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28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 18:05

La hiérarchie des savants

(Partie 2)

Nous devons donner foi à tous les enseignements venant d’Allah, et accepter la vérité dans son ensemble, sans faire preuve de passion ni parler sans savoir ; notre approche est scientifique et objective, conformément au Coran et à la sunna. Quand on s’accroche qu’en partie à la vérité, on suscite la divergence et la désunion. [Ibn Taïmiya dans Majmû’ el fatâwâ (4/450).]

Qu’entend-il par « traditionnistes purs » ?

Il nous donne probablement la réponse ailleurs, voire des indices (ne serait-ce qu’en termes de riwâyâ/dirâya), en expliquant, que la connaissance du crédo s’inspire de la somme des preuves textuelles et rationnelles. Les textes scripturaires de l’Islam sont certes à la base de cette connaissance, mais ils ne suffisent pas toujours. C'est pourquoi nombreux sont ceux qui se méprennent sur ce point, parmi les tendances de tout bord (scolastiques, traditionnistes, légistes, soufis, etc.). Ils pensent que le Coran et la sunna ne renferment pas les éléments rationnels à même de déchiffrer le crédo.

D’un côté, les scolastiques cherchent à découvrir le Théo en s’appuyant uniquement sur la Raison (le dalîl el a’râdh wa hudûth el ajsâm), aux dépens des textes.

D’un autre côté, nous avons certains traditionnistes qui ont conscience de l’hérésie des premiers débouchant sur des croyances erronées à la base de la tendance jahmite ; le Coran serait créé, il ne serait pas possible, même dans l’autre monde de voir le Très-Haut, et, qui plus est, ne serait pas sur Son Trône. En réaction à celle-ci, ils composèrent des ouvrages sur la nécessité de s’attacher au Livre d’Allah, au hadîth, et aux paroles des anciens. Dans l’ensemble, ils n’ont pas tort, bien qu’ils ne sont pas à l’abri de s’appuyer sur des annales faibles, ou tout simplement au mauvais endroit.

En outre, à leurs yeux, le Coran incarne la Révélation à laquelle on doit donner foi, mais, ils occultent, en parallèle, toutes les preuves rationnelles qui démontrent l’existence et l’unicité d’Allah, la prophétie, et l’eschatologie (le sort ultime de l’homme dans l’au-delà). Leurs ouvrages (usûl e-sunna, e-sharî’a, etc.) doivent leur titre à cette approche. Il ne sert à rien, selon celle-ci, de vouloir prouver la prophétie de Mohammed (r), car établie depuis longtemps. Bien sûr, les mutakallimîn ont vu ces attaques du mauvais œil, et, avec dédain, ont taxé leurs détracteurs d’incultes, incapables de démontrer par la raison, la véracité du dernier message prophétique. Les premiers n’en ont pas démordu pour autant, en vouant les réfractaires au crédo officiel à l’innovation, voire carrément au bannissement total de la religion.

Les deux tendances opposées sont blâmables, étant donné que chacune occulte l’un des deux procédés (rationnel et textuel) mettant en lumière les fondements de la religion. Cette négligence commune leur a valu des dissensions terribles que le Coran avait prévenues : [Ils oublièrent alors une partie du rappel, et Nous attisâmes entre eux la haine et l’animosité jusqu’au Jour de la résurrection].

Il existe un troisième groupe qui, déçu par la négligence scientifique des premiers et de l’hérésie des seconds, opta pour une troisième voie ; ces adeptes prirent pour aversion tout étudiant en quête d’émancipation du suivisme aveugle…[1]

La dirâya est plus valorisante que la riwâya

D’après el Bukhârî et Muslim, selon Abû Mûsâ (t), le Messager d’Allah (r) a dit : « Allah m’a envoyé aux hommes porteurs d’un message qui renferme le chemin droit et le savoir, et dont voici la parabole. Il est comme une terre arrosée par une pluie abondante, et qui se divisait en parties : une partie fertile qui donna du pâturage et de l’herbe en abondance. Une partie aride qui retint l’eau que les hommes pouvaient exploiter, grâce à Dieu, pour eux-mêmes, leurs bétails et leurs champs. Une partie lézardée qui ni ne retenait l’eau ni ne donnait de culture. La première est l’exemple d’un homme qui s’instruit de la religion d’Allah, et qui profite du message qu’Allah m’a ordonné de transmettre ; il l’a appris et l’a transmis à son tour. La dernière partie est l’exemple de celui qui ne veut pas en profiter et qui refuse la bonne voie qu’Allah m’a ordonné de transmettre aux hommes. »[2]

Selon ibn Mas’ûd (t), le Messager d’Allah (r) a dit : « Qu’Allah fasse resplendir le visage de l’individu qui a compris mes propos après les avoir entendus et mémorisés avant de les transmettre ! Il se peut qu’un porteur d’un savoir ne soit pas savant, ou bien qu’il le transmette à quelqu’un de plus savant que lui… »[3] Il est rapporté également par Ahmed, Abû Dâwûd, et e-Tirmidhî, selon Zaïd ibn Thâbit (t).[4]

Ailleurs, il enjoint : « Transmettez ce message aux absents, qui peuvent très bien mieux le comprendre sans l’avoir entendu directement. »[5]

Ibn Taïmiya explique qu’ibn ‘Abbâs (t) avait entendu une vingtaine de hadîth tout au plus de la bouche du Prophète (r), bien qu’il était à l’écoute des autres Compagnons. Cela ne l’empêcha pas d’illuminer la terre de ses joyaux intarissables et de ses perles rares. Il était une mer sans rivage et tira du Coran des enseignements qui perdurèrent de siècle en siècle et qui ne s’éteindront jamais.

Pourtant, Abû Huraïra (t), son contemporain, avait enregistré bien plus de propos prophétiques que lui. Il en était même le plus grand rapporteur dans l’absolu. Sa mémoire était méticuleuse et infaillible ; il entretint ce « don » pour en faire profiter les autres au maximum. Il leur diffusa son savoir à la lettre prêt. La mission du premier, le cousin du meilleur des hommes, était de le récupérer et d’en véhiculer la compréhension.[6]

Les porteurs du hadîth (riwâyâ/dirâya) se transmirent cet héritage de génération en génération ; chacun ayant son ascendant.

Ahmed ibn Hanbal nous fait la confession : « Je préfère mieux connaitre (en matière d’authenticité ndt.) et comprendre le hadîth que de le mémoriser. » ‘Alî ibn el Madînî disait pour sa part : « Comprendre l’énoncé des hadîth et connaitre la situation des rapporteurs est la plus noble des sciences. »

Par ailleurs, ce même ibn el Madînî, était, avec Yahyâ ibn Ma’în plus versés en matière d’authenticité du hadîth que de grands érudits à l’image d’Abû ‘Ubaïd el Qâsim ibn e-Sallâm et Abû Thawr ; ces derniers, à leur tour, en avaient une meilleure compréhension. Ahmed avait un pied des deux côtés, et fut accepté par tous. Shâfi’î, pour ne citer que lui, avouait que l’Imâm était plus versé que lui dans la science des rapporteurs.[7] Cette reconnaissance était réciproque. Ahmed, en effet, ne tarissait pas d’éloges sur lui et lui reconnaissait son érudition en matière de fiqh.[8]

Ishâq ibn Râhawaïh : « Allah n’a pas honte de la vérité, Abû ‘Ubaïd [ibn sallâm] est plus savant que moi, qu’ibn Hanbal et que Shâfi’î. »[9]

Ahmed ibn Hanbal lui-même disait : « Ishâq ibn Râhawaïh est le plus grand savant de l’autre côté du pont du Khurâsân, bien qu’il divergeait avec nous sur certains points. La divergence d’opinions a toujours existé. »[10]

Muslim était plus à l’aise en hadîth qu’Abû Dâwûd qui, lui, était plus à l’aise en fiqh. Quant à el Bukhârî, il avait un pied des deux côtés, et ainsi de suite.[11]

Il faut prendre le terme « fiqh » ici dans son acception générale (la compréhension) dans le sens où il inclut également la ‘aqîda (croyance).[12]

Ainsi, nous pouvons diviser ahl el hadîth en trois degrés :

  1. ceux qui se contentent de le transmettre (riwâya).
  2. Ceux qui connaissent son degré d’authenticité (dirâya).
  3. Ceux qui déchiffrent ses sens et le comprennent (fiqh).[13]

Ibn Qutaïba, un grand spécialiste de la dirâya au même titre que Dârimî, se plaint des traditionnistes dont l’attention est plus portée sur la chaine narrative que la compréhension du hadîth en lui-même.[14]

Exemple de dirâya chez l’Imâm Ahmed

Selon Ishâq ibn ‘Îsâ el Bazzâr : « Un homme de Sûr nous rendit visite, un adepte du kalâm connu sous le nom de Sûrî. Son apparence nous plut, et son élégance nous faisait penser à un moine… Il nous disait des paroles du genre : la foi est créée, l’aumône est créée, le pèlerinage est créé, etc.

Nous ne savions pas comment lui répondre, alors nous nous rendîmes chez ‘Abd el Wahhâb el Warrâq et lui racontâmes l’évènement, mais nous eûmes pour toute réponse : « Je ne sais pas de quoi il parle, mais rendez-vous plutôt chez Abû ‘Abd Allah Ahmed ibn Hanbal, le grand érudit en la matière. »

Nous nous exécutions et, une fois chez Abû ‘Abd Allah, nous lui racontions la même chose qu’à ‘Abd el Wahhâb, et la réponse ne se fit pas attendre : « Ces questions, qui s’élèvent au nombre de soixante-dix, viennent de Jahm ibn Safwân. Retournez chez vous et chassez-en cet homme. » »[15]

Explication du disciple fidèle ibn el Qaïyim

Ibn el Qaïyim divise les savants en deux catégories ; ceux qui mémorisent, qui recensent et qui compilent le hadîth avec une extrême rigueur, mais sans y extraire des règles et des lois. Les autres, en plus de les mémoriser, réfléchissent sur les textes et y puisent leurs trésors. Parmi la première, nous comptons Abû Zur’a, Abû Hâtim, ibn Dâra, Bindar Mohammed ibn Bashshâr, ‘amr e-Nâqid, ‘Abd e-Razzâq, Mohammed ibn Ja’far ghundar, Sa’îd ibn Abî ‘Urûba, etc.

Dans l’autre, nous trouvons Mâlik, Shâfi’î, el Awzâ’î, Ishâq, Ahmed, el Bukhârî, Abû Dâwûd, Mohammed ibn Nasr el Marwazî, etc.

Juste avant, il ramène, sur les traces de son maitre, la même différence entre ibn ‘Abbâs et Abû Huraïra avant de conclure : « Ces deux catégories sont les plus heureuses avec les enseignements que le Très-Haut a révélés à Son Messager (r) ; enseignements qu’ils ont accepté le cœur ouvert et mis en valeur. La troisième catégorie regroupe les plus malheureux des hommes qui ne les ont ni acceptés ni mis en valeur. Ils n’ont ni mémoire ni compréhension : ils n’ont ni riwâya ni dirâya ni ri’âya (entretenir, cultiver, donner soin ndt.).

La première associe riwâya et dirâya,

La deuxième associe riwâya et ri’âya ; elle a certes une certaine dirâya, mais elle penche plus pour la riwâya.

La dernière compte les malheureux qui n’ont ni riwâya ni dirâya ni ri’âya : (Ils ne valent pas mieux que du bétail, pire ils sont encore plus égarés)[16]… » [17]

Qu’entend-il par riwâya, dirâya, et ri’âya ?

Il nous en donne la réponse dans un autre ouvrage : « [C’est Toi que nous adorons et c’est Ton aide que nous recherchons][18] ; Ce Verset renferme notamment le degré de ri’âya que nous pouvons dépeindre dans les traits suivants :

  • L’intérêt du savoir, et sa préservation qui se traduit dans les actes.
  • L’intérêt des actes en faisant fructifier l’excellence et la sincérité exclusive, et sa préservation en s’éloignant de tout ce qui les remet en question.
  • L’intérêt de la situation en se conformant au Coran et à la sunna, et sa préservation en évitant toute division.

La ri’âya se confine ainsi dans la protection et la préservation.

Le savoir et les actes ont, pour leur part, trois degrés :

  • La riwâya qui se contente de rapporter le savoir
  • La dirâya qui réclame de le déchiffrer et de le comprendre
  • La ri’âya qui est la mise en pratique et les implications du savoir.

Les rapporteurs s’occupent de la riwâya, les savants de la dirâya, et les « initiés » de la ri’âya. »[19]

L’auteur de manâzil e-sâilîn lui-même penchant paradoxalement plus vers la ri’âya que la dirâya. Il était renommé pour être le grand pourfendeur de l’innovation. En témoigne l’une de ses célèbres citations : « Je fus exposé à l’épée à cinq reprises. On ne me demandait pas à chaque fois d’abandonner ma tendance, mais simplement de me taire sur mes adversaires. »[20] Il consacra un ouvrage dans lequel il condamna le kalâm. Pourtant, lui-même n’en fut pas épargné, ce qui trahit un certain manque de dirâya. Ibn el Qaïyim explique à son sujet : « Ami de Sheïkh el Islâm el Harawî [Abû el Ismâ’îl el Ansârî], mais encore plus de la vérité. Sheïkh el Islâm ibn Taïmiya disait à juste titre à son sujet qu’il est plus zélé au niveau des actes que dans le savoir. Il est indéniable que son penchant à faire la morale et à combattre les innovateurs orne sa biographie. Sa défense de la religion est de notoriété publique. Néanmoins, Allah n’a décrété l’infaillibilité à personne en dehors du meilleur des hommes, qui ne parle pas sous l’effet des passions. Le fait est que l’auteur s’est trompé tant sur la forme que sur le fond.»[21]

Wa Allah a’lam !

Par : Karim Zentici

http://mizab.over-blog.com/

[1] Majmû’ el fatâwâ (19/159-163).

[2] Rapporté par el Bukhârî (79), et Muslim (2282).

[3] Rapporté par Shâfi’î dans son musnad (1190), el Baïhaqî dans e-dalâil (1/23), e-Tirmidhî (2658), selon ibn Mas’ûd (t) ; il est rapporté par Ahmed (21590), ibn Mâja (230), et Dârimî (229), selon Zaïd ibn Thâbit (t).

[4] Rapporté par Abû Dâwûd (3660), et e-Tirmidhî (2656), mais il se trouve pas chez Ahmed.

[5] Rapporté par el Bukhârî (1741) et Muslim (1679), selon Abû Bakra (t).

[6] Majmû’ el fatâwâ (4/93-94).

[7] Muqaddima el jarh wa e-ta’dîl d’ibn Abî Hâtim (p. 203).

[8] Siar a’lâm e-nubalâ (10/58).

[9] Siar a’lâm e-nubalâ (10/500).

[10] Siar a’lâm e-nubalâ (11/371).

[11] Minhâj e-sunna (7/428-429).

[12] Majmû’ el fatâwâ (12/81).

[13] Majmû’ el fatâwâ (1/10).

[14] Ta-wîl mukhtalaf el hadîth (p. 77).

[15] E-sunna d’el Khallâl (5/93).

[16] El Furqân ; 44

[17] El wâbil e-saïb (1/83).

[18] L’ouverture ; 5

[19] Madârij e-sâlikîn (2/61).

[20] Voir : siar a’lam e-nubalâ d’e-Dhahabî (18/509).

[21] madârij e-sâlikîn 3/394

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Publié par mizab
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