient le renforcer ; il est rapporté par Mu’âwiya chez Ahmed (16937), et Abû Dâwûd (4597), avec une chaine narrative jugée bonne ; il est rapporté également par Anas ibn Mâlik chez ibn Mâja (3993), avec une chaine narrative jugée potable ; il est enfin rapporté par ‘Awf ibn Mâlik chez ibn Mâja (3992) ; ainsi, en regard de toutes ses chaines narratives, il est considéré authentique.

[28] El i’tisâm (2/161-162).

[29] Majmû’ el fatâwâ (3/349).

 

 

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