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31 mars 2012 6 31 /03 /mars /2012 10:06

Forest

 

Le takfîr, le tafsîq, et le tabdî' 

(Partie 9)

 

Le tabdî’ et le hajr de quelqu’un en particulier relève du domaine de l’ijtihâd avec les aléas que cela implique

 

Il est possible que l’une des parties qui divergent s’oppose à son adversaire jusqu’à le taxer de kâfir (mécréant) ou mubtadi’ (innovateur) fâsiq (pervers) passible d’une mise en quarantaine (hajr), bien qu’elle ait tort. Cependant, là aussi, elle est motivée par un effort d’interprétation.

 

Il est possible également que la dureté soit de mise envers certaines personnes ou dans certains contextes, quand notamment la sunna qui voue à la mécréance tous ceux qui s’opposent, est forte, et quand l’auteur de l’autre opinion, que nous taxons d’innovateur, représente un danger. L’homme sensé doit tenir compte de tous ses paramètres ; la bonne opinion est vue sous le prisme de ses caractéristiques constantes et permanentes qui, en les appliquant, doivent être conformes à la réalité.

 

Ensuite, le fait que chez celui qui l’entende, elle soit connue, approximative, ignorée, formelle, ou probable ; ou qu’il incombe de suivre ou de ne pas suivre, ou qu’elle voue ou non à la mécréance celui qui la renie, ce sont des lois pratiques qui varient en fonction des personnes et des situations.[1]

 

Il est sûr que certains traditionalistes ont recours à des hadîth ou des annales faibles, des raisonnements aberrants, des mauvaises interprétations. Il est même possible qu’ils s’inspirent de texte du Coran et de la sunna dont ils ne pénètrent pas le sens, ou à mauvais escient. Ils sont même capables de taxer de mécréants, d’innovateurs ou d’ignorants de grandes références de la communauté. Ainsi, soit ils dévient de la vérité soit ils s’attaquent impunément à leurs frères, indépendamment de savoir si certains d’entre eux sont excusables ou non. Ils sont même capables de sombrer dans l’innovation et l’égarement passibles des pires punitions. Seuls un ignorant ou un injuste peuvent contester ce constat amer ![2]

 

Ainsi, être innovateur est une chose et subir la punition du hajr en est une autre

 

Plusieurs punitions sont prévues en vue de dissuader les innovateurs prédicateurs ; leur témoignage est refusé, on ne prie pas derrière eux, on ne prend pas la science d’eux, et on ne les marie pas. Les anciens distinguaient donc entre les prédicateurs et les autres innovateurs.

 

La punition concerne les personnes qui affichent un manquement aux prescriptions et qui enfreignent les interdictions à l’instar de celles qui ne font pas la prière ou ne versent pas l’aumône, celles qui affichent l’injustice ou la perversité, ou celles qui prêchent l’innovation allant à l’encontre du Coran, de la sunna, et du consensus pour les innovations notoires. Voici le sens des paroles des anciens et des grandes références disant que le témoignage des prêcheurs innovateurs n’est pas accepté, qu’il ne faut pas prier derrière eux, ni prendre d’eux les sciences, ni les préposer en mariage ; telle est leur punition jusqu’à ce qu’ils mettent fin à leurs agissements. C'est pourquoi ils faisaient la distinction entre le prédicateur et le non-prédicateur étant donné que le premier d’entre eux affiche sa corruption ; il méritait ainsi la punition à l’inverse de la personne discrète. Celle-ci n’est pas pire que les hypocrites (…) il faut donc condamner les fautes qui sont exhibées indépendamment de celles qui sont cachées, car la punition concerne ici leur auteur uniquement.[3]

 

Quant à celui qui exhibe la corruption, il incombe de le contester en public. Il n’est plus question envers lui de médisance. Il incombe de le punir en public en lui infligeant les punitions capables de le dissuader de faire du mal, comme l’exclusion ou autre. Il ne faut plus le saluer ni répondre à son salut dans la condition où la personne qui en prend l’initiative est capable de le faire, et sans qu’aucun désavantage ne soit prépondérant à cela.[4] Quant à celui qui cache ses péchés ou qui est discret dans son innovation non taxée d’apostasie, l’exclusion ne s’applique pas à ce dernier. Néanmoins, elle concerne le prédicateur innovateur étant donné que l’exclusion est une forme de punition.[5]

 

Le Prophète (r) mit en quarantaine Ka’b ibn Mâlik et ses deux compagnons (y), car ils s’étaient désistés de la bataille de Tabûk. Ils affichaient ainsi la désobéissance et l’on craignit qu’ils deviennent des hypocrites. D’où la décision de les exclure du groupe (hajr) en ordonnant tous les citoyens à y participer. Il leur fut même enjoint de s’éloigner de leurs femmes, mais sans les divorcer.  Après cinquante nuits, la révélation céleste, qui annonça leur repentir, mit fin à la sentence.[6]

Dans ce registre, nous avons l’histoire où ‘Omar (t) ordonna aux musulmans de mettre en quarantaine Subaïgh ibn ‘Asal e-Tamîmî qui était à l’affut de Versets ambigus.[7] Au bout d’un an, comme il affichait un repentir sincère, le second Khalife leva la punition. [8]

 

Selon une règle extraordinaire, tous les péchés dont les méfaits se répandent aux autres, méritent une plus grande punition sur terre ; et tous les péchés dont les méfaits reviennent uniquement aux fautifs peuvent mériter un châtiment plus grand dans l’au-delà, bien que rien n’est prévu contre eux sur terre.[9]

 

L’exclusion de l’innovateur est une forme de punition, qui est, donc soumise à des conditions à respecter ; elle doit notamment faire la balance des avantages et des inconvénients avant d’être prononcée

 

Sheïkh el Islamibn Taïmiya – qu’Allah lui fasse miséricorde – précise : « … étant donné que l’exclusion était une forme de punition, celle-ci concerne uniquement les personnes qui affiche la perversité dans les paroles et les actes. »[10]

Ailleurs, il donne plus de détails : « Dans le cas où ni la personne mise en quarantaine ni quiconque ne s’en dissuade. Elle serait plutôt tentée de faire pire, en sachant que les auteurs de la sanction ne sont pas dans une posture favorable, de sorte que les inconvénients peuvent devenir prépondérants aux avantages, le cas échéant, il ne faut aucunement avoir recours à tel procédé. Il existe parfois des situations où il vaut mieux se concilier certaines personnes que de chercher à les punir. À l’inverse, il est possible que l’exclusion soit plus efficace que la conciliation.

 

C'est pourquoi le Prophète (r) conciliait certains gens comme il en excluait d’autres ; à l’instar des trois qui ont subi cette punition, ils valaient mieux que la plupart des gens dont le Prophète voulait concilier les cœurs. Étant donné que ces gens-là représentaient les notables de leurs tribus respectives, il était de l’intérêt de la religion de se les concilier, tandis que les premiers étaient de véritables croyants. Or, des croyants, il y en avait beaucoup d’autres. Leur exclusion profitait donc à la religion en lui permettant de se consolider d’une part, tout en permettant à ces derniers de se purifier de leurs péchés. Dans cet ordre, il est légiféré parfois de se mettre en guerre contre l’ennemi, et d’autres fois de nouer des traités de paix ou de se contenter d’un tribut. Tout cela est fonction de la situation et des intérêts escomptés. »[11]

 

« C'est pourquoi les anciens faisaient la différence entre les endroits où l’innovation était répandue à l’instar des qadarites à Bassora, des astrologues à Khurasân, et des shiites à Kûfa, et les endroits où il en était autrement. Il est important également de distinguer entre leurs chefs et les autres. Si l’on pénètre mieux les intentions de la religion, il devient plus facile d’emprunter le chemin le plus adéquat pour y parvenir. »[12]

 

Il est notoire que l’Imam Ahmed, et nombre de grandes références anciennes, encourageait à ne pas saluer les innovateurs quoique musulmans ; lui-même mit en pratique ce principe en ayant refusé de saluer à certains d’entre eux. Pourtant, ce même Ahmed émit l’avis, comme le certifie une annale, de pouvoir donner le salut à des partisans de certaines sectes. Abû Dâwûd – qu’Allah lui fasse miséricorde – rapporte en effet : « J’ai expliqué à Ahmed pour le consulter : nous avons des proches en terre du Khurasân qui adhèrent à la tendance murjite. Lorsque nous envoyons des courriers là-bas, nous leur faisons passer le salem.

-              Gloire à Allah ! S’exclama-t-il, pourquoi ne le feriez-vous pas ? » [13]     

 

L’exclusion et la conciliation ont la propension de réaliser le dessein légitime de remédier au mal que l’érudit est à même de déceler à travers ces deux procédés afin de parvenir à la solution la plus efficace et le plus propice pour la société ; cela, en tenant compte de la situation de la personne en question et des conditions de l’époque. « Le but étant d’appeler les hommes à la soumission d’Allah en ayant recours au chemin le plus adéquat ; il est possible de donner espoir si ce moyen est désigné ou d’instaurer la crainte si ce moyen est plus efficace. »[14]

 

L’exclusion est soumise, au même titre que n’importe quel acte d’adoration, à deux conditions immuables : la sincérité exclusive à Allah et la conformité aux enseignements prophétiques

 

L’exclusion entre dans le registre des punitions légitimes ; elle est du même ressort que la Guerre sainte (le djihad). Si on y a recourt, c’est dans l’intention que la Parole d’Allah soit la plus haute et que la religion soit tout entière au Seigneur. Il incombe au croyant de haïr et d’aimer en Dieu.[15] 

 

Si l’enseignant ou le maître ordonnait d’exclure une personne, de l’éliminer,[16] de le faire tomber,[17] ou de l’éloigner,[18] ou autre, il faut examiner la chose. S’il s’avère que l’individu en question a commis une faute au regard de la Loi, il doit être puni en fonction de sa faute sans rien n’ajouter à la sentence. Mais si toutefois il n’a pas commis de faute légitimement blâmable, il n’est pas tolérable de le punir illégitimement sous prétexte de plaire à l’enseignant ou autre. Il n’est pas concevable pour un enseignant de former un Hizb (parti) autour de lui en faisant faire aux gens ce qui engendrerait la haine et l’animosité. Ils doivent plutôt se comporter en tant que frères, solidaires les uns les autres dans le bien et la piété comme nous l’enjoint le Seigneur : (Aidez-vous mutuellement au bien et à la piété et ne vous aidez pas dans la faute et la tyrannie).[19]

 

Quiconque veut faire la morale (ordonner le bien et interdire le mal) doit s’armer de science, de douceur, et de sagesse (…) la science doit précéder  le sermon, la douceur doit précéder le sermon, et la sagesse doit précéder le sermon. Il ne convient pas à quiconque s’aventure à le faire sans science de s’avancer sur des choses qu’il ignore. S’il était un savant dépourvu de douceur, il serait comme un médecin dont le patient refuserait les soins en raison de sa dureté.

 

… Il incombe à quiconque veut faire la morale (ordonner le bien et interdire le mal) que son initiative soit vouée à Allah, que son intention soit pour Allah : Il doit avoir pour ambition de réformer la personne à qui son sermon est adressé, il doit lui faire parvenir la vérité sans pour autant chercher le pouvoir pour lui-même ou pour son groupe ou encore à humilier autrui.[20]

 

… Si l’on sait cela, il faut savoir que l’exclusion légitime compte parmi les œuvres ordonnées par le Coran et la sunna. L’obéissance au Seigneur doit absolument être fondée sur la sincérité à Allah et la conformité à Son Ordre ; elle doit donc être sincère et pertinente. Ainsi, quiconque a recourt à l’exclusion à des fins personnelles ou à travers un procédé non conforme, il est sorti de ce cadre. Combien de gens ont l’impression de plaire à Allah alors qu’en réalité, ils obéissent à leurs passions ![21]

 

 

La punition peut aller jusqu’à la peine de mort si le besoin le réclame

 

Cette tendance est notamment celle de Mâlik, une partie des adeptes de Shâfi’î, et d’Ahmed,[22] mais uniquement en cas de force majeure, en s’en prenant uniquement aux plus dangereux. Toutefois, il faut renoncer à la sentence dans la situation où celle-ci engendre des inconvénients prépondérants aux avantages escomptés. C’est la raison pour laquelle, le Prophète (r) ne jugea pas bon de mettre à mort le premier kharijite qui contesta ses décisions. On aurait pensé en effet qu’il s’en prenait à ses Compagnons. Les campagnes de répression contre les hérétiques peuvent également engendrer des inconvénients à grande échelle. L’Imam ‘Alî l’avait bien compris ; à l’avènement des kharijites, il resta tout d’abord sur l’expectative, car, en face, ils étaient nombreux. Et cela, d’autant plus qu’ils avaient fait allégeance au groupe, et ne montraient aucun signe d’animosité. En outre, il n’était pas sûr à l’époque que la prédiction prophétique faisait allusion à eux.[23]

 

La peine de mort n’épargne pas l’innovateur non apostat si le besoin s’en fait ressentir

 

Le but, c’est d’épargner la société de son mal. En cela, il n’est pas différent des insurgés, qui, malgré leur révolte, restent dans le giron de l’Islam. Certains condamnés à mort n’étaient pas des apostats. Il est même possible que Ghilân le qadarite entre dans cette catégorie,[24] ou tout au moins, selon une opinion, comme nous l’expliquerons dans un prochain article, in shâ Allah ! On somme au coupable de se repentir et lui donne les moyens d’avoir accès à la preuve céleste, comme ‘Omar ibn ‘Abd el ‘Azîz le fit avec Ghilân. ‘Alî, lui, avait envoyé ibn ‘Abbâs en ambassadeur chez les insurgés de Nahrawân. La moitié d’entre eux revinrent à la raison, et le reste fut passé au fil de l’épée.[25]

 

On peut à la fois être excusable devant Dieu et punit par les hommes

 

Le but de la punition, c’est de garder la société saine, mais, au même moment, il est possible que le coupable soit excusable soit en raison de son effort d’interprétation, ou, tout simplement, en ayant suivi aveuglément l’opinion d’un autre.[26]

 

De la même manière qu’on peut être puni sans perdre sa crédibilité

 

L’Imâm Ahmed n’a pas hajar que des gens ayant commis une bid’a.Il y avait parmi eux de grands savants qui avaient cédé à l’inquisition khalifienne avant qu’on ait mis la main sur eux, et même ceux qui s’en repentirent une fois que la situation s’était desserrée. Il fut suivi dans son initiative par ses concitoyens. Tous ses nobles gens n’étaient pas différents des trois hommes qui furent mis en quarantaine à l’époque  du Prophète (r). Il est même dit que deux d’entre eux avaient participé à la bataille de Badr. Tout le monde connait le fameux hadîth : Qui te dit qu’Allah n’a pas contemplé les combattants de Badr, avant de leur dire : faites ce que vous voulez, Je vous ai tout pardonné. »[27]

Ainsi, la peine peut très bien être prononcée contre un homme crédible ou tout simplement pieux.[28]

 

Les Compagnons se sont entretués aux batailles du chameau et de Siffîn, mais cela ne les empêcha pas de garder leur sentiment d’alliance religieuse. Ils ne se détestaient pas comme on déteste un mécréant. Ils acceptaient leurs témoignages mutuels, s’échangeaient le savoir, s’héritaient et se mariaient entre eux ; ces relations sont propres aux musulmans. Pourtant, ils étaient déchirés et allaient parfois jusqu’à se maudire les uns les autres.[29]

 

À suivre…

 

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

 

 



[1] Majmû’ el fatâwâ (30/80) et (20/207).

[2] Majmû’ el Fatâwâ (4/9-23).

[3] Majmû’ el fatâwâ (voir : 28/203-210).

[4] Idem. (voir : 28/217-218).

[5] Idem. (voir : 24/175).

[6] Les détails de cette histoire sont rapportés par el Bukhârî (4418), et Muslim (2769).

[7] Rapporté par e-Dârimî (I/55-56).

[8] Rapporté par e-Dârimî (I/55-56).

[9]Majmû’ el fatâwâ (10/373) ; voir également : (24/181).

[10]Majmû’ el fatâwâ (24/185).

[11] Majmû’ el Fatâwâ (28/206).

[12] Majmû’ el fatâwâ (28/206-207).

[13] Masâîl el Imam Ahmed écrit par Abû Dâwûd e-Sijistânî (p. 276).

[14] Sheïkh el Islam ibn Taïmiya dans Minhâj e-sunna (1/65).

[15] Majmû’ el fatâwâ (voir : 28/ 203-210).

[16] Dans le sens de l’exécuter physiquement, cela peut aussi avoir le sens de l’humilier. (N. du T.)

[17] Probablement dans le sens de discréditer. (N. du T.)

[18] Cela peut être compris dans le sens propre du terme, autrement dit de l’expulser. (N. du T.)

[19] Majmû’ el fatâwâ (28/15-16).

[20] El Amr bil Ma’rûf wa e-Nâhi ‘an el Munkar de Sheïkh el Islam ibn Taïmiya (à partir de la page 14 et plus).

[21] Idem. (Voir : 28/203-210).

[22] Majmû’ el fatâwâ (28/346-347).

[23] Majmû’ el fatâwâ (28/499-500).

[24] Majmû’ el fatâwâ (23/350).

[25] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (7/173).

[26] Majmû’ el fatâwâ (10/275).

[27] Rapporté par el Bukhârî (5/297), et Muslim (4/1941).

[28] Majmû’ el fatâwâ (10/377).

[29] Majmû’ el fatâwâ (10/377).

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